AYL
Rien ne pouvait faire, matériellement et moralement, plus de : tort à Hebbel que cette inimitié persistante de Laube. Du moins le poète n’était-il pas à sa merci et avait-il échappé à l’isolement et à la vie errante et précaire de jadis. Outre le foyer qu'il possédait maintenant, ne venons-nous pas de le voir, au cours de ses voyages, nouer un véritable réseau d’agréables relations? Nous avons nommé Putlitz, Uechtritz, Hettner, Teichmann, Stern et Kuno
1. Cf. W., XI, 366-371, 469 : über die sogenannten politischen Demonstrationen bei theatralischen Vorstellungen (1850); cf. Werner, 312; Kuh, II, 348-350.
2. Ein Drama in zwei Acten (W., AM, 91 sq.); cf. R. M. Werner, 299-301; Kub, II, 300-301, W., IIT, 431; XIL 416. — 3, Cf. sapra, 603; Bw., IV, 351; NII, 291, note et 292, note. — 4. Cf. Bw., IV, 340, 385; V, 7-9, 33 et note, 63, 76-77, 87,92-93, 96, 125, 135-138: 234-235 et note, 267, 277, 333: VI, 193, 219 et suiv.; T., 5220, 5234; Werner, 303, 317: Kuh, II, 369-382; Bamberg, II, 39-46 et surtout : N. Hebbeldok., 65-66, 100, 175, 176-179, 181-184, 202-203, 215-216.
5. Cf: Bw. M, 140, 142; 143, 146, 148, 153, 155, 159, 180, 226, 236-237, 260- 261; 209; V1; 52, 56,57, 67,88, 93, 99, 101, 244. — 6. Bw., VI, 339.
7. Sur cette période des rapports de Hebbel et de Laube de 1861 à 1863 ; cf. Bartels, 105; Werner, 854; Kuh, 512-513; T., 6083, 6087, 6091, 6143; W., XIT, 306, 385 : Notiz: Bw.; VII, 35, 38, 53-54, 139, 148, 170, 171, 181, 218, 305, 307, 310-311, 315, 319-320, 323, 329, 334, 336, 338, 403-404; et N, Hebbeldok., 111-148, 151-152, 158, 184, 207-210; 216.
Fischer. D'anciennes amitiés s'affaiblissent ou se déchirent, d’autres, au contraire, se fortifient, de nouvelles s'engagent. Nous avons parlé des rapports avec Dingelstedt et avec Engländer ?. De même qu'avec - Engländer, Hebbel rompt, puis se réconcilie, avec Palleske ”, Avec Gutzkow, au contraire, nous l’avons vu poursuivre un rapprochement difficile et rompre une seconde fois, au cours du voyage à Dresde où il renouait avec Hettner ‘. La correspondance avec Bamberg continue entre Vienne et Paris; mais une visite de Bamberg montre à Hebbel quelle distance le temps a mis entre lui et son disciple *. Le fidèle Gurlitt lui-même, bien qu’installé à Vienne, se détache, à la suite de son mariage avec une sœur de Fanny Lewald f. Zerboni est perdu de dettes et devient à son tour l’obligé de celui dont il fut le bon génie’. Oehlenschläger meurt *. Des amis d'enfance se retrouvent : Franz d'Héligoland, Hedde de Wesselburen, et la correspondance avec Klaus Groth se fait, nous l'avons mentionné déjà, d'année en année plus intime *. Les liens se resserrent aussi avec le peintre Karl Rahl, rencontré avec Gurlitt à Rome, et maintenant à Vienne ‘°. Hebbel fréquente de notables personnages politiques : des conseillers auliques, Ernst von Schwarzer, éditeur du Wandrer, ministre du travail, le prince de Schwarzenberg !!; de nombreux écrivains : le vieux Castelli, Franz von Braunau (Franz Xaver Fritsch), Cajetan Cerri, Franz von Hermannsthal ©; Karl von Holtei lui conseille l'épilogue de Genoveva; chez Ottilie von Gœthe il fait la connaissance de Bogumil Golz; il connaît personnellement le baron de Feuchtersleben dont il édite les œuvres #. Il faudrait citer encore Gärtner, Nordberg, Goldhann, Wolf, Prechtler, Eitelberger “ et nous retrouverons d’autres noms à propos des correspondances littéraires de Hebbel.
