‹ HebbelChapitre 6 sur 425 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

qu'ils me paraissent atteindre dans une certaine mesure et. par anticipation les principes de mon propre travail.

On fait tout d’abord un grief à M. Tibal d'avoir narré trop complaisamment la vie de Hebbel. L'auteur se proposait pourtant dans son /ntroduction « d'écarter systématiquement tout l’accidentel, tout l'accessoire, tous les détails dont les deux volumes de Kuh sont si riches ». Je n'ai pas à estimer dans quelle mesure il y a réussi, mais tiens à objecter au contradicteur cette déclaration de Hebbel : « Une vie comme la mienne, avec ses résultats purement intérieurs, ne peut être exposée que tout à fait en détail, ou pas du tout ». (Lettre à Bamberg du 15 juin 1848.) Je ne m'étonne donc pas qu'insensiblement, et pour ainsi dire à son corps défendant, M. Tibal ait été amené, par la conscience même de sa méthode, à entrer dans les détails pour réaliser son programme concernant la partie biographique : « Des événements qui composent la vie de Hebbel je n’ai pris que ce qui contribue à la formation de son caractère et c’est l’évolution ou la consolidation de ce caractère que je me suis efforcé de suivre ». Je devais m'imposer à mon tour la même tâche en vue d'expliquer le poète lyrique.

M. Tibal est aussi blâmé d’avoir « avec une patience angélique passé en revue toutes les divagations jetées au jour le jour par Hebbel sur les feuillets de ses Tagebücher que luimème appelait des « vomissements intellectuels ». Je serai plus indulgent et pour la monographie et, malgré la boutade de Hebbel, pour les Tagebücher. Je n'ai cependant guère de tendresse, moi non plus, pour les « élucubrations philosophiques aussi prétentieuses que vides », pour les « oppositions entre « l'Idée et le Réel, l’Etre et le Devenir, l'Absolu et le Relatif, l'Infini et le Fini, le Général et le Particuhér; ete, -etc..:».: Mais je ne suis point assuré qu'il n’y ait dans les quatre volumes de Tagebücher que « scolastique métaphysique » et « logomachie ». Le problème, en ce qui concerne l'appréciation de l'esthétique de Hebbel, me parait double. Il convient d’abord d’éliminer le fatras, ce que le eritique de la Revue germanique appelle -« la paille » et « la poussière », mais de ne pas sacrifier, en tout rejetant en bloe, le bon grain d'où sortira « la farine nourrissante ». Il reste, en second lieu, à dégager de l'analyse des bons éléments aphoristiques ainsi obtenus une vue d'ensemble des idées de Hebbel au cours de son évolution. Or Je suis parvenu sur ce point, à propos de l'esthétique lyrique, aux deux conclusions : essentielles que M. Tibal à formulées au sujet de l'esthétique

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générale, à savoir : 1° qu'il faudrait faire violence au génie même de Hebbel théoricien et présenter « sous un faux jour des choses vraies » pour faire entrer de force l’ensemble de ses aphorismes et de ses fragments souvent incohérents, parfois même contradictoires, dans les cadres d’un système rigoureux, de quelque dogme rigide; et 2° que le centre de gravité de Hebbel n'est pas dans la philosophie mais « dans la poésie ». « Lui-même, en plus d’un moment de clairvoyance, précise avec raison M. Tibal, a reconnu qu'il n’était pas un penseur, que les qualités du théoricien lui faisaient défaut, mais il à été persuadé de bonne heure qu'il était un poète, et un poète de valeur. » :

Enfin et surtout, le critique de la Repue germanique me paraît trop sévère dans l'appréciation formelle qu'il porte sur le travail de M. Tibal. En ce qui concerne notamment son œuvre d’érudition ct la recherche des influences, le compte rendu de la Revue universitaire du 15 octobre 1911 me semble infiniment plus équitable. Quant à la méthode historique et philologique, je pense qu'elle aussi, elle surtout, a été mise en cause avec trop d'âpreté. On peut ne pas « considérer les textes littéraires comme de simples documents, comme des textes morts », et cependant respecter les règles de la composition scientifique. Hebbel recommande lui-même de ne formuler sur son compte les appréciations synthétiques qu'après avoir dressé le bilan le plus minutieux et le plus complet de l’ensemble de son évolution; il indique expressément le principe de rigoureuse analyse chronologique qui devait décider M. Paul Bornstein à faire paraître une seconde édition eritique ‘.

