‹ HebbelChapitre 36 sur 425 · PES · texte numérisé non relu

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Au moment donc où nous en sommes de notre analyse, l'influence des élégiaques et de Schiller n'avait guère été contrariée que par certaines réminiscences du Volkslied et ce que la lecture assidue de la Bible avait déposé dans l'imagination de Hebbel de poésie vraie et fortement sentie. Il convient toutefois de ne pas laisser derrière nous la pièce £r und ich, parue dans le Bote le 6 mai 1830 et révélatrice d’une nouvelle influence : celle de Henri Heine. Un critique? a beaucoup loué précisément les passages où cette influence est manifeste, sans y faire la moindre aliusion, et a, par contre, critiqué certaines faiblesses qui appartiennent en propre au jeune Hebbel et rattachent cette jolie romance aux contemporaines, qui sont bien inférieures. La similitude des motifs est évidente : un homme blême chancelle dans la nuit sombre; il déplore la perte de la bien-aimée ; il veut se coucher auprès d’elle dans la tombe; les fantômes ne peuvent avoir de repos. On entend des coups de marteau ; c'est un cercueil que l’on cloue, etc. Maïs encore plus remarquables sont les ressemblances de style : c’est le même ton, la même allure, les mêmes expressions, la même rythmique que dans les premières poésies de Heine :

Was wankst du noch im Dunkeln, Du Bleicher, ich wanke mit dir. — — —

So will ich da mich betten,

Wo traurig den Leib man begräbt — — — Da hôrten wir es klopfen

Man hämmerte einen Sarg — — —

Wir pochten dumpf an die Pforten, Und klagend liess man uns ein, Uns führten stumme Gesichter

In eine Kammer hinein, — — —

Que l’on relise dans les junge Leiden les romances der Traurige et der arme Pcter:(3° partie), les Traumbilder : « ein Traum gar seltsam schauerlich » et « ich kam von meiner Herrin Haus », les Lieder « ich wandelt’, unter die Bäume » et « Lieb Liebchen, leg’s Händchen », dans le lyrisches Intermezzo les pièces : « manch Bild vergessener Zeiten » et « mein süsses Lieb, wenn du im Grab» ; dans die Heimkehr la pièce « Mein Herz, mein Herz ist traurig » et l’on aura rassemblé les éléments de comparaison.

Mais la fin surtout rappelle Heine : ce même réveil brusque et cette facon de conclure comme par un éclat de rire sardonique :

Mir machie aber Grauen Das nächtliche Hochzeitshaus — Ich mochte sie nimmermehr schauen Und — lôüschte die Kerzen aus 3.

1. VII, 24; cf. Bornstein, I, 349: « das Gedicht entstand gleichzeitig mit Mirandola und des Greises Traum », cf. supra, 59 et suiv.— 2. Fischer, 91. 3. Cf. le finale : « ich wollt’, er schôüsse mich tot » (mein Herz, mein Herz tst trauriz) et celui de la pièce Seegespenst du premier « cycle de la mer du Nord »,

Par contre, les vers :

Da düftet ein Blümchen mir. :

… Die Blümchen sind verblichen, CA Und all ihre Düfte verschwebt. 7

: Il nous rappellent la pièce Liebe. Nous avons rencontré dans Zaura le motif du désespoir d'amour qui suffit à rapprocher les âmes d'un monde à l’autre : et déjà plusieurs fois celui du repos après la mort tel que le décrit la sixième strophe :

Da lag auf schneeigem Bette < Ein Rôschen zart und fein, F Die Sonne war ibm gesunken?, Drum schlief arm Rôselein. à

[ya là un sentimentalisme et une préciosité un peu fades qui | jurent avec le surprenant réalisme de l’ensemble et sa plasticité dramatique. Le poète sort enfin de la coulisse où nous le voyions jusqu'ici tirer les fils de ses marionnettes, entre en scène luimême, campé dès les deux premiers vers avec l’autre protagoniste et, après un dialogue rapide et vivant, mène jusqu'à la dernière : syllabe de la pièce une action qui nous laisse à peine reprendre haleine. Assez peu nous importe que Hebbel continue de nous montrer le châtiment du méchant, mais ce qui nous intéresse davantage, c'est que ces méchants soient des spectres, des esprits :

Da gingen wir mitsammen, Als wie die Gespenster thun, Die Gottes Wächter verdammen, Dass nimmer sie künnen ruhn.