Au nombre de ses familiers il faut compter les professeurs Selig-
mann, Brücke, Ludwig et Bonitz et surtout le cercle des jeunes
1. Pour le détail, voir Bartels, 97, Werner, 274-275, 291-293; Kuh, II, 305-314, 351-359,-416-420 ; T., 4347: Bw., V, 332.
2, Cf. supra, 413 et n. 1, 603, n. 4, 609, n. 5; ajouter pour Dingelstedt : Bw., VI, 311-313, 333, 338; pour Engländer : Kubh, Il, 239, 4k6: T., 4937, 5227; Bw:, IV, 99, 121, 131, 173, 195; IV, 317-319: V, 73, 147-148, 457: VI, 49, 57, 300: VIL, 291, 340, 349, 364-363.
3. CH. T., 4361: Bw., IV, 38, 58, 208-209. — 4. Supra, 604, 607.
5. Cf. supra, 420, T., 5382-5383; Bw., V, 14, 31, 32, 148, 237. Pour la correspondance de 1847 à 1858, cf. Bamberg, I, 286-346.
6. Cf. supra, 405, 407, 410 et Bw., V, 133-134, 138-139: VII, 275. — 7. Cf. T., 4617, 4655. — 8. Cf. T., 4665 et W., XI, 374-379, 470. — 9, Cf. supra, 31, 33, 604, 609-610 et Bw., VI, 25, 96, 132. — 10. Cf. supra, 405, et T., 6080; Bw., IN,7263, 274,784 NT M2 195, 200: NID SANTE 148:
11. Pour Schwarzenberg, voir la correspondance : Bamberg, Il, 363-366; sur Ernst von Schwarzer, cf. T., 4843, 5997 et N. Hebbeldok., 84-85.
12, Pour tous ces personnages, cf. les tables de la correspondance et du journal.
13. Pour Karl von Holtei, voir les tables du journal et de la correspondance; pour Golz, voir de plus, Bamberg, II, 446147: nous reparlerons de Feuchtersleben en étudiant l'esthétique; sur Franz von Braunau, cf. Kulke, 57.
14. Voir les tables eten particulier, T., 4579, 5520-5535; Bamberg, Il, 552- 564, 564-566. — 15. Voir les tables; pour Brücke, cf. de plus, supra, 604, n. 4 et Bamberg, II, 537-539.
HEBBEL A VIENNE DE 1848 A 1863. : 613
disciples : Debrois van Bruyck, Julius Glaser, Karl Werner, Emil Kub, Ludwig Frankl et Eduard Kulke, ces trois derniers connus surtout comme biographes du poète !. Hebbel avait beau dire que des amis ne sont pas des triangles de forme et de surface égales, destinés à se couvrir l’un l’autre exactement, ses rapports avec ceux qu'il avait élus demeuraient rarement sans nuages et nous trouvons, dans son journal, l’aveu qu'il est plus difficile de s’accorder avec des intimes qu'avec des indifférents?. Mais la raison, pour ce qui le concerne, en est moins dans sa conception particulière de l'amitié et les explications qu’il nous donne que dans sa nature profonde et son tempérament, et c’est auprès de ses portraitistes tout d’abord qu'il faut nous renseigner sur ce point. Hebbel était, en amitié, un véritable autocrate et 1l exigeait de ses disciples une fidélité aveugle, une soumission complète et de tous les instants *. Ces exigences n'étaient, il est vrai, que la contre-partie de son propre dévoûment à ses amis; il défendait leurs intérêts et épousait leurs susceptibilités à l'égard de tiers aussi absolument que s’il eût été lui-même en cause; sa dernière rupture avec Gutzkow, par exemple, fut amenée par des paroles désobligeantes de ce dernier à l'adresse de Kuh‘. Maïs à la longue, ses intimes, et Kuh en particulier, n’en supportaient pas moins avec une impatience croissante le poids de l’autoritarisme du maître, la formule impérieuse de ses désirs qui étaient des ordres, le ton parfois violent, toujours souverain et sans réplique, de ses blâmes. La férule, que l’écolier redoute, l’homme la répudie et c’est ce que fit Kuh lorsque ses-scrupules de fidélité à son maitre se trouvèrent en conflit avec sa passion pour une chanteuse à laquelle nul conseil, nul avertissement, nul désaveu ne purent l'empêcher de se fiancer et qu’envers et contre tout il épousa. Les relations avec Hebbel devinrent de jour en jour plus tendues et les choses en vinrent au point que Kuh ne salua même plus l'homme que si longtemps il avait vénéré par-dessus tout?. Pendant la période qui suitla rupture, Hebbel se plaint amèrement de l’ingratitude humaine et, à plusieurs reprises, soupçonne son disciple de trahison, l'appelle « Judas » et « maraudeur de génie », mais, dès 1863, toute rancune semble apaisée : Hebbel plaide publiquement la cause des Gedichte que
