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CHAPITRE TI

Au moment de porter sur la personnalité et l’œuvre lyrique de Hebbel un jugement d'ensemble, eflorçons-nous de nous placer au point de vue que le poète, tout au long de sa carrière, mais tout particulièrement pendant ses dernières années, ne cesse de con- , seiller aux critiques.

Il peut, à différentes reprises, se décerner à lui-même des attestations de popularité et noter avec un empressement, tantôt naïf, tantôt ironique, les moindres vestiges de sa renommée grandissante!, Au fond et d'habitude, il ne se fait guère illusion à ce sujet et n'attend, en fin de compte, que la réhabilitation, glorieuse sans doute, mais lointaine, de la postérité. Pour la masse de ses contemporains, pour le gros public, le mépris qu'il professe est inexprimable autant que définitif et il ne se fait pas faute de le déclarer à qui veut l’entendre?. Quant aux pontifes du jour et aux innombrables potentats du feuilletonisme, il n'est Jamais disposé à leur faire de grandes concessions. Autant que l'ignorance et la vulgarité des philistins, il dédaigne l’incompétence et la mauvaise foi des professionnels de la critique, des jurys attitrés qu'il faut amadouer par des flatteries et désarmer par des marchandages. Il mêt son point d'honneur à les ignorer et ne peut cependant se défendre de marquer qu'il est sensible à leurs coups d'épingle. Il préfère, dit-il, un blâme franc et catégorique à l'hostilité déguisée, combinant avec perfidie l'hommage et l'attaque. Mais ses métaphores favorites consistent à comparer cette critique malveillante au vitriol ou à l'acide prussique*. Son disciple le console en lui citant

1. Cf. Kulke, 24-25, 87, 89-90, 102; T., 4335; Bw., VI, 64, 108, 134-135: VII,

2. Cf. T., 3388, 4358, 4364, 4437, 4438, 443, 4455, 4531, 41538, 4652, 4689, 4845, 5567, 5657, 6235 ; Bw., IV, 96, 170-171, 302-303; V, :91, VI, 241; VII, 169, 171; cf. de plus la lettre de Willibald Alexis du 4 janvier 1844 (Bamberg, Il, 353-354) et celle d'Uechtritz du 21 août 1861 (Bamberg, 11, 282). Cf. supra, p: 174, n. 2.

3. Cf. W., XII, 63; T., 4118 et encore : T,, 3881, 3899, 4094, 5224, 5317, 5347; Bwv., IV, 12, 41, 200: V, 30), VI, 104.

Gœthe, et Hebbel lui-même, n’admet point d’autres principes, en critique, que ceux qu'a posés une fois pour toutes son maître de Weimar!.

À son tour, et dans le même cercle, le poète de Wesselburen voit non seulement triompher ses œuvres dramatiques, mais apprécier à la fois par la cour ct par la bourgeoisie ses poésies lyriques?. Mais ce ne serait là, à nos yeux, qu'une indication sans grande importance, si nous ne connaissions le sérieux, la sincérité et la profon-

. deur du Credo tout gœthéen de Hebbel. Il ne veut pas de la critique

purement analytique et foncièrement négative qui se hâte d'examiner fragmentairement l’œuvre des poètes et d’induire de constatations de détail ses généralisations impitoyables. De telles méthodes ne lui paraissent pas seulement incapables d'équité, mais incompatibles avec le véritable esprit poétique. Par contre, la critique digne de ce nom s’adapte d'autant mieux à la compréhension de l’œuvre d'art qu’elle est elle-même essentiellement reproductive, soucieuse avant tout de respecter la personnalité du poète, son individualisme et sa totalité, de rendre justice à la fois aux particularités les plus caractéristiques de. son originalité et à l’ensemble de son évolution considérée du point de vue organicistcÿ.

On comprend que, même à l’époque de Hebbel, peu de critiques aient été à la hauteur d’un tel programme. De fait, l'attitude du poète demeura jusqu'au bout, à cet égard, défiante et nostalgique. D'une part, nul ne poussa plus loin que lui le culte jaloux de l’indépendance. « Quel que soit, écrivait-il à la fin de sa vie, le jugement que l’on porte sur ma personne et sur mes œuvres, le pire adversaire ne contestera pas qu'il faille me ranger parmi les esprits autonomes“. » D'autre part, cet indépendant irréductible éprouvait, en même temps que les âpres satisfactions de l’orgueil, toute la mélancolie de l'isolement. « La sympathie, avoue-t-il à un de ses confidents, est en elle-même, et abstraction faite de ses effets extérieurs, une source de consolation et elle alimente cette confiance en soi que décourage souvent l’apathie universelle et qui est absolument indispensable à l’activité humaine’. » Tour à tour hautain, brusque, souvent cassant, et humble, aimable, parfois presque obséquieux, son ombrageuse susceptibilité lui aléna à tout jamais

1. Cf. la lettre de Kuh à Hebbel du 14 janvier 1857 (Bamberg, II, 117) et supra les chapitres d'esthétique et de plus en particulier les pages 557 et n. 4 et 6, 601, 777 et n. 7. Pour les idées de Hebbel lui-même sur la critique, cf.

encore supra, 420-421, 442, 732 et n. 3 et Winterfeld, 381-387.

