VI, 332; Patzak
vie’. La sublime grandeur de Saint-Pierre de Rome produit sur le:
poète une impression inoubliable, il la traduit par l'épigramme: die Kuppelbeleuchiung zu Rom?. Mais, fidèle aux principes esthéthiques que depuis longtemps il professe, c’est à l'ensemble qu'il s'attache et non aux détails?, Une fois, il se sert du vocatif qui lui est cher‘ et apostrophe ainsi le colosse:
Alter Sanct Peter, was seh ich? Es ringelt die Schlange des Feuers Glühend sich um dich herum, züngelt noch über das Haupt
Dir hinaus und verscheucht den Mond, den frommen Versilb'rer Deiner Kuppel, der wähnt, dass ihn die Hôlle vertreibt.
La personnification à outrance entraîne ensuite le poète à des métaphores bizarres 5, Mais il reprend pied et la fin est digne du
début :
5 … Sanct Peter Hat zwar das Endc der Welt, aber Nichts weiter zu scheu’n? Wabrlich, ich glaub’s, dich knirscht erst dann die Erde hinunter, Wenn sie dem Chaos erbebt, welches sie selber erschnappt 5.
Hebbel écrit à Paris, le 27 novembre 1843, à propos de la reproduction du Laocoon de la Chambre des Députés : « Je dois l'avouer, je suis aveugle — sans la mettre en doute! — pour l'excellence de ce groupe; les reptiles ne permettent pas de regarder le sujet de sang-froid 7 ». Et de Rome, le 14 octobre 1844, il écrit que ce qu'il y a de plus imposant au Vatican, c’est l’'Apollon du Belvédère et le Laocoon, mais il ajoute : « Apollon dépasse tout ce qu'on peut voir. : Peel p Gel
I sort d’un monde d’où même les Michel-Ange et les Thorwaldsen seraient chassés $ ». Et voici maintenant l'épigramme vor dem Laocoon * :
Michel Angelo hiess als Wunder der Kunst dich willkommen,
Weil du als Gegengewicht gegen den schônen Apoll,
Der den Raphael trug und ihn verneinte, ihm dientest;
Mancher sprach és ihm nach, aber er sagte zu viel.
Was die Wahrheit vermag, das zeigst du deutlich, o Gruppe, Deutlicher zeigst du jedoch, dass sie nicht alles vermag!
Cette même opposition entre la Vérité et la Beauté, que Hebbel reprendra en l’incarnant encore dans le conflit entre les deux grands sculpteurs dans son drame Michel-Angelo *, cette opposition ne
L. Of. supra, 311 : memento vivere, — 2. 135; VI, 333; cf. supra, 404 et Bw.. 11, 215 (30 mars 1845); Patzak, 36, 74-75, — 3, Cf. T., 714 (13 avril 1837).
L. Les épigrammes précédentes par exemple sont presque toutes au vocatif.
>. « Doch ich irrte mich wohl! Du stehst nicht erschrocken, die Flamme zittert, statt deiner, ste friert …., etc. », v. 5-11,
6. L'expression Linunterknirschen qui se retrouve deux fois dans Gyges und sein Ring (W., I, 315, v. 1439; 335, v. 1825) et dans Moloch (W., V, v. 429) semble empruntée à Gœthe (Egmont, acte V, scène 111). Fries à qui noas devons ce rapprochement (p. 14 et n.4; p. 45 et n. 2) signale aussi la prédilection de Hebbel pour le mot Arirschen (cf. Judith, W., 1, 23, ligne 27; Genoveva, W., I,
101, v. 339; Julia, W., Il, 143, ligne 9; Ncbelungen, MN,, IV, 118, v. 1861 :-
Moloch, W., NV, 223, v. 508 et les pièces unergründlicher Schmerz, NI, 293, v. 155 et leichter verzeiht dir der Mensch., NL, 448, v. 6).