En ce qui concerne le lyrisme de Hebbel, le travail de M. Tibal, traitant de l’ensemble de l’œuvre et s’arrêtant à l’année 1845, ne prétend pas être définitif. Je ne me trouverai du reste pas toujours d'accord avec mon devancier, et notamment sur deux points essentiels. M. Tibal me parait d’abord manquer d'indulgence pour la personnalité de Hebbel. J'ai l'impression que l’esquisse de la Revue germanique (p. 485 et suiv.) d’un Hebbel « peu sympathique » n’est que le trop

1. Cf. en particulier ce passage de la lettre à Gustav Kühne du 8 mars 1848: « Ich bringe in jedem meiner Werke das Resultat eines Bildungs-Moments, eih Resultat, das zugleich vorwärts und rückwärts deutet, das so Wenig ohne das, was darauf folgt, als ohne das, was ihm vorherging, genau abzuschätzen ist, das sich aber doch einstweilen als ein Letztes hinstellen und das Urtheil herausfordern muss. Da ist denn kritisch ein vôlliger Abschluss vor Abschluss des ganzen Menschen oder doch seiner Thätigkeit nicht füglich müglich. »

(Bw., IV, 97.)

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fidèle reflet de la trop sévère monographie. De même M. Tibal traite, à mon gré, trop durement Hebbel poète lyrique, et son contradicteur, en lui donnant raison sur ce point, cesse d'avoir raison à mes yeux. « Assurément, éerit1l, Schiller d'abord, plus tard Uhland et Gæthe, ont fait vibrer en lui la corde des émotions lyriques et c’est en ce genre qu'il est arrivé le plus tôt à formuler nettement son idéal et « à le « réaliser de façon à se satisfaire » (cf. Tibal, p. 244). Mais il ne semble pas avoir trouvé là encore une note vraiment neuve et bien à lui. Médiocrement doué du côté du cœur, n'ayant pas, d'autre part, comme Gœthe, des yeux qui voient le monde extérieur ni le culte inné de la forme sensible, il a donné le pas à la pensée sur l'intuition conerète, à la réflexion sur le sentiment. Certaines de ses poésies nous présentent d’ingénieux symboles, d'autres des énigmes à peu près indéchiffrables. » Je souhaite que mon travail démontre que ce jugement fait trop bon marché de l'œuvre lyrique de Hebbel.

Je ne me dissimule pas, en l’entreprenant, la difficulté de ma tâche. Le poète lui-même, si je l’oubliais, me la rappellerait avec insistance, « Des poésies lyriques, écrit-il en 1839, qu'elles émanent de l'esprit ou de la sensibilité, sont des fleurs. » (W., X, 386.) Et en 1853 : « Il est à peine plus difficile de traiter de musique que de poésie lyrique, si l’on tient vraiment à aboutir à des constatations positives » (W., XII, 70). Il s’agit, avant tout, de pénétrer le secret de la forme, autant dire de saisir l’insaisissable, de peser l’impondérable!. Mais un autre écueil menace tout particulièrement le critique français abordant les poésies lyriques de Hebbel. Le terme de « Grübler » est intraduisible parce que désignant un complexe spécifiquement germanique. Hebbel n’est pas « Grübler » uniquement de tempérament ou mème parce que sa difficile et laborieuse carrière a développé ses dispositions natives à la réflexion et à la méditation. Particulièrement fortes chez lui, ces tendances n’en font pas moins partie, en quelque sorte, du patrimoine national auquel tous les poètes germains, y compris Gœæthe, le plus éminent représentant de l’art € naïf » en Allemagne, participent plus ou moins. Ne trouverait-on pas dans Faust, Tasso, les Wanderjahre et même dans le lyrisme gœthéen des traces évidentes et nombreuses de cette « Grübelei » que l’on à tant reprochée à

1. Cf. T., 1625 : « Die Form ist der hôchste Inhalt » : et 3145 : « Wenn alle übrige Fragen abgethan sind, so wird dem Dichter von der hüôchsten Instanz die letste vorgelegt : ob er wahrhaft gestaltet hat, Muss er mit Nein antworlen, so wird er zum Tode verurtheïlt, »

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