‹ HebbelChapitre 282 sur 425 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Les épigrammes que, d’après les indications de l’auteur, nous pouvons grouper sous la rubrique Art sont plus nombreuses encore : 31 ainsi classées par le poète lui-même en 1857 et 11 qu'il leur eût vraisemblablement adjointes s’il les avait transportées du recueil de 4848 dans l'édition d'ensemble. Quant à leur succession, -Hebbel procédant nettement du général au particulier, c'est le même ordre que nous adopterons, à peu de modifications près, lesquelles nous permettront à la fois de tenir compte des poésies du recueil complémentaire et de présenter les 42 épigrammes du nouveau groupe selon l’enchaînement le plus logique possible. Nous allons ainsi retrouver comme un abrégé de l'esthétique que nous avons étudiée dans les théories du poète, sa correspondance et son journal ?.

Et d’abord Hebbel, reprenant avec insistance un de ses leitmotivs favoris, ne consacre pas moins d’une demi-douzaine d'épigrammes à établir le départ entre le génie véritable et le faux talent*. Elles forment bien l'introduction du groupe auquel l’auteur devait songer en écrivant à Rôtscher qu'il s'attendait à susciter de vives attaques et de nombreuses rancunes “. En tête il place Wohl zu merken *.

Lichter giessen ist Eins, und Lichter brauchen ein Zweites!

Der die Sonne erschuf, wird ewig ein Anderer bleiben Als der fleissige Mann, der die Veduten uns malt.

De 1836 à 1845, nous pouvons suivre dans le journal et la corres- ‘pondance la genèse du distique das Genie und seine Nachahmer : on ne saurait tirer aucun profit de s’allier avec son ombre. Autre variation sur le même thème dans Meister und Pfuscher? : entre

1: Adolf Mager, op. cit., 18 et Richard M. Mayer, Literatur, 285. (Pour ces deux ouvrages, voir bibliographie.)

2. Cf. supra, 167-218, 424-465, — 3. Cf. supra, 558; pour ce groupe d’épigrammes, cf. Tibal, 601-603. — &, Cf. Bw., IV, 74 et suiv., et supra, 545-546.

5. 158 : Genie und Talent; NI, 356; wohl zu merken; Gœthe a un titre analogue dans Gott und Welt; cf. encore T., 3316 et Patzak, 14, 33, 104.

6. 19%; VIT, 230; cf. T., 469 (Munich, 5 décembre 1836; Bw., I, 232, 233 (Munich, 19 octobre 1837); T., 2055 (Hambourg, 27 juillet 1840). Bw., II, 347; T., 2931 (Paris, 10 décembre 1843); Patzak, 14-15.

7.155; VI, 345; cf. der Diamant : Prolog, v. 383 et suiv.; Patzak, 105.

ER

maître et cabotin, il y a plus que différence d'effort, il y a différence de nature; on offre des prix à ces derniers, puis on en “attend des chefs-d’œuvre, maïs il serait non moins vain d'offrir des prix aux vrais artistes pour en obtenir du boüsillage, l'harmonie est pour eux loi organique, aux uns comme aux autres le chemin est tout tracé. Hebbel n’est guère tendre aux demi-talents : il ne faut pas méconnaître, écrit-il à Paris, le 29 août 1844, que pour maint d’entre eux engendrer est une nécessité, mais il n'y a malheureusement aucune nécessité à ce qu'existe ce qu'ils engendrent. » Cette idée sera reprise dans une lettre de Vienne du 28 janvier 1847 et donnera le distique auf Manchen'. On peut rapprocher celui que Hebbel dédie : « à un écrivain qui croit être un oiseau et n’est qu'un mille-pattes ? ». Quant au dilettante, jamais il n’arrivera à faire un chef-d'œuvre, tout au plus réussira-t-il à pénétrer l'essence de l’art, à condition de prendre d’abord conscience de son impuissance créatrice. Cette idée était depuis longtemps familière à Hebbel, mais, à en juger par une lettre du 14 septembre 1851, il se peut qu'en son for intérieur il l’ait particulièrement appliquée à son ami Sigmund Engländer *. Ë