7. T., 2898; les serpents inspiraient à Hebbel une horreur insurmontable:
cf. le journal et la correspondance à la rubrique : Scklange. — 8. Bw., LIL, 168; .
cf. supra, 517 et n. 8 le sonnet Apollo von Belvedere. — 9, 127; NI, 334; Patzak, 31-32, 76-77, — 10. Æin Drama in zwei Acten (1855), W., LI, 91 et suiv.
l’avons-nous pas signalée, de plus en plus consciente, au sein même de l’évolution de son lyrisme, les deux termes de l’antinomie se trouvant déjà, mais encore dissociés, à Wesselburen, la synthèse s’affirmant victorieuse dans le recueil des Neue Gedichte!, Nous connaissons déjà l'admiration de Hebbel pour Raphaël?. « Raphaël, a-t-il jamais vu quelque chose de laid ? demande-t-il le 3 juillet 1845, et, dans l’aphorisme suivant, il s'occupe... des drames de Shakespeare ?, C’est le même rapprochement que nous offre l’'épigramme vor Raphaels Galathea * :
Dieses Bild zu betrachten war Einer nur würdig, der Dichter, Welcher die Julia bot; dieses entzückende Stück
War nur für Raphael da; o hätten sich Beide bewirthet Und in die ewige Nacht dann, was sie schufen, versenkt!
Ce que Hebbel admire par-dessus tout dans une œuvre d'art, e’est le grand style, assurant la mystérieuse synthèse :
” Wo sich die Fülle des Stoffs paart mit der Grüsse der Form.
C’est ce qu'exprime le distique die Alexander-Schlacht5, consacré au tableau du même titre que Hebbel avait contemplé à Naples; le génie peut, en quelques traits et comme en se jouant, exprimer davantage que le talent érudit et exercé, par une accumulation laborieuse de détails.
De Naples encore Hebbel rapporte deux tableaux de genre. Voici d’abord Neapolitanisches Bild, qu'un critique rapproche de la magnifique idylle de Platen : Bilder Neapels 1:
Fleissig hämmert der Schmied, mein Nachbar, da naht sich bedächtig Thm der heischende Mônch, willig auch reicht ihm der Mann,
Dener noch kaum verdient durch frühe Arbeit, den Groschen,
Und es beut ihm der Münch einen gedoppelten Dank.
Erst die Madonna zum Kuss und dann die Dose zum Schnupfen, Jener küsst und nimmt ruhig die Prise darauf.
Ce petit chef-d'œuvre est un des rares exemples d'humour que nous trouvions dans ce lyrisme, quoi que nous ait fait augurer l’allusion optimiste à Jonas, rencontrée dans une lettre de la même époque. C’est également à Naples que Hebbel vit die Sicilianische Seiltinzerin ® : une charmante jeune fille danse à l’intérieur d’une baraque, mais frappe les cymbales au dehors pour attirer le plus possible de spectateurs; dans son ardeur, elle écrase une des perles de son collier de corail blanc sur sa robe rouge; triste, elle baisse la tête
1. Cf. Bw., II, 218-219, 250; supra, 101, 410, 435, 460.et notes, 478-479, 499 et suiv., 505-506, 531, 586, 541; cf. Patzak, 76 et Tibal, 598.
2, Cf. supra, 404. — 3. Cf. T., 3476, 3477; cf. antérieurement déjà T., 3253 (Rome, 18 octobre 1844). — 4. 127; VI, 335; Patzak, 38-39, 77.
5. 197, die Alexanderschlacht in Neapel; VI, 335; cf. T., 3498 (Naples, 29 septembre 1845) et Patzak, 39, 77. :
6.161; VI, 336; cf. supra, 408-410; Bw., III, 248-249, 260; T., 3480, 3491 (10, 13, 22 juillet, 4 août 1845) et Patzak, 40, 85-86 et suiv. — 7. Ed. Redlich, I, 263 (cf: Fries, 50). — 8. Cf. Bw., III, 318 et supra, 469. Fi
9. 190; VI, 337. Nous savons que Hebbel ne put, à son grand regret, faire la traversée de Sicile; cf. supra, 409 et Patzak, 40, 87. Sur Naples voir encore l’épigramme Sie Neapel und stirb : cf. VIE, 234 et Anmerkungen, 447.
et silencieusement implore de son aînée un regard de pitié; mais celle-ci n'a qu'un sourire de mépris, tourne le dos à sa sœur et lance son tambourin si violemment en l'air qu’un choc le met en pièces : Aermste, ich kann sie versteh’n! Sie hat chon Bess’res verloren, Und dein kindlicher Schmerz um den zerschmetterten Tand,
Der die Reinheit der Seele, die fleckenloseste, spiegelt, Mahnt sie an deinen Besitz, ach! und an ihren Verlust!
