INTRODUCTION. VII
Nul ne poussa plus loin que lui le souci de la « culture du Moi » et la religion de la Grandeur. L'individualisme, voilà le ressort central de sa personnalité, l'âme de son œuvre entière. Nul cependant non plus ne conserva plus fidèlement que lui le sens des limites, si bien qu’à tout prendre, il nous a semblé devoir présenter Hebbel, sous ce rapport essentiel, plutôt comme disciple de Gœthe que comme précurseur de Nietzsche.
Disciple de Gæthe, il l’est du reste à presque tous égards. L'irréductible contraste sera, nous le verrons, dans les tempéraments. Gœthe pouvait mentionner avec gratitude lhéritage dont il fut doté dès sa naissance :
Vom Vater hab’ ich die Statur, Des Lebens ernstes Führen, Vom Mütterchen die Frohnatur Und Lust zu fabulieren,
Certes, Hebbel eut aussi sa part de sérieux, plus que sa part. I lui manqua la joie. Il faudra en revenir, en fin de compte, pour comparer les deux hommes, toujours à cette ressemblance fondamentale et à cette différence essentielle. Leur vie ne fit que développer l’une et l’autre: Quelque influence que Gœæthe ait exercée sur Hebbel, quelque profondes qu'aient été entre eux les affinités, pouvaient-elles suffire à combler l’abîime entre ces deux existences et à façonner sur le modèle du rejeton de patriciens de Francfort le fils du pauvre journalier de Wesselburen, le petit gâcheur de plâtre qui, son père mort, vit sa mère vendre sa provivision de pommes de terre pour payer le cercueil?
De temps à autre, Hebbel reprend la plainte de Schiller attestant l’iniquité du destin s’acharnant à l’accabler tandis qu'il prodiguait à Gæœthe toutes ses faveurs. Il n’y a pas seulement, entre Hebbel et Schiller, analogie de destinée, mais ressemblance de caractère : Hebbel, comme Schiller, réfléchit, médite, spécule. Là doit s'arrêter toutefois le parallèle. Nous verrons que Schiller exerça sur le jeune Hebbel une influence profonde : métaphysique dualiste et idéalisme mystique, phraséologie rationaliste et sentimentale, les semences hétérogènes du « Stürmer und Dränger » converti aux dogmes kantiens trouvent chez le solitaire et pensif Dithmarse un terrain tout préparé. Mais l’autodidacte se reprend vite. Ho ff mann, Uhland et Gœthe lui révèlent les puissances d’intuition et de « naïveté » qui sommeillaient en lui et dès Lors, dès sa prime jeunesse et jusqu'à la fin de sa vie, l'histoire de