Schmerz-Gedichte. An mich selbst, 209, VII
5. C’est entre les deux jalons de T., 401 (Munich, 19 octobre 1836) et 3357 (Rome, 21 février 1845) que se place le dolori sacrum (supra, 282-283); Môller (20) a très bien montré comment l’année 1844 marque un tournant décisif de la conversion de Hebbel à l’évangile de la santé et de la joie de vivre (cf. Bw., III, 55, 68; Paris, 24 mars et 3 avril 1844) : « Leben! Leben! Das ist’s ! O dies wird mehr und mehr mein Evangelium. Ob ich den Kopf oben halten werde, wer kann’s wissen, aber auch wenn das Element mich verschlingt, werd’ ich dabei bleiben und nicht wieder von Menschen sprechen, die zu Tränen gerinnen und dann wieder zu Edelsteinen gefrieren. Bei alledem ist das Gedicht (Letztes Gebet; cf. supra, 287-288) gut, und ich darf’s nicht vernichten, aber 32 Distichen, die ich gestern im Luxembourg auf eine schôüne
Trois autres quatrains traduisent en ïambes à cinq temps forts cette indication du journal de Vienne du 11 février 1847 : « Se représenter Christophe Colomb ayant découvert l'Amérique et arrivé presque au terme du voyage de retour, mais faisant au port naufrage. Le premier qui trouve le chemin du Nouveau-Monde y fut livré aux flammes, le deuxième eut la malchance d’échouer en rentrant, le troisième en revint. Lequel fut le plus malheureux? »
La dernière de ces pièces rimées ne comprend pas moins de cinquante-deux vers et, pour réfuter le « nonum prematur in annum » d'Horace, fait l'apologie de l'inspiration spontanée et immédiate, de la poésie qui naît sur les lèvres du poète comme la chanson jaillit du gosier du rossignol?. Hebbel laisse aux Flaccus et à leurs adeptes, les pédants d'aujourd'hui, leurs dogmes et leurs analyses : libre à eux d'appliquer la raison pure à la poétique et de proscrire les larmes d’admiration et de ravissement. Les deux derniers vers nous fournissent la clef de cette satire; elle est dans l’antithèse :. Gefühle-Gedanken. Une fois encore, Hebbel se retrouve avec les classiques : Gœthe, Uhland, Heine, et contre les Jeunes Allemands, les champions de la mode, les partisans de l'originalité à tout prix, du bel esprit, du nouveau, de l'intéressant*.
Les retouches de 1848 à 1857 furent nombreuses... Nous avons déjà noté pour chaque épigramme les variations de titre et elles sont l’indice de changements opérés dans le corps même. Cependant, si la grande majorité des pièces en ont subi, il ne s’agit dans Ja plupart que de retouches de détail à propos desquelles nous pouvons nous contenter de renvoyer à l'édition critique‘. Par contre, dans cinq épigrammes, la refonte équivaut à un véritable bouleversement : les six distiques d’Jtalien en 1848 se concentrent en deux distiques dans Jtaliens erster Gruss; les cinq premiers de Colosseum und Rotunda sont résumés en trois et le dernier, perfectionné; dans la longue épigramme unsere Sprache le poète ne se contente pas de changer le titre, qui devient die deutsche Sprache,
Engländerin machte sind besser. » (Nous ne possédons pas cette dernière poésie.) C’est la même année que Hebbel compose l’épigramme ax die Gôtter (supra 574 et n. 4). Enfin à Rome le 21 février 1845 il donne à la pièce Schmerz- Gedichte, An mich selbst le titre de Motto für die Zukunftet ajoute le quatrain suivant :
Doch sei nicht ängstlich ! Seinen Werth Hat auch wohl noch dein Wehgeschrei, Wenn’s auch den Glücklichen nur lehrt, Dass er den Gôttern dankbar sei.