L'épigramme Geschlossener Kreis ! est surtout intéressante au point de vue de la technique : elle nous montre comment le poète reprend dans son journal, à des années d'intervalle, un fil qu'il continue de filer avec une inlassable subtilité. C’est ainsi qu’il poursuit en 1845 la comparaison notée à Munich, le 18 octobre 1836, entre un auteur et un vigneron : il suffit pour enivrer celui-là que d’autres personnes s’enivrent de ses poésies tandis que le vigneron reste à jeun quand d’autres boivent ses produits ?. Et l'épigramme compare le poème que le vin a inspiré à l'âme enflammée du vin”, qui a raison de toutes les chaines; puisse le poème communiquer à son tour à l'auditeur cet enthousiasme
.… und môüg” er nicht eher ernüchtern, Bis er Reben gepflanzt, dass sich vollende der Kreis.
On pourrait de même remonter des années pour trouver les premières traces de l’épigramme der Phünix*, caractéristique de la technique du Grübler, tant par sa genèse que par son contenu :
Bist du selber, o Mensch, der Phôünix, von welchem du träumtest, Dass ihn die Flamme verjüngt? Innig beklag’ ich dich dann, Dass man aus feuchtem Holz den Scheiterhaufen dir thürmte Und in regnigter Nacht gar in den Brand ihn gestecki..…
Tout au moins faut-il admirer la virtuosité acquise dans le déroulement des métaphores :
Anfangs zwar schürt Amor das Feuer, er hat es entzündet,
Lustig prasselt es auf, doch er versäumt es zu bald,
Nun erlischt es, du liegst auf todten Kohlen, die Winde
Sausen, der Regen tropft, und du erstarrst und erfrierst. Le caractère spéculatif est encore davantage accentué dans la dernière épigramme de ce groupe et l’on peut en poursuivre l’élaboration tant dans le Journal et la correspondance que dans le lyrisme philosophique de plusieurs années. Elle est intitulée Natur und Mensch® et montre la nature trop éprise de son œuvre, négligeant d'y ajouter la dernière main :
Weil der Mensch dir gefiel, so bliebst du stehen beïm Menschen,
Und erwecktest in ihm nicht noch den schlummernden Gott. E
Aber nun träumt er von dem, und weil er erwachend sich wieder Findet, wie eben vorher, fällt er zurück in das Thier.
1. 128; VI, 328; pour le titre et la métaphore que Hebbel emploie pour désigner le mariage d'amour, supra, 417 et n. 10. — 2. T., 392 et Patzak, 8-9. — 3. Cf. Scheunert, D. 7. H., 150, 153 et supra, 3b1.
h. 166, VI, 331; cf. T., 1099, 1145 (Munich, 3 avril et 1° mai 1838) Genoveva, W., 1, 232, acte V, +, 2956 et suiv.; T., 3379 (Rome, 21 février 1845) et Patzak, 16 et 86. ;
5.167; VI, 331; cf. Bw., I, 161 (Munich, 30 janvier 1837); T., 2123 (Ham-
Le livre d’épigrammes contient environ vingt poésies gnomiques; seize ne représentent qu'un seul distique, les quatre autres en comptent deux seulement. C’est là que le poète ramasse en aphorismes presque toujours symboliques le résultat de ses méditations et de son expérience vitales!. Nous nous sommes efforcé d'établir, tant dans les chapitres spécialement consacrés à l'étude des théories du poète que par l’analyse de ses poésies, ce qu’on pourrait appeler la diagonale du parallélogramme des forces psychiques et avons été ainsi amené à les réduire toutes à deux essentielles : l’une centripète, à savoir l’individualisme, l’autre centrifuge, à savoir le cosmisme. C’est sous l’une ou l’autre de ces rubriques que nous allons ranger les maximes : tandis que les tableaux pouvaient être présentés selon les pays où Hebbel en vit l'original, cette division géographique nous paraît maintenant devoir s’effacer devant le classement philosophique.