1. Voir bibliographie et tables; sur Karl Werner en particulier : Bw., IV, 180, 191, 256, 298-299; 357; V, 35, 150; T., 5006 et note; N. Hebbeldok., 89-90 et Bamberg, IT, 411-433; sur Frankl, cf. supra, 412 et n. 4, Kulke, 61, Bw., VI, 119-120; 326-327; VII, 114, 173, 177-178, 211-212, 214, 218-219, 267, 276, 412-413; W., X,325, N. Hebbeldok., 99; Bamberg, Il, 366-373 et Kuh, I, #19; sur Kulke, cf. Werner, 354 et Bamberg, Il, 541-550; sur Debrois et Kuh, cf. Kulke, 62-88.
2h, 5542;-ct. T., 2207, 2979-4564, 4775, 5422, 5842,
3. Cf. le portrait de Hebbel par Julius Glaser (Kuh, Il, 460-461); sur les rapports ayec Glaser, cf. outre les tables de la correspondance : N. Hebbeldok., 94 et Bamberg, II, 321-350.
4. Of. supra, 607 et Bw., VI, 285-286; T., 5747, 5777, ligne 106 et suiv., 5785.
5. Sur les rapports avec Kuh, cf. outre les tables de la correspondance : N..Hebbeldok., 83-84, 95-98, 102-115, 119, 126-127; Bamberg, Il, 83-145. Sur la rupture, cf. Bartels, 96-97; Werner, 344-345, Kuh, IT, 444-189; T., 5728, 5745, 5777, 5785, 5787; Bw., V, 330, 336, 345, 352-354; VI, 65-88, 90.
Kuh lui avait dédiées et a la consolation suprême de fêter, à son lit de mort, le retour du favori !. La défection de Kuh avait entraîné celle de Debrois van Bruyck, à qui, comme à Kuh et comme à Glaser, le joug avait fini par devenir insupportable. Dans sa réponse. au bilan de récriminations que lui envoie Debrois, Hebbel lui signifie la fin de leur correspondance et de leurs relations et lui reproche d'avoir, ainsi que Kuh, « partagé avec lui les dix années grasses de la production, de l'abondante sève, de la santé et du bonheur pour lui tourner le dos, sous un mauvais prétexte, à l'approche des années maigres, où menacent l’âge, la maladie, la lassitude et le dégoût de vivre? ».
À ce réquisitoire il convient d’opposer l'unanime témoignage du camp adverse. Nous venons de faire allusion à celui de Glaser*. Les caractéristiques concordantes de Kuh, de Frankl et de Kulke viennent le corroborer parfaitement‘. Tous reconnaissent à Hebbel les plus hautes et les plus nobles qualités, mais aucun ne cherche à dissimuler les traits de caractère qui lui aliénaient ses plus chers compagnons et lassaient les plus patients. Toute sa vie, s'affirme, entière et absolue, cette personnalité granitique où séductions et travers formaient bloc et à laquelle eût convenu, entre toutes, la vieille devise : « Prends-moi tel queje suis ». De même qu’il ne séparait pas le talent du caractère et ne voyait nulle part de plus étroit rapport qu'entre la grandeur de l'artiste et la valeur de l’homme, Hebbel n'admettait pas qu'on scindât, pour l’apprécier, tant comme homme que comme artiste, la totalité vivante de sa nature et il demandait à ceux qu'il aimait d'en accepter toutes les particularités et jusqu'à ses manies”. Tous les contrastes s'y alliaient où s’y heurtaient. Personne qui possédât à un plus haut degré que lui le sens . du respect et personne qui respectât moins que lui l’individualité des autres. Il reproche à son époque de mianquer de « piété » et le besoin d'admirer et de vénérer demeure au plus profond de son âme‘; rien de plus touchant que son culte de la grandeur vraie, son souci de justice même pour ses adversaires, la pureté de ses sentiments filiaux, sa délicatesse toute mystique en présence de l'être humain endormi ou prenant son repas 7. Et à côté, rien de plus saillant chez lui que son manque de souplesse, son caractère exigeant, despotique, de « dévoreur d'hommes Ÿ », Il veut être sévère pour lui-même et indulgent pour autrui et fait parfois tout le contraire. La sincérité de ses examens de conscience et de ses intentions n’est
TL CF. Bw., VII, 7, 78, 306; T., 6184, 6267; W., X, 325, 456: Bamberg, II, F5-147 et Kub, I, 486-489.
