Cf, supra, 719, et Bastier, 52 et suiv
Quelle mélancolie lasse et cependant résignée, dans ces accords monotones de rimes uniformément masculines, retombant au rythme régulier comme autant de pelletées de terre sur le cercueil des rêves: .
Was Dir auch durch die schlaffen Finger rann :
Kein Tropfen Deines Schweisses sass daran,
Du warfst es weg, als schafft’es Dir nur Pein,
Dir war es Nichts, was konnt’es Andern sein ? Nous goûtons moins, aux vers suivants, le déroulement de métaphores plus ou moins heureuses et plus ou moins cohérentes!, et préférons les sobres et lapidaires formules d’orgueilleuse humiliation :
Du hast, erkenne reuig Deine Pflicht,
Viel abzubüssen, doch zu rächen nicht.
Le poème n’eût-il pas gagné, à nous faire grâce sn FAR de pélican, de l'homme-sangsue et du nouvel Adam que le génie fait surgir d'une motte de terre? Et la rancune n'eût-elle pas été plus poétiquement satisfaite, à s'exprimer concentrée dans l'unique symbole du poison immunisant même de la morsure du serpent, l’animal exécré entre tous?? Alors ce fût déroulé, en harmonie avec l’admirable début, ce tragique finale :
Auch dann noch halte Deinen Fluch zurück, k
Doch merk’ Dir, wenn zu spät auch für Dein Glück :
Du kannst auf Erden keinem eine Tracht
Vom Rücken nehmen, ohne ihm die Macht
Zu geben, eine doppelt schwere Last
Dir selber aufzuiegen, und er hasst
. Den Retter meistens von der Stunde an, ! Wo er den Helfer-Arm entbehren kann!
Certes, on peut contester la justesse de cette diatribe intransigeante contre l’ingratitude humaine et se défier de ces affirmations absolues et de ces généralisations prophétiques en raison même de la passion qui les inspira. Mais comment ne pas s'incliner devant la grandeur humaine de cette souffrance et ne pas rendre hommage à l'émouvante beauté de son expression?
Hebbel écrit le 3 mai 1863 : « Enfin, encore un mouvement d'inspiration poétique : le poème : Diocletian. Par ailleurs ma stérilité prosaïque, mon improductivité, sont aussi complètes qu'il est possible lorsque tout le système nerveux s’est transformé en un nœud arthritico-hémorroïdal?. » Nous reproduisons textuellement cette bizarre déclaration pour bien fixer les idées sur l’état d’âme du poète au moment où il composa ce chef-d'œuvre étrange, dont une lecture historique fournit peut-être la trame, mais original au suprême degré par son caractère de confession personnelle et
voilée, plein ‘de révélations à l'encre sympathique, d'allusions plus ou moins directes ou discrètes, gros de sentiment et lourd de
1, Cf. v. 19 et suiv. et supra, 288 et n. 2. — 2. Cf. v. 39 et suiv. et T., 1214, 2958, 2950 et Bw., IL, 319, ligne 16.
3. T., 6134; cf. Werner, p. 359 : « in ihm selbst lag cs wie ein Ahnen,
wofür das ergreifende Gedicht D'ocletian ein Beweis ist, und es zeigte sich bald, dass er ich einer gründlichen Kur unterziehen müsse ».
pensée!. « Nous assistons, écrit le commentateur ésotérique, à ce phénomène de dédoublement, que sans doute l'on retrouve chez d’autres écrivains, mais qui chez Hebbel se retrouve constamment. De même que dans Maria-Magdalene il s'incarnait à la fois dans les personnages de Fritz et de Leonhard, de même ici il est Diocletian qui sait l'énigme et l'artiste qui l’a sculptée à son insu. Quel que soit l’ésotérisme qu'ils recèlent, jamais les ouvrages de Hebbel ne sont une allégoric suivie, où d’un bout à l’autre, toutes les pensées, tous les actes ou tous les détails offrent deux significations, l'une pour le grand public et l'autre pour les amis du poète. Les passages objectifs sont comme entrelacés dans un réseau capricieux où s'expriment ces confidences intimes du poète. Il y a là, comme le dit un jour Hebbel, dans un compte rendu critique, des nuages qui passent, s’effacent, se reforment, ondoyants, presque insaisissables et visibles pourtant et proches de la main?. » Il faut donc interpréter ligne à ligne et lire entre.les lignes ces seize sixains écrits dans le mètre favori de ein Spatsiergang in Paris ?.
Da steht auch das! Mein Grabmal! Sieben Jahr’
Sind abermals herum, und hell und klar,
Wie immer, blickt die Sonne auf den Greis,
Der müde ist und nicht zu sterben weiss.