Individu, Cosmos, voilà donc les deux grandes provinces du domaine où nous nous engageons et il serait oiseux de préciser cette dernière métaphore en spécifiant qu'on ne peut se représenter les régions de l’âme comme bien distinctes et qu'il ne faut pas oublier que, pour réelles que soient leurs frontières, elles sont vivantes et mobiles, Laissons le poète lui-même nous introduire et nous montrer der Weg zur Bildung? :
Mensch, ergründe die Weit und nicht die Bücher, wie viel sie
Auch enthalten, es ward stets aus der Welt ja geschôpft,
Und du magst es mir glauben, ich habe es selber erfahren,
Sagt sie dir es nicht auch, ist es für dich nicht gesagt. Mais sous quel angle considérer l'univers? A cette question Hebbel répond par les deux distiques : die Welt que l'éditeur critique rapproche judicieusement de cet aphorisme du journal : « l’homme est la matière du hasard. Rien de plus‘! » Et la preuve que ce rapprochement n’a rien d’arbitraire nous est fournie par une autre épigramme : intitulée der Zufall', qui ne fait elle-même que reprendre cet autre aphorisme de la même époque : « le hasard est une énigme que le destin donne à déchiffrer à l’homme’ ». Nulle part le pantragisme de Hebbel ne s'affirme plus nettement que dans le distique 7ranssubstantiation :
bourg, 13 septembre 1840); T., 2631 (Copenhague, 5 janvier 1843); Bvw., III, 349 (T., 3767; Vienne, 23 octobre 1846) et les pièces Nafur, du kannst mich nicht vernichten, Mysterium, an den Aether, Rechtfertigung; cf. supra, 287, 353, 354, 520 et Tibal, 577-583 : Philosophie et esthétique; cf. encore W., X., 192, ligne 26 et suiv. 4: %
1. Cf. supra, 544-545, — 2, 174; NI, 342; cf. T., 3913 fin (Vienne, 19 janvier 1847) et supra, 439-443; Patzak, 92.
3. 149, VI, 348. — 4, Cf. T., 2465, Hambourg, 12 février 1842; Anmerkungen, 833; cf. T., 3446 et Patzak, 63 et 93.
5. 200, VII, 231; Patzak, 20 et 46, — 6. T., 2313, Hambourg, 25 mars 1841. — 7.158, VI, 339, Tibal, 584; Patzak, 26-27.
Zwischen den Zähnen noch wehrt sich der Apfel gegen den Menschen,
Aber wehrt sich der Mensch weniger gegen die Welt ? Nous retrouvons l’origine de cette épigramme dans le journal de Paris du 24 décembre 1843 où la métaphore de l’hexamètre est déjà presque textuelle; elle y était amenée par une comparaison entre Napoléon et de moindres individualités; puis Hebbel élargit le symbole et fit entrevoir, derrière le conflit historique entre les individus, le conflit métaphysique entre l'homme et l'univers. Et l'instinct de conservation lui paraît loi nécessaire, mais nécessaire et bienfaisante non moins lui apparaît la loi suprême d'absorption de l’atome par le grand Tout: «la petite individualité menacée d'être engloutie par la grande doit lui résister bien qu’elle reconnaisse, dès qu'elle est effectivement engloutie, la nécessité et le profit de cette absorption! ». Le même antagonisme se retrouve encore si l’on-rapproche les distiques der Lorbeer um ein Menschenhaupt? et der Abend*. Pour le lecteur français, le premier a la concision du célèbre aphorisme de Pascal : l’homme n’est qu'un roseau :
Unverwelklicher Lorbeer in schnell erbleichender Locke!
Welch ein gewaltiges Bild menschlicher Grôsse und Kraft! l’autre, quelque chose de l'allure grandiose et nostalgique de certains vers de Leconte de Lisle : :
Jeglicher Abend ergreift mich, als wär’ er der letzte von allen,
Der nach unendlichem Kampf ewige Ruhe verheisst #. Outre que des coïncidences de cette nature ne font que vérifier une fois de plus, à travers les siècles et les frontières, l'unité et la continuité de la pensée humaine, nous y voyons en même temps l'indice que Hebbel touche à la classicité.