Si nous ne savions déjà, par l'étude de ses premières poésies et de son esthétique, quelle haute idée Hebbel se fait de l’art, il nous suffirait de lire l’'épigramme Gewissens-Frage *, nous montrant le poète, même assuré de l'éternité de son œuvre, soucieux encore et surtout d'y ajouter un trait essentiel alors que ce trait devrait rester caché à tous les hommes présents et à venir. L'artiste ne se campe donc pas dans une fierté factice : il obéit à une impérieuse nécessité de sa nature. À tous ceux qui ne sentent point en eux la même nécessité, une seule attitude convient : la modestie. Cette même nécessité explique l'isolement du génie, mais aussi elle assure son triomphe envers et contre tout. Que ces « ombres », donc, et que ces « singes » laissent là les mauvais prétextes! Il n'y a pas de -« ratés » intéressants. Par l’épigramme ein Narr in Folio? est corrigée virilement une « première erreur étrange ». Fou celui qui s’écrie :

Dichter sollte ich sein, doch will es leider die Zeit nicht; Wäre sie, was sie nicht ist, wäre ich, was ich nicht bin!

Hebbel avait déjà par avance répondu à cette plainte dans son journal de Munich, le 20 janvier 1839, par un paradoxe spirituel et profond : «il faut que des enfants naissent si l’on veut que les mères ne meurent pas f ». Puis il corrige une « erreur fondamentale » dans

1. 185 (an das Talent); NI, 349; cf. supra, 545 et n. 11 et Patzak, 16, 42, 104.

9. 171; an —; NI, 352 : an einen Schriftsteller, cf. T., 3201 (Paris, 1°’ août 1844); Patzak, 30, 104.

3. Der Dilettant, 194; VI, 357; cf. T., 1208 (Munich, 11 juillet 1838) et T., 4937; Bw., IV, 318; Patzak, 17, 104. 3

&, 152; VI, 346; cf. T., 4148 (Vienne, 18 août 1847), W., XII, 30415 et suiv.- Lyrik und Lyriker, 351 et suiv.; Patzak, 165 et supra, 202. Ë

5. 185 : Seltsarner Irrthum, NI, 355; Patzak, 42, 107-108; cf. le dernier vers de l’épigramme et W., XI, 56, ligne 25 et suiv. 9

6. T., 1446; pour le développement de la même idée, cf. supra, 546 et n. 3

NEBBEL,

une autre épigramme qui porte ce titre et ne fait que reprendre un aphorisme du Journal parisien du 24 novembre 1843 : « Si seulement un devancier n'avait point tant écrit, le distingué Jan Hagel aurait certainement fait quelque chose de mieux, lui qui s'explique l'excellence d'Uhland par son unique volume et la médiocrité de Rückert par ses 30 volumes ! Car dans un champ la profusion des pâquerettes et des renoncules empêche sans doute un aloès de pousser. » Hebbel, ici encore, se rencontre avec Grillparzer *. Que le raté reste à sa place et que le poète ne s'illusionne pas

sur la sienne. Il a nécessairement d’autres besoins que la masse et les conditions d'existence, qui sont pour les autres un but, ne représentent pour lui qu'un moyen de réaliser ses fins véritables :

And're schaffen, damit sie das Leben sich sichern; dem Dichter

Muss es gesichert sein, eh’ er zu schaffen vermag ?. L'artiste digne de ce nom et conscient de sa destinée doit s'attendre à l'injustice des blâmes aussi bien qu'aux caprices du succès et se mettre au-dessus des louanges comme des critiques :

Lass dich tadeln für’s Gute, und lass dich loben für’s Schlechte:

Fällt dir eines zu schwer, schlage die Leier entzwei ?. Les autres épigrammes de ce groupe sont de portée moins générale. Une seule concerne la musique et fait la caricature des virtuoses que de tout temps Hebbel n’aima guère “? Quatre se rapportent à la peinture et à la sculpture. C’est d’abord le dilettante qui nous est montré parcourant les rues de Rome et y découvrant à chaque pas des modèles : il voit une belle tête et aussitôt passe en revue l’/liade et la Bible pour trouver un buste digne de la porter; en fera-t-il une Junon? maïs il y a déjà la Junon Ludovisi! une Vénus? mais cette Vénus de Médicis est là qui le gêne! Eh bien! au diable les déesses païennes et va pour une Madone! Hélas! la Madone Sixtine n'est pas encore décapitée! Ah! si les peintres pouvaient se débarrasser de leurs prédécesseurs comme les briseurs de vases ou les empoisonneurs de tragédie! Mais cet embarras ne dure guère et le « chasseur de modèles » reprend vite conscience de sa valeur; ne tient-il pas sa tête?

Ist nur der Kopf erst gemalt, hängt sich ein Leib wohl daran 5...

et l’épigramme a» die Feinde des Neuen, VI, 446 (T. 5511; Vienne, 21 octobre 1856).