9, Cf. Bw., VI, 152, 205; VIL 240. — 3. Cf. outre les chapitres d'esthétique, supra, 757 et suiv.; Kulke, 24-25, 63-65; T., 3929, 3964, 4002,,4029, 4401, 4438, 4538, 5038, 5966, 6004. 6124. Bw., IV, 31 39, 47, 196, 280-291; V, 5, 24, 196,

= 310; VI, 57; N. Hebbeldok., 71, 77, 89, 154, cf. surtout supra, 628 et notre

préface. | 4, Bw., VI, 825 (Vienne, 31 mars 1863); cf. encore Bartels, 92-95; Bw., V, 95, 142, 159. 188 ;. VI, 105-107, 242; NII, 52; sur sa facon de juger les autres et d'apprécier ses propres œuvres; cf. encore Kulke, 11-13, 71-72, 99 et W.. XI, 409-493, 473-474. | 5. Cf. Bw., IN, 33 (27 mai 1847) et encore Bw., IV, 55-56; 280-281; W., XII, 270-271 (Kritische Arbeiten, 1860) et Winterfeld, 297 et suiv.

des ennemis qu’un peu de souplesse eût suffi à désarmer, tandis que les juges assez perspicaces ou assez indulgents pour discerner l’âme tendre et frémissante sous la rugueuse écorce du caractère. devenaient ses amis en même temps que ses partisans. Incapable de neutralité, Hebbel ne permettait guère aux autres de rester neutres : il fallait être pour lui ou contre lui, et, pressentant les deux camps adverses selon lesquels se partagerait l'opinion, il aimait à dénombrer lui-même le plus nettement possible ses adversaires et ses adeptes". 5 2

Nous ne referons pas l'historique de ses négociations avec les éditeurs de ses recueils, Campe, Weber et Cotta?. Nous ne reviendrons pas non plus sur ses relations avec les différents périodiques où parurent ses poésies®. Contentons-nous de mentionner qu'après la publication de l'édition d'ensemble de 1857, Hebbel soigne plus que jamais sa correspondance avec l’Europa de Kühne, les Monatshefte de Westermann, le Deuitscher Musenalmanach de Schad, le Leipsiger Musenalmanach de Rückert, le Wanderer de Vienne, le Morgenblatt de Stuttgart, l’'Orion de Hambourg. Le 29 août 1863 encore, le poète remercie Ludwig Goldhann d’un compte rendu de ses poésies lyriques paru dans cette dernière revue“. Nous n'insisterons pas davantage sur ses rapports avec Hettner et Stern, Taillandier et Gervinus, ni même avec Rôtscher et Vischer, qui, de son propre aveu, lui étaient à la fois nécessaires et suffisants”. Il serait plus intéressant de faire juger Hebbel « par ses pairs » et de comparer les opinions des penseurs et des artistes qui le connurent.

On a fait judicieusement remarquer que les contemporains se préoccupèrent moins du lyrique que du dramaturge et les jugements de Hammer-Purgstall, par exemple, de Willibald Alexis, de

1. Cf. Bw., IV, 38, 47, 66; VII, 214, 216-217, 223-294; Zinkernagel, V, VII, X: Fischer, 15; Scheunert, Pantrag., XI; Werner, 296-297 et bibliographie.

2. Cf. supra la genèse des trois recueils, p. 219-227, 467-470, 668-675; les tables de l'édition critique et des N. Hebbeldok.; pour le lyrisme et les éditions d'ensemble, en particulier : Bw., VI, 70, 83, 104, 106, 107, 218, 221; VII, 715 T., 5620, 5642; N. Hebbeldok., 116-117, 118-129.

3. Cf, W., XII, 404-405; Hebbel-Bibliothek, Verzeichnis der zu Hebbels Lebzeiten erschienener Drucke seiner Werke. I] faudrait comparer non seulement les tables chronologiques, 1bid., p. 406-421, mais celles du journal et de la correspondance concernant chacun des périodiques énumérés.

L. Hebbel als Lyriker (Orion, hrg. v. A. Strodtmann, 1863, I, p. 510 et suiv.) cf. Bamberg, IE, 561; Bw., VI, 70; VIT, 378. Pour Kühne, cf. de plus Bamberg 1, 421-445. 72

5. T., 4192 : « Mehr als Vischer und Rôtscher brauche ich nicht, die sind mir aber auch nothwendig ». La déclaration date, il est vrai, du 6 juin 1847 . et nous avons rencontré dès janvier 1847 le germe de l’épigramme : ein philosophischer Analyliker der Kunst (supra, 714). Pour tous ces critiques, cf. les tables du journal et de la correspondance, le Briefwechsel de Bamberg et, de plus, pour Adolf Stern, N. Hebbeldok., 149, 154, 163, 164 et Studien zur Literatur der Gegenwart, Dresden, p. 1-38; — Gervinus ne s’attacha guère qu'à apprécier le poète dramatique (T., 4893 et Bw., VII, 189); cf. le jugement de Hebbel sur Gervinus, W., XII, 326-334, 387 et supra, 567 et 714 les deux épigrammes déjà signalées. — De Taiïllandier nous n'avons sur le lyrisme de Hebbel que cette appréciation : « un recueil de poésies lyriques, publié en 1843, continua de révéler, à côté des défauts les plus graves, des qualilés littéraires de premier ordre » (Bw., V, 365).

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