Toutes ces épigrammes sont d'inspiration individualiste. Mais quel va être le caractère du yvGüt cadtov? Sera-ce l'indulgence, la complaisance pour soi-même et l'orgueil en face d'autrui? Voici la réponse :
Selbsterkenntnis 5.
Ob du dich selber erkennst? Du thust es sicher, sobald du
Mehr Gebrechen an dir, ais an den Andern entdeckst. On a rapproché der Schlüssel des Votivtafeln de Schillerf, mais il ne faut pas voir dans le distique hebbélien uniquement un fruit d'imitation littéraire et pas davantage une improvisation, une boutade de fausse modestie ; à dix ans d'intervalle, de Munich à Vienne, le journal intime en fait foi : « La plupart des constatations sur
1. T., 2965. — 2, 137; VI, 338 et Patzak, 88: Gilhofer et Rauschburg, XIV,
Autographenauetion, 1903, n° 662 (W., XII, 393). — 3, 163; VI, 339 et Patzak, 89. L, Cf. les vers : =
Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé.
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace Et rends-nous le repos que la vie a troublé.
(Dies iræ. — Poèmes antiques).
5. 161; VI, 343; pour la faute du pentamètre dans le recueil de 1848, cf. T., 3931, Lyrik und Lyriker, 558, et Patzak, 90, — 6. Fries, 49.
moi-même, écrit Hebbel le 13 avril 1837, je les ai faites au moment où je reconnaissais les particularités caractéristiques d’autres hommes. » C’est donc qu'à ses yeux la distance entre deux individus ne saurait être un abîme. Ilne veut pas afficher de présomption mais on ne saurait reprocher non plus l’inertie et l'humilité à celui qui écrit, le 1° février 1838 : « Ge n’est point de n’avoir pas une seule supériorité.sur beaucoup d'hommes que tu devrais t'attrister, mais bien s’ils en avaient une seule sur toi ». Un tel individualisme n'a rien que de normal, comme nous nous sommes efforcé déjà de l’établir en étudiant les idées de Hebbel à l'époque de Munich. Il semble bien, cependant, à comparer la première citation à la seconde, qu'il s'affirme dans le sens de la discipline en même temps que de la conscience de soi, et c’est quelques mois après, le 13 novembre 1838,
que le poète formule dans le journal l’aphorisme repris dans le précédent distique. Enfin, le 25 janvier 1847, poussant le principe de sévérité envers soi-même jusqu’à son extrême conséquence, il affirme qu'il n’y a « qu'un seul et unique moyen de réaliser l’idée d'humanité, c’est de chercher à garder vivant en nous le sentiment de notre faiblesse individuelle, de noire incapacité de satisfaire à la loi morale autrement qu'avec l'assistance du hasard, qui nous dote particulièrement à la naissance de même qu’il nous assigne plus tard la situation vitale! ».
Et c’est la même « idée d'humanité » qu'il reprend dans l’épigramme Zebensregel?, où il explique comment il comprend la tolér'ance :
Wer nur den Menschen im Menschen erblickt, der wird mit dem Niedern
Gern verkehren, als wär’ Alles auf Erden sich gleich.
Aber er thuw° es nur dann, wenn dieser den Niedrigern wieder
Achnlich behandelt, denn sonst hatt’s der Gesell nicht verdient. Il y a donc une hiérarchie, Hebbel ne craint pas d’y insister, de revenir sur cette épigramme : « Nous ne pouvons exercer certaines sortes de tolérance, écrit-il à Vienne, le 3 janvier 1848, qu’au risque d'être traités en égaux par ceux qui en sont l’objet?. » Rien ne serait plus souhaitable que l'égalité, si elle était la-conséquence d’une élévation générale du niveau de l'humanité et non une tendance à niveler en tout ravalant : « Si tous les hommes étaient des génies, je trouverais cela tout naturel; qu'ils soient ce qu'ils sont, je le trouve étonnant* ». En écrivant cela à Hambourg, le 12 août 1842, Hebbel part du fait, et la loi, il l’aperçoit à Paris en août ou septembre 1843 : « Qu'il y a peu de cerveau dans l’homme! Comment y en aurait-il davantage dans l’humanité ? La grosse masse : épaisse, lourde chair. » Voilà les deux distiques, les deux parties de l’épigramme Verwunderung und Auflüsung". Ce sera là désormais une idée chère à Hebbel; il la reprendra encore à Vienne le 20 mars 1854 : « Que l’on pèse le cerveau de l’homme en comparaison de sa chair : en quelle disproportion il sera’! » :
1. Cf. T., 712, 972, 1312, 2930 et supra, 189, 545. — 2. 159; VI, 342; cf: Patzak, 90-91 et supra, 418 et n. A. 3. T., 4841. — 4. T,, 2581.—-5, T., 2787, 6. 142, NI, 344; cf, Patzak, 21-29, 96. — 7. T., 5241.