1, 160 : Antwort; NI, 356 : Grundirrthum; cf. T., 2895. Grillparzer (L{I, 105) : Pfizers Vergleich von Uhland und Rückert et supra, 426-498; Patzak, 25-26.

‘2. 198 : Situation des Dichters; NI, 358 : die Situalion des Dichters; cf. T., 3316 (Rome, 1° février 1845), 3379, 3425, 3430 et Bw., III, 203-206, 222-293, 253-255, 322-393; LV, 55 (Vienne, 11 septembre 1847), cf. encore, supra, 406 et Paizak, 36.

3. Dichterloos, 179; VI, 359. Encore un leitmotiv de Hebbel, cf. supra, 84, la pièce du même titre à Wesselburen (1831), le jugement de 1840 à propos du Buch der Lieder (W., XI, 415, ligne 27 et suiv.), le distique Trüstung (T., 5089; Vienne, 15 mars 1853) et la lettre du 12 avril 1856 (Bw., V, 301), cf. encore Gœthe : der Sünger (supra, 208 et n. 7) et W., X, 41533 et suiv.

h. Virtuosen-Portraits, 139; VI, 355; cf. T., 704 (Munich, 13 avril 1837); Patzak, 107. ù

5. Monolog eines rômischen Modelljägers, 140; Monolog eines Modelljägers, VI, 352; cf. Märchen : die Poesie und thre Werber, W., V, 63 et 336.

Il faut voir dans cette épigramme une satire du dilettantisme en peinture. Rappelons-nous les passages de l'esthétique de Hebbel où est défendu le maître Uhland contre les amateurs de nouveauté, de changement, de variété dans les sujets lyriques et où est démontré que ce n’est point le quoi qui importe mais bien le comment. N'est-ce pas la même effervescence présomptueuse qu'il faille ici, tant dans le manque de respect envers les maîtres d'autrefois que dans le manque de scrupules que trahit la technique des « modernes »? Très adroitement, Hebbel fait donc d’une pierre deux coups en objectivant son hommage aux grands chefs-d’œuvre admirés en Italie et en fustigeant une fois encore les maniaques de la célébrité à tout prix, les fabricants de camelote d'art.

S'il aime l’Antique et la Renaissance, il ne peut souffrir le grossier réalisme qu'il flétrit en termes eux-mêmes réalistes et grossiers dans un aphorisme du journal que l’épigramme niederländische Schule ? reproduit presque textuellement. Cependant nous aurions tort de croire que « les Grecs et les Romains » l’aient converti à un exclusivisme intransigeant et que, dans son zèle de néophyte, il renie et abjure ses attaches germaniques. À lire le distique qu'il intitule vor einem Rembrandt* on peut se demander s’il traduit bien l'idéal de beauté du maître néerlandais *, mais on se rend très bien compte qu'à côté du naturalisme que Hebbel abhorre il y en a un autre qu'il admet et c’est au moins la face sombre et tragique de sa propre Muse qui du même coup nous apparaît :

Wilde, riesige Züge, hervor aus der Finsternis brechend,

Als bekäme die Nacht plôtzlich hier selbst ein Gesicht. Les critiques sont unanimes à proclamer ces affinités : l’un insiste avec raison sur la nature irréductiblement septentrionale de Hebbel; un autre compare sous ce rapport l’auteur des Nibelungen au poète du Faust; un troisième résume bien ces parallèles, en montrant que Hebbel est plutôt Germain que Grec et il ajoute qu'aux Germains il a toujours été difficile d'unir la beauté à la force *. Remarquons toutefois que cette caractéristique conviendrait bien plutôt au drame de Hebbel qu’à son lyrisme et nous nous sommes efforcé d'établir, de Wesselburen à Heidelberg, mais surtout à propos du recueil que nous étudions, l’évolution et les progrès de ses poésies vers la lumière et la beauté f.

La dernière épigramme consacrée aux arts plastiques est le distique qui blâme les techniciens de la forme pure, comme s'il était possible d’abstraire la forme du contenu et de faire admirer des « images sans idées et des vers sans pensées ? ».

4. Cf. T., 951 (Munich, 5 janvier 1838) et supra, 183, 194-195, 426-498, 437- 438, 44h 445; Patzak, 37.

2. 143; VI, 348; cf. T., 2903 (Paris, 1” décembre 1843) et 5540 (Vienne, 1% janvier 1857; Fries, 52), cf. encore Patzak, 26, 77 et Tibal 597-598. 3. 144; VI, 349. — 4. Cf. Müller, 22.