1. Drei Schicksale, 215; NII, 198; Der Salon, 1847, p. 15; cf. T., 3974 et
:305 note.
2. Horaz und seine Regel, 212, VI, 200; cf. Gœthe, der Sänger et supra, 207
et n. 2 et 562 et n. 3. 3 3. Cf. supra, 569 et n. 5. — 4. Anmerkungen, p. 313-373 et pour les pièces
rejetées, p. 432 et suiv.
mais il supprime ou remplace nombre de vers boîteux ou mal venus!. Nous avons fait allusion aux importants remaniements de Träum und Poesie? et indiqué les transformations heureuses appotiées à Verschiedener Casus®. Tandis que, dans tous les cas précédents, la correction se produit par voie de concentration et de suppression, cette fois Hebbel éprouve le besoin d’étoffer son poème et de l’élargir. Mais, qu'il simplifie ou au contraire amplifie, ce n’est jamais au détriment de l’ensemble.
Nous aurions ainsi délimité la portée de notre anticipation concernant la forme des épigrammes s’il ne nous restait à examiner la plus importante des corrections, celle qui consiste à éliminer, non plus des duretés de langage ou des taches de goût, mais des fautes de prosodie. L'autodidacte venait, en effet, de composer un livre d' épigrammes tout en ignorant que, dans la ‘seconde moitié du pentamètre, les dactyles sont de rigueur. On trouve ainsi dans le recueil
. de 1848 d'innombrables distiques défectueux qui disparurent dans
l'édition d'ensemble“.
Arnold Ruge avait été le premier à attirer l'attention de l’auteur sur ces taches. Mal lui en prit. Hebbel considéra sa lettre comme un motif de rupture et fulmina dans son journal intime contre « la fatuité de ce pédant ». « [l n’a point vu, écrit-il, que lorsque mes distiques s’écartent de la stricte observance métrique de Voss et de Platen, cette licence non seulement est légitimée par l'exemple de Schiller et de Gœthe, mais résulte naturellement de l'impossibilité absolue qu'il y a en allemand à construire un hexamètre qui soit à la fois correct et harmonieux”. » Voilà le nom de Gœthe encore jeté dans la balance, mais cette fois du côté du poète; est-ce avec plus de raison que lorsqu'il le met de l’autre pour se faire contrepoids ? Gœthe reprochait à Voss d’avoir, à force d'artifices et de subtilités techniques, privé ses vers d’aisance et de naturel. « Du reste, con-
-clut-il à ce propos le 9 février 1831, tout n’est là aujourd'hui qu’en
vue de la technique et messieurs les critiques se mettent à chicaner et à contrôler si c’est bien uns qui rime avec uns et non point peut- -être un ss avec un s. Si] ] étais encore jeune et téméraire, Je ferais exprès de pécher contre toutes ces lubies techniques, j'emploierais allitérations, assonances, rimes fausses, tout comme cela viendrait et selon mon bon plaisir; mais j'irais droit à l'essentiel et tâcherais de dire de si bonnes choses, que chacun serait tenté de le
1,/V. 15-18 supprimés, v. 21-23 remplacés par le vers 17 de la forme définitive, v. 28-30 remplacés par le vers 22. Tout cela, sans préjudice des rectifications de détail. :
2, Cf. supra, 577; les cinq premiers distiques furent remplacés par les deux premiers de l'épigramme actuelle; le 6° subit une légère retouche, le 8° une modification sensible.