2. Cf. Bamberg, Il, 446; Bw., VI, 322-324; T., 5825. Pour les rapports et la rupture avec Debrois, cf. encore T., 5411, Bw., IV, 257; V, 247-248, 268, 308- 309; VI, 91-92; VII, 246; VIIT, 72-74; Bamberg, Il, 437-450 et Werner, 352.
3. Cf. supra, 613 et n. 3. — 4. Cf. Winterfeld, 518-524 : Hebbel als Mensch et bibliographie. — 5. Cf. supra, 23, 148-149 et Kulke, 14, 17, 43 et 103: — 6. C£. supra, 393 et n. 7; Bw., V, 67; T., 5193; Winterfeld, 386:
7. Cf. Kulke, 73, Kuh, II, 452-453, 480; T., 3980, 4690, 4799, 4880, 4899, 5590, 5875; Gyges und sein Ring, v. 1810 et suiv., 1840 et suiv.
8. Cf. Kuh, IF, 484-485 ; cf. encore, Kuh, IT, 454-455, 459, Kulke, 13; et supra, 22, 32 et notes. DNTAOASUEACL MIT LT
HEBBEL A VIENNE DE 1848 À 1863. 615
que la réaction, souvent toute platonique, de la réflexion contre Pinstinct. [1 est vrai qu'il y a en lui un instinct très fort de pudeur, de retenue et même de méfiance; de là les éloges de modestie vraie qui ont pu lui être décernés. Mais il y a aussi, nous l'avons vu, une force irrésistible qui le fait s’ouvrir au premier venu et s’épancher, et de là ses heures de confiance naïve, les multiples confessions de sa correspondance, ses longues confidences au cours des promenades qu'il fait avec ses amis et qui ne sont le plus souvent qu'un intarissable monologue”. De là aussi, mainte et mainte explosion de vanité plus ou moins consciente et la facilité avec laquelle s’accrédita à Vienne la légende de « Gott-Hebbel* ». Ses conseils et ses plaidoyers fatiguaient par quelque chose de pédant, de minutieux et de trop assuré; ses attaques toujours fougueuses et ses ripostes toujours prêtes déconcertaient rapidement l’adversaire, mais le froissaient à jamais. Cet être noble et tendre se fit une réputation de grossièreté par l’intransigeance de ses gestes. Non seulement ses biographes, mais sa correspondance, témoignent d’un cœur foncièrement bon, secourable et sans rancuneî, Ceux qui le connaissaient bien eussent pu le définir par la boutade de Christine :
Ich bin von Eisen — Wenn es fliesst 7.
Mais il arrivait souvent que le fer n’était point en fusion. Avant tout viril et entier, épris surtout de grandeur et de force, il est inapte aux compromis et aux galanteries : « Ton caractère est le mot que tu donnes au monde entier. Si donc tu es infidèle à ton caractère, c’est au monde entier que tu manques de parolef. » C'est exactement le mot de Shakespeare :
This above all : to thine own self be true,
And it must follow as the night the day Thou canst not then be false to any man.