Et il ne s’agit pas uniquement pour lui de cette débauche de romantisme macabre, mais superficiel et railleur, tel qu'il le trouvait chez son modèle et qui répondait si bien aux dispositions profondes de sa curiosité. Il y a plus de sérieux chez Hebbel : chez lui le Problème est au premier plan, et non le Décor. Derrière le mot Gespenstcr, ce n'est pas seulement le visage moqueur et mélancolique de Heine qu'il faut entrevoir, mais le spectre même du Romantisme allemand intégral avec ses penseurs et ses visionnaires et son intérêt inlassable pour tout ce qui touche à l’Au-delà, pour tout ce que baïgnent l'ombre etle mystère de la grande Nuit‘. Sa pensée le sépare donc de Heïine, mais ce qu'il lui doit incontestablement ici, c’est la forme de sa romance, le début et certains motifs concis et réalistes jusqu’à l’impressionisme.

On pourrait objecter que la pièce est du 6 mai 1830 et que nous ne savons avec certitude que le fait suivant : en octobre 1831, Hebbel connaissait les Aeisebilder, les estimait « une des œuvres

1. Septième strophe. — 2, Notons l’allitération. — 3. Nous l'avons analysée en étudiant son enfance.

“. Hebbel ne se lassera pas de creuser le Problème des Esprits; cf, par exemple : T., 2048, 2596, 2681, 3317, 3391.

les plus géniales des temps modernes ! », et en imitait dans ses propres lettres le ton frivole?. La critique du Buch der Lieder* que nous possédons de lui et aurons à examiner plus loin, date de 1841. Mais nous n'avons pas à attendre jusque-là pour être certain qu'il connaissait dès Wesselburen non seulement la prose, mais au moins certaines poésies de Heine. Il nous suffit, pour arriver à des témoignages irréfutables, d'anticiper une année sur l’ordre chronologique que nous nous sommes imposé jusqu'ici le plus strictement possible. Vôoulons-nous une pâle adaptation de la Lorelei à une froide allégorie ? Lisons la pièce Ærinnerung * de 1832 :

Siehst du am Felsenufer

Die lange dunkle Fei?

O Wandrer, Wandrer, weile, (RES Und schreite ihr nicht vorbei.

Sie reisst dich in die Fluten, Die tiefen, mit hinab.…

Ensuite, un Bref passage original :

Und der Wandrer liess sich nicht halten ; Er schritt ihr keck vorbei :

Mais aussitôt :

Da fing sie an, zu singen, Die lange, dunkle Fei.

Une autre différence : les longueurs et les banalités d'inspiration mystique de certains vers*. Mais la conclusion est la même :

Sie schliesst ihn in ihre Arme Und wirft ihn in’s Meer hinein.

Troisième différence enfin : chez Hebbel, l'explication symbolique, à la place de la description du dénoûment, chez Heïne :

Dem Menschen gleicht der Wandrer, Erinn’rung ist die Fei,

Sie singt so süsse Lieder,

Ihr geht der Mensch vorbei :

Mais le 3° vers de ce quatrain, avec son allitération réussie, évoque encore la Lorelei, et le quatrain final s'efforce assez heureusement de revenir à l'intuition.

Si maintenant nous considérons la forme, c'est exactement la disposition de la célèbre romance de Heine : 6 quatrains groupés en 3 strophes, des ïambes mêlés d’anapestes, 3 temps forts; on

1. Bw., I, 13: lettre à Hedde du 7 octobre 1831. — 2. Voir par exemple la lettre à Hedde du 6 mai 1830; Bw., 1, 17, — 3. W., X, 415. — 4, VII, 67. Modeblätter, n° 20.

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