3. Cf. supra, 570-571. — #4. CF. supra, 547; Lyrik und Lyriker, 558; Müller, 6; Tibal, 696.
5. T., 4344 (Vienne, 8 janvier 1848); cf. supra, 546 : Motto (NI, 326) et Anne su 317 : « Nach den Ausführungen Kästers in der Zeitschrift für deutsches Alterthum, Bd XLIV, S..113-127, entsprechen übrigens Hebbels Dactylen der echten deutschen Form — Platen in seinem Epigramm : Gebrauch des Hexameters (Redlich, 1, 674); Voss an mehreren Stellen ».
ire et de l'apprendre par cœur!. » On ne saurait trouver de plus parfaite antithèse à l'épigramme die poetische Licenz où Hebbel se montre si méticuleux et intransigeant?. Et c’est de ce même jugement qu'il se réclame à présent, répudiant le purisme de Platen et de Voss et se retranchant dans la tolérance et la mesure classiques. Mais Gœthe aurait-il admis les pentamètres de Hebbel? Il est permis d'en douter. Sous sa précédente boutade, il ne faut chercher que la sérieuse et profonde pensée qui domina toute son esthétique : ne point sacrifier l'essentiel à l'accessoire et l'unité organique d’une œuvre à ses détails. En induirons-nous que le maître fit vraiment aussi bon marché de la technique que l’épigramme hebbélienne le donnerait à entendre? A la liberté de ses hexamètres et de ses rimes, que d’exemples de stricte, parfois trop stricte observation des règles ne pourrait-on opposer? à ses expériences et à ses caprices, que d'œuvres parfaites, de même qu'aux « folles journées de Weimar » succédèrent, dans sa vie, les années de recueillement et de labeur! Tout ce que l’on peut dire de général, c'est qu’au point de vue de la composition, comme en toutes choses, Gœæthe se souciait davantage de la loi qui régit la proportion et l'harmonie des parties que de l'élaboration minutieuse ou raffinée de ces parties ?. Quant aux distiqués gœthéens, on a pu judicieusement soutenir“ que, malgré leur grande liberté d’allure et parfois même en raison de cette liberté, ils témoignent de ce parfait sentiment de la langue allemande que Hebbel semble vouloir monopoliser. La conscience de ses qualités n’empêcha cependant point Gœthe d'écouter de‘la meilleure grâce du monde les remontrances de critiques autovisés, de ne témoigner que reconnaissance à Wilhelm von Humboldt et au vieux Voss pour leurs indications et de rectifier sa métrique avec la modestie d’un écolier consciencieux. Indulgence pour autrui, sévérité pour soi-même, Hebbel a bien pu concevoir et même formuler la règle, mais n'est-ce point pour s'être rendu compte qu'il était particulièrement enclin à l'appliquer à rebours’? Comment concilier l’épigramme intransigeante où il prend Gœthe à parti avec l’empressement qu'il sait mettre à se couvrir de son autorité? Mais il y aurait injustice à trop insister sur cette attitude un peu surprenante et à oublier qu’en fin de compte il n'y persista pas. De même il convient de ne voir, dans ses imprécations à l'adresse d'Arnold Ruge, qu’une de ces impulsions d’amour-propre froissé dont cet isolé ombrageux et hautain ne savait pas toujours se défendre. Quelques jours plus tard, il s’est complètement ressaisi et voici le plaidoyer calme et modéré qu'il présente à Emil Palleske : « Vous avez raison de trouver incorrects mes hexamètres et mes pentamètres. Mais je suis parti d’un principe, en les écrivant. Je tiens
1. Gespräche mit Eckermann; cf. une récente mise au point de celte controverse dans V. Hehn, Gedanken über Gæœthe. Einiges über Gœthes Vers, 366-389; Winterfeld (p. 420, note) donne l’opinion de Herder.
2. Cf. supra, 578. — 3. Of. en particulier l’article écrit à l’époque de sa collaboration avec Schiller über epische und dramatische Dichtung.