5. Patzak, 78; Houston Stewart Chamberlain, II, 993-994; Johannes Krumm, 36.

Pour les deux derniers ouvrages, voir bibliographie.

6. Cf. en particulier l’aveu de Hebbel: Bw., 1, 370 (supra, 380 et n. 4} et encore supra, 378-379; 531 et 541, — 7. Die Techniker in der bildenden Kunst,

Nous comprenons que le poète s'occupe plus spécialement encore de l’art théâtral. Il ne lui consacre pas moins de six épigrammes. C'est l'époque où il arrive à sa conception originale de la grande comédie, « la plus haute et la plus riche des formes ! ». Si elle fait défaut aux modernes, c’est que la tragédie l’absorbe : car les individus sont déjà comiques par eux-mêmes; les charger, c’est re ment aboutir à des caricatures. Nous trouvons l’origine de cette épigramme dans le journal et la correspondance de Hambourg ?, et voici, dans un aphorisme du 10 décembre 1841, le commentaire anticipé du dernier pentamètre : « les Tôpfer, Bauernfeld, etc. ne font que s'élever à la dignité de caricatures et de porte-parole auxquels ils font tenir des propos banaux ou bouffons et les Gutzkow sont plus médiocres encore précisément parce qu'ils visent plus haut * ». Quant à la facon de traiter la morale à la scène, Hebbel nous fait part de ses idées dans son journal de Vienne du 20 mai 1847 et dans l'épigramme dem Teufel sein Recht im Drama *.

Brecht ihr dem Teufel die Zähne erst aus, was will’s noch beweisen, Dass der Herr ïihn besiegt, welchem zu Ehren ihr’s thut?

Wenn ihr dem Einzelcharakter sein Nein im Drama verbietet, Was beweis’t noch das Ja eures entmarkten Gedichts ?

Et pour que l'individualisme soit vraiment la « moëlle » du drame, il convient de renoncer aussi bien aux constructions d’intrigues qu'aux thèses de vertu : les pièces sans caractères ressemblent à ces châteaux de cartes que bâtissent les enfants et qu'aucune âme n'habite. Hebbel revient sur ce point dans toute une série d’aphorismes encadrant l'épigramme Situationen-Siäücke*. En fait de deuische Bühnenreform *, 11 pense qu'il faut avant tout « élargir le lit de Procruste » et il se demande quand, alors que depuis longtemps les esprits ont paru sur la scène allemande, il sera enfin permis à l'esprit d'y apparaître”.

En une série plus nombreuse encore d’épigrammes, Hebbel précise plusieurs points de sa conception de la Poésie et de la technique qu'il oppose à celle des industriels de l’art. Il écrivait à Paris, . le 21 novembre 1843 : « Heine croit que c'en est fait de la nationalité des peuples. Incontestablement, mais pas nécessairement pour

160; VII, 229; cf. T., 3319-3320 et 3385 (Rome, 20 et 21 février 1845); Patzak,

1. Die Komüdie, 157; VI, 358; cf. Diamant Prolog., W., 1, 317, v. 443 et suiv.: T., 3468 (Rome, 20 avril 1845); Bw., IV, 61 (Vienne, 10 novembre 1847) et W., XI, 244, ligne 2 et suiv. (Kritische Arbeiten, 1848-1849); Patzak, 36, 109-110. -

2, Die moderne Komôüdie, 137; VI, 358; cf. T., 2393 (29 novembre 1841) et Bw., I, 272 (7 juillet 1843), cf. encore Tibal, 473 et suiv., Patzak, 20.

3. T., 2397. — 4. 156; VI, 358; cf. T., 4176; supra, 546 et n. 2; Zinkernagel, 90; Patzak, 42, 108.

5. 171; VII, 229; cf. T., 1:68, 1784, 1825 (Hambourg, 28 octobre et 15 décembre 1839; 26 février 1842); Bw., IV, 38 (T., 4218; Vienne, 23 juin 1847); Patzak, 19. — 6.203, VII, 232.