Dies sollte meine letzte Arbeïit sein :
Das Bett ist fertig, doch ich schlaf nicht ein!
Ce monument dont la construction a duré sept années, ne serait-ce pas les Nibelungen? Mais, même à qui ne posséderait pas cette clef, n'est-il point sensible, au ton seul, au rythme déjà, qu’une profonde émotion personnelle vit sous ces vers comme l’abime de l'Océan sous la chatoyante nappe de surface? Et dès la seconde strophe, comme on les entrevoit directement, sans réfraction ni intermédiaire, les profondeurs mystérieuses de poésie éternelle :
Nun, setzt kein Gott mir das ersehnte Ziel,
So thu’ ich’s selbst, ich hab’es satt, das Spiel,
Es scheint zwar bunt, doch wiederholt sich’s nur,
Die Tage sind, wie Blumen auf der Flur :
Der Farbenwechsel täuscht zwar kurze Zeit, Dann kennt man sie für alle Ewigkeit.
Quel désenchantement dans ces vers et pourtant, d’autre part, quel enchantement, quelle musique!... Aussi accédons-nous sans résistance à l'invitation qui suit de prêter l'oreille à la révélation des énigmes et une à une, elles se résoudront sans difficulté; l’initiation précédente suflit : Dioclétien, c’est Hebbel; la carrière que le poète va nous retracer dès le début, c’est la sienne et alors, nous
1. VI, 429; cf. Anmerk., 383 : « Vielleicht durch die Lektüre von Gregorovius: Geschichte der Stadt Rom hervorgerufen » (cf. T., 6120, 6312, 6321-6224).
2. Bastier, 13; cf. p. 14: « Diocletian parle à l'âme du poète comme Charles- Quint, comme le duc bavarois de die heilige Drei, comme Napoléon parce que son imagination persuade à Hebbel qu’il lui ressemble comme un frère ». D'une façon générale, cf. tbid., les pages 11-20,
3. Cf. supra, 495 et pour la dernière période les poèmes : drei Schwestern et der Prinsess Marie Wittgenstein (supra, 733 et 736)
n'avons qu'à transformer un vers après l’autre, presque mot par mot : |
Siehst Du den Jüngling, der die Säcke trägt ?
Und auch den krausen Mohren, der ihn schlägt ?
Ce jeune homme, c’est Hebbel à Wesselburen, ce Maure (il faut accepter le calembour!) c’est Mokbr, l’exploiteur sans scrupules de la « Kirchspielvogtei ! ». Et voici maintenant, en quatre vers, le contraste entre le père et le fils, entre hier et aujourd'hui :
Wer mag’s wohl sein, den hier die Peitsche traf ?
Ich bin es selbsl! Mein Vater war ein Sclav.
Du staunst darob ? So lehre Dich mein Ruhm :
Ein Kaiser findet stets sein Kaiserthum.
Rêve, désir, volonté dès Wesselburen en 1833, confiance à Paris en 1843, certitude à Vienne en 1863, voilà comment on peut jalonner le sens de cette constante déclaration, où tient tout le programme de Hebbel et qui résume toute sa destinée ?. Et les sixains suivants rappellent de même, à mots couverts, sous les luttes, les déboires et les succès de l’empereur romain, les efforts, les revers et les conquêtes de Hebbel, son adolescence laborieuse et le triomphe final. Ce triomphe, avec quelle plasticité il est évoqué! On a pu comparer au Denar d'Annette von Droste-Hülshoff cette description des bas-reliefs du sarcophage :
Dort ihr Gewühl! Jedwedes Angesicht
Ein Sonnen-Abdruck, dunkel oder licht,
Wie sie die Zone färble, schwarz geraucht,
Und wie von Flammen rôtlich angehaucht,
So stieren sie zum Capitol empor,
Wo ich mich neige vor der Gôtter Chor 3. ë
Et puis ce vers, précisant suffisamment la relation mystérieuse entre les deux héros du poème :
Nun fünfzig Jahre auf dem Rôümerthron
Cinquante ans! la coïncidence est claire : les cinquante années de la vie du poète ‘! Peu nous importe qu'on ait taxé Hebbel de mégalomaniei Quel empereur trouverait de plus sublimes inspirations, de plus pathétiques et de plus solennels accents, des gestes plus majestueux ? /
Sie bieten mir die Welt zum zweiten Mal, + Ich weise sie zurück als leer und schaal.
On sent que le renoncement, absolu déjà dans la ballade die heilige Drei, mais non définitif, sera cette fois irrévocable. Maint passage du Pilgrim von St. Just de Platen a pu être rap-
proché de la deuxième partie du poème de Hebbelf, mais il con-
vient d'ajouter que la comparaison n’est pas à l'avantage du modèle.