4. V. Hehn, Loc. cit. — 5. Cf. supra, 556, l'épigramme Selésterkenntnis,
en effet pour impossibles dans notre langue de bons hexamètres et pentamètres, je n’en connais point non plus, et je préfère la négligence de Schiller et de Gœthe à la perfection de Voss et de Platen, parce que ces derniers font naître des exigences qu’ensuite, du moins à mon sentiment, ils n'arrivent pas à satisfaire, ce que ceux-là ne font point. Sans doute, on ferait encore mieux de s'abstenir complètement de ce mètre, mais voilà! on n’en fait rien. Pour mes poésies rimées, vous ne me reprocherez point d’avoir manqué de sévérité. Je l'y pousse même encore plus loin que Platen, non seulement en m'interdisant, quelle que soit la longueur d'un poème, le retour de rimes identiques, mais en excluant même les parentes, que lui se permettait. [ci encore, je me montre plus minutieux, et il me semble non sans raison valable, pour les poésies dont l’élément est la beauté pure que pour celles qui sont destinées à exprimer des idées profondes et significatives'. » L’attitude définitive sera la modestie’. Les conseils de Palleske, de Môrike et d'Uechtritz ne restèrent point lettre morte et une déclaration du 19 mars 1885 atteste que le poète s'est volontiers amendé : « Je vous suis sincèrement reconnaissant de vos observations, écrit-il à Uechtritz, que n'y en a-t-il eu davantage ! Aux remarques métriques je souscris absolument; je n'ose plus penser à mes pentamètres, mais ils sont déjà tous corrigés dans mon exemplaire personnel et les épigrammes ne feront, je l'espère, sous leur nouvelle forme, pas trop méchante figure”. »
On pourrait cependant signaler les taches que constituent cerlaines métaphores vulgaires dans ein Narr in Folio, Natur des Einfalls, Niederläündische Schule. Mais pourquoi insisterions-nous sur l'exception? L'examen de l’ensemble ne ferait que confirmer les conclusions de détail, que nous avons longuement appuyées et motivées, sur la langue et le style de Hebbel, tels qu’ils nous apparaissent dans les « poésies diverses » et les « sonnets ». Le « motto » nous a résumé avec netteté les motifs principaux d’inspiration de ces épigrammes : éléments descriptifs, théoriques, historiques, élégiaques et satiriques. Quant au principe initial de la technique du poète, il nous en fait part lui-même directement dans la pièce Æoraz und seine Regel et nous l'y retrouvons fidèle aux convictions qu'il exprimait dès l'époque de Munich où il écrivait, le 15 décembre 1836 : « l’individualité est moins but que voie, et
1. Bw., IV, 85, 86 (Vienne, 27 janvier 1848); cf. encore Patzak, 44-46 et supra, b28.
2. Cf. T., 4859 (Penzing, 12 mai 1851) : « Der Dichter, der selbst im Centrum seiner Schôpfung steht, erfährt erst durch fremde Urtheile, wieviel Standpuncte von der Peripherie aus môglich sind, uud das gereicht ihm sowohl zum Genuss als zur Belehrung ».-
3. Cf. Bamberg. 11, 213, la lettre du 10 janvier 1855 d'Uechtritz à Hebbel et Bw., V, 222 (Vienne, 19 mars 1855) la réponse de Hebbel. En fait, Hebbel ne suivit pas toujours à la lettre les conseils de son ami : ainsi au dactyle Sterbejahr du v. 6 de la Chiesa sotterranea; par contre, il corrigea à deux reprises les v. 3 et 4 de l’épigramme Se/tsamer Irrthum (ein Narr in Folio), une première fois sur son exemplaire personnel des Neue Gedichte et ensuite dans l'édition de 1857 (cf. Anmerkungen, 323 et 346).