7. Eine Anfrage, 206, VIT, 232, sous le portrait de Hebbel par E. Kaïser avec la date : Vienne, janvier 1848 bei H. J. Landau, S{ammbuchblätter, Erinnerungen aus meinem Leben. 2. Aufl. Graz, 1880, p. 47 et suiv., Armerkungen, 446.

cela de leur poésie. Au contraire, je suis convaincu qu'ils produiront tous encore des œuvres qui, tout en n'ayant plus l'air strictement national, pourront à la fois inaugurer la littérature mondiale et clore la littérature nationale. » Mais, en attendant cette ère de la réconciliation définitive où l’on célébrera Bulbul sur les bords du Lech tandis qu'un nouvel Hafis chantéra die Nachtigall, il faut se garder des exagérations des orientalistes allemands empruntant les tropes des Perses pour exprimer leurs idées !. La seule unité dont l'artiste ait à se préoccuper provisoirement, c’est l'unité organique de sa pensée et de son œuvre. Hebbel, qui a écrit tant d'aphorismes, caractérise l’aphorisme en l'appelant « puce de la Raison ? ». Puis le distique Zdee und Gestalt montre l'utopie de l’objectivité absolue, l’importance capitale de la mise en forme, de l'élément plastique : me

Blumen nur hätt’ ich gemalt und Bäume und Kräuter, nichts weiter ?

Lieber Tadler, nur so wird ja die Sonne gemall 5.

Nous retrouvons les théories fondamentales de Hebbel sur le symbolisme. De tout temps il en exclut l’allégorie et la série d’aphorismes qu'il nous a laissés à ce sujet aboutit à ce distique :

Wie zur Landschaft die Karte, der todte Aufriss zum Bilde Steht die Allegorie zu dem beseelten Symbol#.

En voici un second, condamnant l'abus des métaphores :

Setzt ihr aus Spiegeln den Spiegel zusammen ? Warum denn aus Bildern Eure Gedichte ? An sich ist ein Gedicht ja ein Bild.

C'est encore le terme de toute une suite de critiques, la plupart dirigées contre le lyrisme de Rückert, de Grün et de Freiligrath. Nous les connaissons déjà. Dans une autre épigramme, Hebbel conteste que le vers soit devenu tout à coup plus facile que la prose; la poésie n’est point un rien dont de petits garçons puissent se jouer en sifflotant; pour être bons, les vers doivent réunir tous les attraits de la prose et y ajouter un je ne sais quoi qui fait que l’œuvre d'art ne reste point en decà de la ligne du Beau°.

1. Weltpoesie, 183; VI, 347; cf. T., 2873 Tibal, 599 et supra, 448-449 et n. 6; Patzak, 110, L

2, Natur des Binfalls, 172; VII, 230; cf. Patzak, 36, supra, 541-543 et n. 6; la métaphore première était, non pas #{loh der Vernunft, maïs Laus der Vernunft; cf. T., 3389, 3133 (Rome 21 février et 30 mars 1815) et Michel Angelo, W., III, v. 31 et suiv.

3. 141; VI, 346; cf. Diamant Prolog, v. 105 (W., I, 304); T., 1707, 1710, 2782 (Hambourg, 19 octobre 1839 et 29 août 1843); W., X, 401-402; cf, Tibal, 596, supra, 212-214, 428, 443-444, Patzak, 18, 105 et Leopold Weber (Xunstwart, zweites Märzheft, 1913, p. 372).

4. Allegorie und Symbol, 196; VI, 355; cf, T., 197 (Heidelberg, 1° juillet 1836) et T., 594, 2002, 3132, 3812 (Bw., III, 352; Vienne, 26 novembre 1846), pu tard encore den Verstand in Ehren (NI, 368), cf. encore Engelhard, 34; Tibal, 619; Patzak, 29, 109 et supra, 172, 199, 217, 426-430, 413-444 et suiv.

5. Bilderpoeste, 137; NI, 356; cf. T., 428; Bw., [, 140-141 (Munich, 19 octobre et 30 décembre 1836) et T., 1054, 1529, 1535, Bamberg, Tagebücher, 1, 72 et 78; Lyrik und Lyriker, 178, Patzak, 9, 10, 109; Tibal, 596 et supra, 192-193, 449-

6. Vers und Prosa, 181; VI, 846; cf. T., 19 (Hambourg, 12 avril 1835;

« De tous mes sonnets et de toutes mes épigrammes, écrit Hebbel à Rome, le 29 mai 1845, les plus.importants sont ceux sur le langage. » Îl ajoute que tout ce que dit Humboldt est plat et trivial en comparaison de ses développements à lui, fruits de méditations infinies provoquées par le cynique sacrilége des hommes du jour à l'endroit de l'admirable langue allemande. Nous avons déjà fait allusion à cette lettre et avons étudié le sonnet die Sprache ainsi que les théories émises sur le même sujet', auquel Hebbel consacre encore la plus longue de ses épigrammes : die deutsche Sprache ?. W reconnaît tout d'abord que l'allemand n'est pas beau, mais le français ne l’est pas non plus; seul l'italien est, à cet égard, privilégié, mais la langue allemande est aussi riche qu'aucune autre en expressions caractéristiques et laisse au génie une infinie liberté de mouvement?. Que les poètes se gardent bien de « briser avec le joug la mesure »; les digues crevées, le courant reconduirait à Babel. Il y a sans doute beaucoup de langues sur terre. Est-ce une raison pour que, sous prétexte qu'aucun lien organique n'existe entre les objets et les signes, chacun de nous se crée un langage spécial? Puisse-t-on tenir pour sacrés le sceau et la méthode « dont tous les siècles se sont servis! ». Si même un Gœthe a pu se trouver à son aise dans ces limites *, comment scraient-elles soudain trop étroites pour les héros d’aujourd’hui?