Mais ce mot, Hebbel ne l’a pas seulement paraphrasé, il l’a vécu”. Aussi ne pèche-t-il point par indulgence : il est impitoyable pour les êtres vils et rampants, pense qu’il convient de transformer par une gifle un homme qui pleure en un homme en colère et pèse avec la ffoide impartialité d’un juge ce qui subsiste de responsabilité chez un infirme !, Les paroles qu'il donne sont mesurées, mais sacrées; sa reconnaissance n’est pas une phrase formulée à la
1. Cf. Kulke, 73, Kub, 484, T., 5243, 5400, 5831, supra, 520 ; an einen Freund. — 2, Cf. supra, 33 et n. 7, 347-350 et notes, 605 etn.5; Kulke, 401, Kuh, 471, 480.
3. Cf. Werner, 295-296; Frankl, 6-7; Kulke, 18; Bw., V, 142, 271; VI, 303; T., 5965: N. Hebbeldok., 158 et-suiv., 155.
L. Cf. Bw., V, 238-239 et Kuh, II, 41, 456-457, — 5, Cf. Kulke, 44, Kuh, IT, 481; T.. 45929, 4642, 4815, 4939, 5386, 6034, etc. e
6. Cf. Kulke, 16, 31. 101-102; Frankl, 7-13, Kub, IT, 488; Bw., IV, 312, V, 421, VIL, 184; N. Hebbeldok., 61.
7. T., 3998; cf. supra, 590 et n. 2. — 8. T., 5225; cf. supra, 63 et notes, T., 5980, 6262: W.. VIII, 238. — 9. Cf. Frankl, 18,21; Kulke, 18; Bw., VI, 67- 68: T., 5225, 5233, 5435, 5728, 5821. — 10. Of. T., 4794, 5866; Bw., V, 62 et Kulke, 16-18, 73.
légère, mais un Sentiment profond'. Hebbel n'est même pas incapable de longanimité et de. patience, notamment envers les jeunes solliciteurs?. Mais, d'autre part, sa fébrilité est grande : il n'a pas de temps à perdre et ne sait pas en perdre, il est pressé de vivre dès ce bas monde et de rattraper le temps perdu, il voudrait s'assurer, en quelque sorte, d'avance, les succès artistiques et, par instants, s'imagine être un homme d'action *; aussi arrive-t-il aux fâcheux qui l'importunent d'être très durement éconduits : Hebbel pouvait écouter, un long moment, impassible et sans rien dire, puis, d'un mot, écraser le lecteur“. L'ironie n’est pas son fait et s’il la manie parfois adroiïtement, il arrive aussi que ses plaisanteries nous étonnent sans nous dérider*. Son arme, c'est la force brutale, le coup de massue, et quand. la colère emporte le sang-froid, ses accès de violence ont quelque chose de démoniaque : rappelons-nous le poignard lancé à Rome contre une servante inepte; lisons l’anecdote de la visite de Charles Hugo, menacé d'être jeté par la fenêtre et les considérations du biographe sur le mélange de fatalisme et de dilettantisme qui semblent pousser Hebbel à jouer avec son « démon » comme un enfant joue avec le feu.
Aussi est-ce en vain et sans doute pour la forme que le poète se défend parfois du reproche de susceptibilité, de rudesse et d'intransigeance. Il se savait, au fond, peu aimable et, à plusieurs reprises, le confesse expressément’. Tant ses dispositions naturelles que son éducation originale font de lui tout le contraire de l'être moyen, amorphe et poli, qui se meut le plus naturellement du monde dans le milieu le plus conventionnel. Hebbel a beau voir à Vienne beaucoup de gens, il ne saurait devenir mondain. Son talent et sa noblesse d'âme ont beau lui valoir des invitations chez les rois et chez les grands-ducs, il n’est pas douteux qu’au point de vue de cette aisance et de cette urbanité de manières qui constituent Île savoir-vivre, le premier fils de famille lui en eût remontré. Pas plus que ses allures ne sont impeccables, son humeur ne brille par l'égalité : on peut passer chez lui des heures charmantes lorsqu'il est en verve et bien disposé; le plus souvent, il fait alors à ses intimes la lecture de ses propres œuvres; mais dès que les réunions où il lui faut paraître ont un caractère moins personnel et plus neutre, on sent qu'il est incapable de se soumettre de bonne grâce à ce qui lui semble une corvée et de
1. Cf. Bw., VII, 277 et N. Hebbeldok., 157-159. — 2. Cf. Kulke, 19-24, Frank], 12-23; Kuh, II, 4517. — 3, Cf.-T., 4607, 5333; Bw., V, 103, 119, 194, 199, 167, 941. — 4. Kulke, 23-25, 91-92: Kuh, II, 458, 483. — 5. Cf. Kulke, 20, 72-73: Bw., V, 199-200.
ao supra, 405; Kulke, 40-43; Kuh, IT, 461, 465, 468 et T., 5777, ligne 85 el su1v.