moins la meilleure que l’unique », et le 3 avril 1838 : « Toute poésie de sentiment doit être poésie individuelle. Car la pensée est un bien commun, et, à l'opposé du sentiment, a d'autant moins de valeur qu'elle rappelle davantage le sol sur lequel elle a grandit. Nous ne pourrions ensuite, à propos de la plastique, que reprendre le distinguo appliqué déjà à ses deux recueils et refaire dans les épigrammes le même départ entre les pièces d'inspiration abstraite, - éthique, esthétique ou métaphysique et d'autres qui nous ravissent par leur fraîcheur et leur objectivité. Contentons-nous, de rappeler à cet égard Villa reale a Napoli. Ce morceau ne tient, du reste, pas son charme seulement de ses qualités plastiques, mais aussi et plus encore de ses qualités musicales : l’assonance s’y fait, dans les deux premiers distiques, douce et enveloppante, comme la tombée du soir sur le golfe et l'harmonie du concert; mais puis, il s’agit de rendre le sourd grondement de la mer et, s’en détachant, le clapotis rythmé des vagues qui déferlent, et c’est, dans le troisième distique, l’alternance si expressive de l’ « o » et de « L°« a »; enfin l'écho puissant se prolonge et s'étend comme celui des sphères cosmiques, puis s’adoucit dans l'harmonie imitative du dernier vers. C’est là une pièce que certainement le poète a composée avec autant de soin et d'amour que das Opfer des Frühlings, dont il nous dit lui-même qu'il a pesé non seulement un mot après l’autre, mais chaque syllabe, chaque voyelle, une à une. Et c'est le meilleur exemple qu'on puisse opposer au reproche de sécheresse et de dureté que d’'aucuns ne manqueront pas d'adresser aux épigrammes, s'ils ne s’attachent qu’à relever les aspérités et les rocailles qui s’y trouvent à côté des perles. Mais la musique véritable est, dans la plupart, moins le jeu des assonances, des allitérations et autres procédés extérieurs, que cette mélodie intérieure qui, de l’aveu du poète, accompagnait en sourdine jusqu'à la composition de ses drames?. C'est l’âme même qui s’extériorise ainsi avec ses harmonies et ses dissonances : « Dans le monde vaporeux et parfumé du sentiment du poète inspiré tombe du conscient un rayon de lune et ce qu’il éclaire prend forme* ». Cette métaphore du Journal de Hambourg caractérise à merveille les rapports de l'inconscient et du conscient dans la technique de Hebbel. Il la reprend, sous une forme moins poétique, à Rome, le 20 février 1845, en montrant que c’est l'esprit profond (der tiefsinnige Geist) second facteur du langage qui seul arrivera à donner « à l'élément inorganique la forme concrète et le contenu approprié‘ ». En ce sens, il aurait pu prendre sa part de cet apophtegme laconique qu'il formulait à Munich le 4 avril 183 « I y a des hommes qui sont des musiques” ».
Quant à l'unité de ce livre d’impressions si variées, l’auteur nous l'a encore indiquée lui-même en même temps qu'il nous faisait la genèse de ses épigrammes : elle réside dans sa conception particu-
1. T., 491, 1076... — 2. T., 4435. Vienne, le 24 août 1848; cf. Patzak, 82. — 3. T. II, 2033. Hambourg, 20 mai 1840; cf. plus tôt encore l’aphorisme de Hambourg du 13 mai 1839 sur les rapports du subjectif et de l'objectif chez le même individu. — 4. T. III, 3319. — 5. T. I, 684, 4 avril 1837.