Gleichen wir der Natur, die nie das Wunder der Schôpfung Wiederholt und doch jährlich im Lenz sich erneut :

Alt sind die Formen, es kehren die Lilien wieder und Rosen, Frisch ist der Duft und im Kranz thut sich der Meister hervor.

La dernière subdivision de ce groupe Æunst comprend treize épigrammes dans lesquelles Hebbel exprime son sentiment sur maint poète allemand et étranger. Parmi les étrangers, son préféré est Shakespeare; on peut aussi peu parler de l'Anglais Shakespeare que du Juif Jésus; les plus grands poètes dépassent le cadre de leur peuple et de leur race et représentent sous le costume national l'humanité tout entière : en Angleterre, Shakespeare, en Allemagne, Gœthe. Hebbel fit suivre, dans le recueil de 1857, cet éloge d’une épigramme reprenant encore un aphorisme du journal où il déclare que personne n'a dépeint de façon aussi charmante qu'Arioste la folie du monde°, Le vieux Gleim reçoit aussi sa part de louanges, lui qui, malgré sa pauvreté, fit plus pour les poètes et les artistes que l'empereur et l'empire : il a droit, si ses propres lauriers se fanent, à ce qu'on lui tresse une couronne de ceux qu'il supra, 167) et T., 4360 (Vienne, 1° octobre 1849), cf. encore Tibal, 597; Patzak, 46 et 109.

1. Cf. Bw., III, 231-232; T., 3244, 3319, 3348, 3666 et supra, 429, A4k-4h5, 168, 521 et notes.

2. 176, unsere Sprache; NI, 346; cf. Patzak, 35, 96-98 et notes, el Tibal, 593.

3. Pour la comparaison des diverses langues, cf. Fries, 39, n. 2 et 53, n. 1. — 4. Cf. la fameuse épigramme de Venise (1790), n° 29.

5. 151, VI, 354 : Shakespeare; cf. T., 217 (Heidelberg, 1°’ juillet 1836), 3361 (Rome, 21 février 1845) et 5403 (Vienne, 2 novembre 1855), Patzak, 7, 35-36, 109, Tibal, 609-610; et supra, 215.

6. Arioste, 141; VI, 354: cf. T., 3462 (Rome, 20 avril 1845); Patzak, 37, 109.

a entourés de ses soins!, Schiller est glorifié ici encore pour ses traités d'esthétique :

Unter den Richtern der Form bist du der Erste, der Eins'ge, Der das Gesetz, das er giebt, gleich schon im Geben erfüllt 2.

Hebbel écrit de Vienne, le 27 mai 1847, que, s’il aime tant les articles et les traités de Lessing, de Schiller, de Humboldt, c'est qu'il est lui-même à tout jamais incapable d'en écrire de semblables alors qu'on multiplierait à l'infini ses facultés; c’est, pense-t-il, qu'il n'y a pas entre ces auteurs et lui différence de culture, mais bien différence de nature; en revanche, il se sent né auteur dramatique et par là même est moins enclin à s'étonner et à admirer dans son propre domaine. « J'ai, ajoute-t-il, exprimé dans l’épigramme suivante ma conviction la plus absolue. » Cette épigramme c’est Gæthes Rechtfertigung :

Was ich selber vermag, das darf ich an Andern verachten,

Darum schelt’ ich dich nicht, dass du geschwiegen zu Kleist®?.

Il ne va pas toutefois jusqu'à considérer comme parole d'Evangile tout jugement de Gœthe, dont « le bon plaisir de prince anoblissait tous ceux qu'il daignait louer‘ ». Et Hebbel n’admet pas plus le monopole de Gæœthe comme poète que comme critique. Nous l'avons vu déjà” et voici comment il définit, en un distique rejeté sans doute en 1857, mais qui avait paru dans le recueil de 1848, Gæœthe und sein Schünheitsideal :

Einen Garten zwar hat er in der Welt sich gegründet, Aber wahrlich die Welt ist nicht zum Garten gemacht 6.