Cela posé, on comprend l'importance de l'individu d'élite, de l'artiste, du poète, au sens grec du mot. Il est der ewige Papst', « l'intermédiaire spirituel pour les choses temporelles ». Mais à côté de lui, il y a le « talent, le dégoûtant hermaphrodite, l'être hybride, qu’on pourrait appeler le génie-singe ». Cette définition est tirée d’une lettre de Heidelberg du 25 mai 1837 et Hebbel la reprend à Vienne, le 23 octobre 1846, dans une autre lettre où il se répand en violentes diatribes contre la barbarie allemande et « cette époque qui confond l'artiste avec son singe » et ces idées se cristallisent dans le distique Æeroenschicksal?., Le distique Mahnung* développe une pensée analogue et a une genèse tout à fait semblable; en une lettre de Munich du 14 décembre 1836, Hebbel se plaint à Elise d’avoir été dérangé, tandis qu'il écrivait une poésie, par la vue du visage stupide d’un étudiant, son voisin d'en face, et il conclut : « ainsi la plus misérable créature a toujours en son pouvoir de gâter le plus noble vin; elle n’a... qu’à y tomber ». Cette métaphore fut, en 1845, reprise presque textuellement dans le distique et le poète y fit encore allusion en 1862 dans sa correspondance‘.
Cet individualisme cependant demeure normal et ne trouble point chez Hebbel la vue du réel, le sentiment des limites, en un mot l'équilibre intérieur. Un docteur, poète lyrique, lui ayant dit à Hambourg, dans une grande fête organisée en l'honneur de Gutenberg : « que ce grand esprit sera heureux de nous voir tous réunis ici pour lui! », il se contenta d'enregistrer dans son journal cette déclaration, mais auparavant il y avait déjà inscrit le distique der Grüsste :
Was der Grôsste sich denkt? Dies denkt er : hole der Teufel
Euer ganzes Geschlecht, wenn ich das bin, was ihr meintÿ. Et le 3 octobre 1846, il y revient : « notre vie à tous est semblable à une image dans un miroir, Car ce que nous sommes a peu d’importance au prix de ce pour quoi on nous prend ». L'homme n'oublie que trop fréquemment les données réelles de son existence. Das grüsste Hindernis c'est, dans l’art et dans la vie, la tendance « à bâtir sur un pont d’éternelles demeures’ ». La science, certes, n’est point vaine, mais combien incertaine et tâtonnante encore! Nous pouvons poursuivre cette idée dans le journal, d'août 1839 à février 1845, jusqu'à ce qu’elle aboutisse à l’épigramme PAilosophenschicksal® :
Salomons Schlüssel glaubst du zu fassen und Himmel und Erde Aufzuschliessen, da lôs’t er in Figuren sich auf,
1. 180 : der wahre Pabst; NI, 343; cf. Tibal, 599-600, Patzak, 37. — 2, 170, VI, 344; cf. Bw., 1, 209 (T., 747), Bw., I, 318-349 et supra, 412; Patzak, 13.
3. 164, Warnung; VI, 344; Patzak, 10. — 4. Of. T., 506; Bw., I, 128 et VII, 264.
5. 195; VI, 342; cf. T., 2982 (3 janvier 1844), 3317 (16 février 1845). L'édition reprend textuellement ce distique en remplacant meint par glaubt, Patzak, 27.
GT 70 EST MILITE RCE RS Bye VELO ISe LENS CA ligne 8 et n. de la p.475; Patzak, 30, 92. é s mr VI, 339; cf. T., 1622, 2728, 2889, 3321; Patzak, 35, 93, 94 et supra, 163-164,
Und du siehst mit Entsetzen das Alphabet sich erneuern, Trôste dich aber, es hat während der Zeit sich erhôht.