lière de l'univers, dont ces courts poèmes fixent une foule d'aspects restreints, le poète ne tenant à éliminer que les détails sans valeur durable. Et précisément ce souci d'individualiser sa pensée, de rendre avec la plus grande précision possible toute sa vivante or1ginalité, ne lui était une sauvegarde qu'en tant qu'il l'éloignait de la mentalité commune : d’où le caractère nécessairement agonal de ces échanges entre auteur et public, l'un décochant ses flèches, l’autre ripostant par des critiques’. Et de même qu'il s'attendait parfaitement aux attaques que ses épigrammes lui susciteraient, Hebbel escomptait avec confiance les sympathies qu'elles lui concilieraient parmi les bons juges. De fait, elles ne lui manquèrent, ni chez ses contemporains, nt de la part de la postérité?; et la critique moderne s'accorde à ranger les épigrammes de Hebbel immédiatement à côté de celles de Gœthe et de Schiller*. Sans nul doute donc, elles contribuèrent aux progrès de la réputation de Hebbel que des fidèles comme Sigmund Engländer étaient d'abord seuls à apprécier, et l’auteur ne fut point fâché que, quelques années plus” tard, des succès de librairie vinssent lui apporter un nouveau gage de cette popularité dont il s’empressait de noter les moindres indices". 2
XXIIT
Nous aurons analysé toute l'œuvre lyrique de Hebbel de 1842 à 1848 si nous tenons compte maintenant des pièces composées à cette époque qui ne trouvèrent pas place dans le recueil des Neue Gedichte. Ce Sont pour la plupart des épigrammes ou aphorismes du journal se retrouvant presque tous au recueil complémentaire
1. Cf. Bw., III, 318; IV, 7, 75, supra, 541-542 et Patzak, 98-100.
2. Cf. Môürike (Bamberg, II, 380) : « Die Epigramme, durch deren Vorläufer im Schadischen Taschenbuch ich vor Jahr und Tag Ihre Bekanntschaft machte, überraschte mich mit einer Menge neuer, überaus guter Sachen »; R. M. Werner, VII, Einleitung, xxix : L'éditeur critique, après avoir mentionné la faute des pentamètres, conclut : « Das war jedoch nur ein kleiner Makel und nahm auch den Epigrammen nichts an ihrer inneren Bedeutung ». Patzak (op. cit., 100) leur attribue : « une bonne part de la grandeur simple et de la naïveté ensoleillée des chants d'Homère et aussi de la saveur âpre et pourtant si profonde de la Bible allemande; cf. £bid., 71.
3. Cf. Bartele, 112 et Tibal, 697 : « On ne peut donc pas dire des épigrammes de Hebbel qu’elles sentent l'effort; si la concision nous parait parfois pénible et l’image bizarre, c’est simplement le caractère de Hebbel qui se révèle. Mais généralement il s'arrête à l'originalité sans aller jusqu'à la bizarrerie; quant à la raillerie, elle est souvent mordante; ici encore Hebbel n'avait rien à apprendre de personne »; et encore 699 : « comme les épigrammes de Gœthe, celles de Hebbel, qui s'en rapprochent parfois dans le détail, ont le mérite de la fraîcheur et de la poésie vue ».
k. CF. Tibal, 699 et Bw., V, 222 (Vienne, 19 mars 1855) : « An eine Gesammtausgabe meiner Gedichte denke ich sehr ernstlich; die zweite Sammlung ist so gut wie abgesetzt, von der ersten sind aber 2500 Ex. {acht Geibelsche Auflagen) gedruckt worden, für die ich ein Honorar von 10 F4%* empfng. welche ich mit Vergnügen zurückzahle, wenn ich dafür wieder freie Hand bekommen kann. »
de l'édition critique et formant comme l’appendice du livre d'épigrammes que nous venons d'étudier.
À Copenhague, Hebbel écrit les fambes à cinq temps forts auxquels nous avons fait allusion à propos d'un passage de das abgeschiedene Kind an seine Mutter et dans lesquels, reprenant une métaphore du journal, il développe ce premier vers :
Wir Menschen sind Gefror'ne Gott-gedanken 1.
À Hambourg, du119 au 29 août 1843, il compose un petit quatrain salirique sur la fausse modestie?.