Pour être moins explicite que la profession de foi plus haut citée, le sous-entendu n’en est pas moins clair : en dehors du domaine de Gœæthe et au-dessus, il y a place pour la poésie cosmique de Hebbel. La même idée se trouve en partie dans l’épigramme GervinusT :

Rückwärts gekehrter Prophet, Historiker, bist du es wirklich? Scheint die Zukunft Dir leer, weil die Vergangenheiït voll? Aber stôrt er Dich nicht, ein Doppelkopf : Gœthe und Schiller? Sind sie nicht Schultern vielleicht für ein künftiges Haupt?

Une. autre épigramme, comprenant six distiques, reprend sur

1. Der alte Gleim, 202; VI, 355. Pour l'expression düngen, cf. die Rosen (NT, 229), supra, 490 et Scheunert, D. j. H., 78 et n. 3; Patzak, 109.

2, Schiller in seinen ästhetischen Aufsätzen, 191; VI, 350; cf. T,, 1467 (Munich, 2 février 1839) et supra, 147, 155 et 461; cf. encore T., 2402, 2407 (Hambourg, 20 et 27 décembre 1841), Fries, 48 ; Scheunert : Pantrag.,6; Patzak, 17-18, 109.

3. 168; Gæœthe; NI, 350; cf. Bw., IV, 32. Pour la genèse, cf. supra, 546 et n. 1; sur Kleist, cf. encore supra, 191, 200 et n. 3, 347 et 448; Patzak, 43, 108-109.

k. Gœthes Belobungen, 186; NI, 351; Patzak, 36-37. — 5. Cf. supra, 198, 459-460, 465. — 6. 186; VII, 230; cf. supra, 216 et n. 1. /

7. 152; VII, 228; Patzak (50) fait « remonter » cette épigramme ainsi que d’autres ultérieures à une notice du journal de Marienbad du 10 juillet 1854 (T., 5288). Oublie-t-il que l’épigramme a déjà paru en 1848 et que par conséquent l’aphorisme ne fait que la rappeler? Quant aux idées de Hebbel sur les rapports de l’art et de l’histoire, cf. supra, 427.

Platen les idées exprimées déjà théoriquement *. Hebbel commence par louer chez lui la forme, tant intérieure qu'extérieure, sa perfection profonde et non uniquement superficielle ; il admire sa langue si savante, réalisant les lois de cette « innere Form » que son esthétique nous a définie ?. Mais il ne trouve point chez lui cette « douce ondulation de la vie qui transforme en Jeu charmant de magique caprice le sérieux de la loi » et donne à l’œuvre d'art l’apparente autonomie de la vie de façon à ce qu'elle produise la même impression que les créations de la nature, les fleurs, les plantes, et que personne ne se la représente autrement qu'elle n'est. Hebbel n’a pas toujours atteint lui-même à cette illusion de vie dont il regrette l'absence dans les poésies de Platen. Du moins l'a-t-il inlassablement poursuivie et les distiques de 1845 ne font guère que reprendre le credo de Wesselburen, tel que le lui avait enseigné Ühland ?.

Il semble bien qu'à Platen Hebbel ait voulu opposer Tieck à propos de ces « Reïfen der Sprache, welche der Leichtsinn sprengt* ». Tieck ne lui paraît pas procéder moins cavalièrement dans ses drames :

Wäre es wirklich so schwer, das Haus zum All zu erweitern ? Schlagt die Wände nur ein, Freunde, so ist es gethan ©!

Nous avons vu le détail des jugements dont une longue épigramme est en quelque sorte le résumé‘. Un aphorisme de Paris du 28 septembre 1843 a directement inspiré les deux premiers distiques :

Theuer musst Du es büssen, dass einst zum Haupt der Romantik Dich Dein kritischer Freund unvorsichtig gekrônt;

Stimmungen werden Dir nun als Confessionen gerechuet, Träume als ein System, Launen als Dogmen der Kunst 1. + Ni prophète, ni fantôme, il marche vers l'avenir mais se retourne vers le passé avec une pitié un peu puérile; ses contes sont incomparables, comme poète comique rien ne lui manquait sauf le don

1. Platen, 136; NI, 136; 354: cf. Môller, 9; Patzak, 18, 107: Tibal, 597 et supra, 193 et 449. — 2, Cf. v. 3-4; supra, 212-214, 429, 430, 436, 443-444,

3. Cf. supra, 80 et 100; Patzak (p. 81) compare l’épigramme Villa Reale a Napoli que nous avons étudiée plus haut (p. 550) à la pièce de Platen : dée Insel Tino bei Palmaria. Ce qu'a de froideur, de rigidité, la perfection de cette dernière apparaît nettement.