7. Il écrit à Campe le 11 août 1853 : « Wir haben manches Verwandte mit einander : wie Sie als Geschäftsmann, bin ich als Autor. Wenig Geklingel, aber zur rechten Zeit die Zahlung; dabei etwas schroff und vüllig unbekümmert um das Gesicht, das der Herr Nachbar macht. » (N. Hebbeldok., 85)'; cf. encore T., 4448; Bw., 1V, 286-287; V, 280-281, 340, et Kulke, 15, 30, 101; ct. par contre T., 5265; Bw., V, 316-317; VII, 130.
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HEBBEL A VIENNE DE 1848 A 1863. 617
s'acquitter en souriant des obligations banales; les nécessités de la vie sociale l’entrainent à ces exercices qu'il n'aime pas, mais ensuite, il soulage son cœur en maugréant dans son journal contre les visites, l'habit noir, les grimaces et les bavardages insipides !. Au fond, Hebbel reste jusqu’au bout un isolé, conscient de sa valeur, déplorant encore après son mariage d'être dépendant d’une société qu'il méprise et se félicitant, à ses bons moments, de la liberté relative qu'il a conquise pour sa personne et pour son art ?.
En revanche, les liens qui l’unissent au petit cercle des siens ne se desserrent pas un instant, Îl ne peut se passer de sa femme et de sa fille et il a fallu forcer étrangement l'interprétation ésotérique pour affirmer que Hebbel fut malheureux en ménage’. Il nous semble à nous qu'il n’en fut rien et que, même à qui ne néglige point la période qui suivit le départ d'Elise, même à qui s’évertue à lire entre les lignes, il est difficile, de prendre le contre-pied de toutes les déclarations expresses du poète dans sa correspondance et son journal. Elise repart pour Hambourg le 27 août 1848, emmenant avec elle Karl, et Hebbel déclare qu'il ne sait pas si la période qui vient de s’écouler a été féconde ou non, mais qu'en tout cas le but immédiat a été atteint et Elise arrachée pour un moment à la solitude et aux pensées noires *. Dès lors, la correspondance continue entre les deux femmes, Hebbel n'écrit jamais à Elise. En 1853, il écrit à Christine qui se trouve à Hambourg : « dis à Elise de ma part d’être envers moi tout à fait franche et sans arrière-pensée, de ne pas manifester un intérêt qu'elle n'a pas en réalité et qui du moins n’est guère profond chez elle et surtout de ne pas prendre en mauvaise part ce mot bien intentionné; alors elle sera contente de moi ÿ », Cette allusion semble bien indiquer que les rapports demeurèrent plus francs et naturels entre Elise et Christine qu'entre le poète et sa compagne de jadis mais, faute de documents, il serait bien aventureux de chercher à préciser davantage, Le 18 novembre 1854, Elise meurt; Hebbel écrit dans son journal : « Depuis longtemps déjà, il n’y avait pour elle plus rien à espérer, la mort seule était donc désirable, aussi la nouvelle douloureuse m'ébranla-t-elle moins au moment où je la reçus qu'elle ne continua et ne continuerà à vibrer en moi! Quelle vie chaotique; combien profondément entrelacée à la mienne et
1. Cf. Kulke, 22-29, 43, 99-100; Frankl, 52-58; Kuh, 466-470; T., 4510, 4611, 4861, 5401, 5744, 6076, 6081, 6096, 6101; Bw., VII, 350, 353-354, 391. Voir aussi lanecdote du ministre qui félicite Hebbel de ses … allemannische Gedichte (T., 6063, cf. Bw., VIT, 290, 298).
2. Cf. Bw., V, 142: VI, 7, 237, 801-302; VIII, 57; N. Hebbeldok., 107. Cru ball, 6213 et surtout 5870 : « Dem Einen darfst Du diesen Finger reichen, dem Anderen jenen; aber wem die ganze Hand? » et Dehmel : die Harfe, strophe 7.