L'époque de Paris voit naître sept de ces épigrammes, C’est d’abord, le 24 décembre 1843, le quatrain man pflanst das Grosse nicht durch Reiser*; puis le 15 janvier 1844, ce bout-rimé sur la responsabilité :
Er spricht mit dir im Traum, und doch willst Du ihn strafen ? Erst wenn der Mensch erwacht, weiss er, dass er geschlafen #.
et un sixain assez trivial où sont raillés les dilettantes qui, sous prétexte d’universalité, se font d’indiscrets touche-à-toutÿ. C’est ensuite, le 20 janvier, le petit apologue du chardon qui veut devenir rose et du buisson d'épines, son cousin, qui persifle : «il.en a du moins déjà les piquants® »; le 25 mars, cet apophtegme adressé plus tard à Gutzkow :
Ich bin zwar À und du bist B, Doch stehen wir Beide im A, B, C. 7.
le 31 mars, cet hommage à l'hospitalité parisienne :
Ich bin zwar kein so starker Esser, Dass ich’s en gros betriebe,
Doch würd’ ich je Franzosenfresser, So würde ich’s aus LiebeS.
Enfin, le premier août, Hebbel se demande si, alors que la terre est si patiente envers nous, ses parasites, nous avons bien le droit de tuer les puces qui nous importunent. Ce quatrain annonce d’autres développements poétiques du même motif”.
1. Of. supra, 494 et n. 2; T., 2633 (Copenhague, 5 janvier 1843); VII, 187 Patzak, 22, 68 et Scheunert, D. j. H., 63.
2, Der Bescheidene, NII, 187; cf. T., 2756, 2764-2765; Patzak, 23-24. — 3. NIX, 188; cf. T., 2961 et Diocletian, NI, 429, v. 24; Patzak, 24, n. 2.
h. VII, 188; cf. T., 2986. — 5. Ærinseitigkheit ist mir ein Dorn, VII, 188; ct. T., 2987 et Patzak, 24, n. 2. — 6. Die Distel sprach, NII, 191; cf. T., 3000 et Patzak, 24, n. 2, 70.
7. VIL, 191: cf. T., 3073, et Bw., V, 123: T., 5159 (Vienne, 20 août 1853) : « Sie kônnen mich hier nicht missverstehen, mir däucht das Verhältnis zwischen Schiller und Gœthe, in dem ich von jeher etwas Symbholisches erblickte, wurde nur dadurch môglich, dass Jeder sich in den Kreis des Andern zu versetzen suchte und von im nur forderte, was innerhalb desselben zu leisten war..., etc. »: cf. encore Patzak, 24, n. 2, 69.
8. VII: 191; cf. D, 3096, 3%41; supra, 408 et n. 7; Patzak, 24, n. 2. 4
9, VII, 191 : Menschen-Bedenken, cf. T., 3190 : Moralisches Bedenken; 4832 (Vienne, 10 février 1851) : Bedenken; 5597 (Vienne, 27 septembre 1857); Devise für Kunst und Leben (NI, 364) et der Bramine (NI, 436, strophes 8 et 9); Patzak, 24, n. 2. }
Le séjour en Italie fut plus fécond encore en aphorismes de ce genre. Le 21 février 1845, le poète reprend en quatrain trochaïque cette notice en prose du journal : « meurt de la plus belle mort le rameau qui succombe au poids de ses fruits! ». Le même jour, il recopie deux strophes qui se trouvaient déjà dans le journal de Munich du 1° mai 1838 et qui seront reprises dans une poésie ultérieure?. À la même date encore, toute la série suivante : d’abord ces deux vers rappelant le motif macabre de la ballade ’s ist Mitternacht :
Einer will den Andern tôüdten, Und er tüdtet, ach, sich selbst!
(Weil er sich für den Andern hält3).
puis deux quatrains jambiques intitulés : Nemesis* : un homme ayant changé d'avis, il ne manquera pas de contradicteurs pour opposer à sa foi nouvelle son erreur d'hier :.
Doch wie der alte Hund auch bellt, Er beisst die Wahrheit nicht.
Un autre quatrain satirique peut s'appliquer à la critique malveillante qui révèle son flair dans des investigations malpropres :
Der Hund hat eine feine Nase, Er riecht im Kote noch den Speck, Den Weihnachtsbraten noch im Aase; Was folgt daraus ? Der Hund frisst Dreckÿ.