4. Cf. Platen, v. 3-4 et Müller, 35-36 : « Unser Dichter mochte in Gedanken Platen mit Tieck vergleichen, der in seinen Gedichten äusserlich Bild an Bild reiht, leicht vom Thema abschweïft und die einmal gewählte metrische Form nicht immer festhält. Auch an jene Nachfolger Heines mochte er denken, welche die Hoffnung hegen « dass der Vers ohne Füsse gehen müsse, da er mit Füssen nicht gehen will ». (W., X, 415). Cf. encore Paizak, 81-82.

5. Tieck als Dramendichter, 157; NI, 350, cf. Tibal, 487; Patzak, 106 et surtout Leopold Weber (AXunstiwart, Zweites Märzheft, 1913, p. 372) : « Und so hoch wie Hebbels Dichterkraft sich zu erheben vermag, so zart und herzlich sie zu gestalten versicht, so tief blickt seine Erkenntnis in die Gesetze ihres Schaffens. Wir wollen es nicht vergessen : der Aesthetiker Hebbel « der den Poeten angeblich zum Ideenjäger und Problemfänger umzüchten will, er ist es, der über die Symboliker ohne individuelle Gestaltungskraft spottet. »

6. Tieck, 146; VIT, 227, cf. Patzak, 15 et supra, 190 et 493. — 7, Cf. T., 2791 et plus tard : T., 4344 (Vienne, 8 janvier 1848).

plastique, mais il a détruit, en l’élargissant, la forme charmante de la nouvelle. :

Nous savons que Hebbel ne goûta pas davantage l'idéalisme magique de Novalis : « Novalis, écrit-il à Hambourg le 19 octobre 1839, eut l’idée bizarre, parce que l'univers entier produisait sur lui une impression poétique, de faire de l’univers entier l’objet de sa poésie ” ». Et il lui dédie ce distique ::

Was die Sonne bestralt, das male, aber sie selber

Male nimmer, sie geht nie in ein Bild dir hinein8. Enfin dans l’épigramme an das deutsche Volk* Hebbel nous donne sa profession de foi sur les anciens et les modernes. Le début est dans le ton ironique de Heine plaisantant le brave Michel :

Wackeres deutsches Volk! Du hast so noble Gelüste! Wär’ nur Dein Hals nicht so steif! Kônntest Du diesen nur dreh’n!

Ce que les Allemands réclament à grands cris de l'avenir, ils pourraient, sans celte raideur de nuque, le trouver en se retournant vers leur glorieux passé. Uhland leur a donné des tragédies impériales, Schiller leur a brossé dans Wallensteins Lager une magnifique comédie populaire. Mais solennelle est l'apparition des dieux, tandis que le jongleur se présente quotidiennement :

Jene lerne verehren und diesen lerne verachten,

Wenn er den PB auch versteht, neu in der Maske zu sein.

Nous retrouvons, on le voit, le leitmotiv contre les novateurs que nous venons d'analyser à propos du Monolog eines Modelljägers Ÿ.

Le groupe suivant, sous la rubrique Geschichte, ne comprend dans le recueil de 1857 que cinq épigrammes de 1848, mais il convient d’en rapprocher huit autres, d'inspiration analogue, qui figuraient aussi au recueil des Neue Gedichte. C’est en octobre 1836 que Hebbel avait commencé à s'occuper sérieusement d'histoire et depuis c'est, avec la nature, sa grande source, car « l’art a pour but de porter à la connaissance de l’homme tout ce qui est en lui et sa situation terrestre de telle sorte que, dans des millénaires, toute expérience possible puisse y être puisée et que l'espèce y économise les frais scolaires ». Et les dates précises ne sont certes pas négligeables, si l’on veut établir exactement le diagnostic et le pro-

LCR. 1982 M057% Bw., LL 281: T.;1341 (Munich, 10, février, 34ayrilret 2% novembre 1838) et Bw., V, 253 (Gmunden, 25 juillet 1855), cf. Tibal, 206.

2. T., 1711; cf. supra, 188. — 3. Novalis, 195; VII, 230; cf. Zdee und Gestalt, VI, 346, supra, 565; T., 2782; Bw., VII, 167; Tibal, 596 et Patzak, 18-19.

Page 1