Le fameux passage du journal de Hambourg où l'homme était représenté continuant l'œuvre créatrice de la nature reçoit sa contre-partie et sa signification précise : « là où nous fut accordée la connaissance, concluait l’'aphorisme du 23 novembre 1838, la nature a besoin de notre collaboration ». Le distique de 1846 : die Gränse des Menschen! affirme que rares sont ces cas où la nature fait appel à notre concours. On voit dans quel sens s’est accomplie l’évolution du Zarathustra « in spe ».
Et la limite transcendante n’est point la seule. Reprenant dans un distique deux aphorismes du 20 mars 1840, Hebbel désigne maintenant la pudeur comme « limite intérieure du péché » de l’homme :
Wo er errôthet, beginnt eben sein edleres Selbst?.
On dirait du Kant transposé en Fichte, à lire le distique suivant : Bedingtes Vertrauen*. La confiance que les autres ont en nous n’est qu'une illusion précaire : ils ne nous croient bons qu’autant que nous les croyons bons eux-mêmes ; le microcosme comme le macrocosme, le monde moral comme le monde physique, le Bien comme le Vrai, tout est emprisonné dans les bornes de l'imagination humaine, Remarquons toutefois qu’on ne saurait sans subtilité prolonger les simples traits de cette métaphysique et de cette éthique en grandes lignes raccordées au passé et à l'avenir et chercher à induire de ces aphorismes la place exacte de Hebbel entre la tradition de Kant, Fichte et Hegel et la rénovation qu'allaient apporter lapôtre du « monde conçu comme volonté et représentation » et le poète visionnaire du « dionysien » et de l” « apollinien. » Rappelons-nous bien l'attitude de Hebbel en face des philosophes ‘. Une autre épigramme nous donne le ton de toute cette profession de foi, c’est le distique des Lebens Hüchstes, qui ne fait que reprendre un passage de la lettre du 31 octobre 1843, écrite à Paris à l’occasion de la mort du petit Max : sur toi le soleil à souri, tu as goûté les fruits de la terre et t’es endormi sur le cœur de la meilleure des mères. Qui a eu davantage, sans être forcé de dire : ce « davantage » était de trop”? Et la synthèse de toutes les antithèses, la réduction de toutes les antinomies, de l’idéalisme et du réalisme, de l’optimisme et du pessimisme, de l’individualisme et du cosmisme, Hebbel la fait dans l’épigramme an die Erdef$, par laquelle nous avons tenu pour cette raison à clore le groupe :
1. 141 (Menschliche Grenze, VE. 339; cf. T., 136%, Patzak, 33-34, 91 et supra, 181; cf. encore Fries, 48, n. 1 : « Wie Schiller leitet Hebbel seine Epigramme gern mit einer indirekten Frage, gleichsam dem Frager Auskunft erteilend ein... » (Beiläufig : sollte Hebbel nicht geschrieben haben : « Dir Erkenntnis vergünnt ».) ; À
2. Die Schaam, 138; NI, 339; cf. T., 1942-1943 ; 4547; Patzak, 19-20, 90. — 3. 196 : Vertrauen;, VI, 341; cf. Jedermann ins Album (VI, 340). — 4. Cf. supra, 174 et suiv., 437 et suiv. 3
5. 184 (Mutterlicbe); VI, 340; supra, 544 et n.6, Patzak, 41-12, 89 et Scheunert, D. 7. H., 181. — 6, 179; VI, 340; cf. supra, 545 et n. 8 et 9; Patzak, 25, 42.
Günne dem Baum die Freude, gen Himmel zu wachsen, o Erde : Was er an Früchten erzeugt, wirft er dir doch in den Schooss.
On comprend, certes, les louanges que la critique a prodiguées à ces distiques, qu'on n’a pas craint de comparer pour leur maturité et leur sérénité à la poésie sentencieuse de Gœthe tout en ajoutant avec raison qu'en dehors de cette ressemblance, ils reflètent encore toute l'originalité et le caractère si individuel, si entier de Hebbel lui-même ‘.