Trois autres reprennent un aphorisme de Paris du 8 février 1844 et sont également dirigés, comme l'épigramme zu erwägen, contre la censuref. Puis un quatrain reproduit, en la modifiant légèrement, l’'épigramme Homo du recueil des GedichteT. Un autre stigmatise l'anarchie esthétique. Suit cette notation :
Dir hätte nimmer Mohamed den Wein Verboten, kônnl’st du ewig lrunken sein ?.
À la même date encore, ce quatrain, intitulé bei der Abreise von der Erde 1 :
Die Aussicht fand ich schôün genupg, Die Steinschrift konnt’ ich zwar nicht lesen; Auch schrieb ich mich in’s grosse Buch, Zum Zeichen, dass ich da gewesen.
1. Doch so wie der Fruchigedrückte; NII, 192; cf. T., 3345, 3349 et Lyrik und Lyriker, 401.
2. Cf. T., 1160, 3360 : Sternenhimmel et NI, 250 : ein Geburtstag auf der Reise, v. 96 et suiv. — 3. Cf. T., 3355, supra, 477 et Kuh, I, 111, 121.
k. VII, 192; cf. T., 3356 et Patzak, 65; cf. encore, Ideen-Kaleidoscop (1831), NI 7 ebMle208:
5. VII, 193; cf. T., 3358 et Patzak, 65 : « Als Beleg für die Thatsache, dass Hebbel zuweilen der Dichter der absoluten Hässlichkeit ist, dass er selbst vor den widerlichsten Bildern nicht zurückschreckt »; cf. supra, 563 et n. 2 : Miederländische Schule.
6. So wird man denn. nicht Kklug auf Erden, VI, 193; cf. T., 3057, 3359, et supra, 571. — 7. Cf. supra, 343 et n. 5; VII, 185; T., 2528, 3066 et 3364.
8. In diesen Launen, bunt und kraus, NII, 193; T., 3368, Patzak, 63; cf. la règle que Hebbel déclare à Munich la meilleure pour sa conduite vitale : T., 442 (30 octobre 1836), supra, 418 et n. 4.
9,,VIT,.193:; T., 3369, — 10. NII 19300, 3572 SPatzak. 67:
Ensuite, retournant un adage populaire, ce paradoxe :
Nichts macht mich so heiss, Als was ich nicht weiss 1.
Le quatrain suivant est une nouvelle contribution à l’examen de conscience exprimé dans le domaine de l’éthique-personnelle par l’épigramme Selbsterkenntnis: mais il s’agit ici d'esthétique et l'ironie socratique remplace l’altruisme kantien?. Dans son apport diligent à la provision poétique, la fourmi intellectuelle ne dédaigne pas le jeu de mots, voisin du calembour :
Sprich niemals : lebewohl! zu mir, Wenn ich wohl leben soll #.
À cette pointe de madrigal succèdent un fragment de prière, implorant des dieux la revanche de la force trempée par l’adversité*; puis, cette variation d’un leitmotiv non moins sérieux et tra-
gique :
Die Kron’ erlangen, wenn man eben stirbt, Und statt für’s Haupt, sie für den Sarg erwirbtÿ.
Deux strophes de huit vers, d'inspiration et de structure analogues, se font pendant et traitent en termes différents la même fantaisie : une immense campanule sort de la terre à la rencontre de la coupole céleste, la rejoint et forme avec elle une sphère unique de cristal. Puis, nouvelle notation au journal, à la façon dont un dessinateur fixe sur un calepin ses « études », une ligne, un contour rapidement entrevus’, et enfin, à la même date, ce quatrain :
Seien deine Tage Chiffern !
Doch du wirst sie nicht entziffern, Als am Ende, also fort!
Erst die letzte schliesst das Worts.
Toujours à Rome, et la même année, mais à la date du 30 mars, Hebbel compose deux bouts-rimés rappelant le distique Natur des Einfalls :