CHAPITRE I
La modestie n'allait pas chez Hebbel jusqu'à lui faire perdre le sentiment très ferme qu'il avait de sa valeur. Le 23 mars 1835, il ouvre à Hambourg son journal en ces termes : « Je ne le commence pas seulement pour plaire à mes futurs biographes, bien qu'étant données mes chances d’immortalité je puisse être certain d’en avoir un »!.
En même temps qu'une boutade de Hebbel sur l’immortalité, il faut voir là, au moment où s’élargit l'horizon, comme une dilatation de cette poitrine si longtemps oppressée ?. Mille impressions nouvelles le sollicitent, les mêmes que nous retrouvons plus tard dans Mutter und Kind*.
Mais, encore une fois, l'horizon seul s’élargissait, la situation restait précaire. C'était hier le marécage de Wesselburen, aujourd’hui ce sont les flots mouvants de la grande ville hanséatique.
Aux repas pris, chez Mohr, à la table des domestiques ont succédé les repas gratuits chez les riches de Hambourg, trop indifférents et indélicats pour que leur aumône ne parût pas doublement humiliante au poète dont l’orgueil douloureux ne pouvait se confier à personne et qui, souvent, la gorge serrée de honte, ne parvenait pas à avaler une bouchée. Au régime de la maison paternelle a
1. T., 2; cf. 136. Cf. l'hypothèse de R. M. Werner qui croit discerner de l'ironie (T., I, p. 2) et la réfutation de P. Bornstein, Il, 337 et supra, 59-60; voir cependant Heine, Reisebilder das Buch Le Grand, chap. vr.
2. Cf. Bw., I, 373, II, 42 et 43. — 3. Ein Gedicht in sieben Gesängen, 1859; W., VIII, 277 et suiv. Sur les détails de son arrivée à Hambourg, cf. Bw., I, 35, et Werner, 34-36.
4, Hebbel nous a décrit cette détresse des convives des repas gratuits dans
146 HEBBEL (1835-1842). Le
succédé la tutelle autoritaire et inintelligente d'Amalie Schoppe qui traite Hebbel comme une gouvernante son pupille avec la seule différence qu'ici les rôles ordinaires sont renversés : le professeur paie et c'est l'élève qui est à sa discrétion. Reste cependant qu'elle lui a ouvert les portes de la prison".
Hebbel devait à Hambourg se préparer aux études universitaires. La bonne volonté ne lui manquait pas ? — et sa culture générale était bien comparable à celle des jeunes candidats de son âge. Mais ses qualités d’autodidacte ne pouvaient suppléer aux lacunes que les autres concurrents avaient déjà comblées et à la privation des méthodes dont ils avaient profité *. Il désespéra en face des déclinaisons latines et dut se mettre à l'alphabet grec, lui qui déjà se livrait à de profondes méditations sur les plus ardues questions de littérature et de philosophie. Ses regards d'artiste, qui, des premiers sommets gravis, sondaient l’espace, durent s'arrêter aux broussailles de la grammaire et, par raison d'économie, on lui donna pour maitre un jeune étudiant, F. G. Gravenhorst, qui devint surtout pour lui un bon camarade. Il en trouva un autre, moins dévoué, en la personne du bohème littéraire Léopold Alberti auquel il eut le tort de donner hospitalité dans son cœur et même sous son toit et qui l’en récompensa par de malveillantes intrigues *.
Le 12 mai 1835 Hebbel se sentait honoré d’être admis dans une association de collégiens : « l’union scientifique de 1817 » où il composa ses premiers essais critiques ?.
Somme toute, son isolement moral était absolu. Il se piaindra plus tard, dans son journal, qu'aucune de ses relations de Hambourg ne lui ait convenu, que toutes lui aient été imposées par les circonstances, le hasard et sa détresse. |
son Demetrius (W., VE, 15, v. 280 et suiv.; p. 27, v. 395 et suiv.);, mais il ya surtout insisté tout au long de ses confessions intimes : cf. Kuh, I, 135 à 138; le mémorial adressé à Amalie Schoppe, Bw., II, 44, 69, 79; la lettre à Mohr du 15 juillet 1854, Bw., V, 174, et ce passage du journal : « Certes, je suis plus reconnaissant pour les bienfaits rendus à mon esprit que pour ceux qui sont rendus à mon corps : je suis plus reconnaissant à Uhland qu’à tous les gens qui, ici ou là, m'ont donné à manger ». (T., 1701 et 2442). Dans les développements de Kuh (1, 136) figure une lettre non datée d'Amalie Schoppe à Hebbel que Bornstein a reprise dans son édition du centenaire (II, 141 et 355).
1. J1 y a laissé sa mère et se reproche de ne pouvoir rien faire pour elle. Bw., VIII, 14; cf. Bw., I, 93. Cf. supra, 33; cf. Bw., V, 44; cf, Werner, 39, 42: sur le début de son séjour à Hambourg, cf. encore les lettres à Franz du 26 et du 30 mars 1835 (Bornstein, I], 142, 144 et 345.)
2. T.; 1, 1701. Bw., I, 32, 33, 37, 348; VIII, 6; Kub, 1, 109.et suiv. — 3. Bw.. I, 36. — 4. Cf. Bartels, 31; Kuh, I, 139-143; Bornstein, I, 382; IL, 340: N. Hebbeldok., 13 et 16; supra 28; Bw., I, 32, 63; IL, 47; VIIT, Æ et suiv., T. 97, cf. 9445: W., NII, 397, ligne 164 et encore les lettres à Franz du 13 enot 10 juillet, 30 mars et 26 mai 1835 (Bornstein, II, 143-144, 146-147, 159, 355-356).
5. Sur cette association cf. W., IX, introd., p. 1x et suiv., les articles critiques figurent au même volume, p. 19-67 au tome X, 1-11: cf. encore N. Hebbeldok., 9 : « die Zeit wo ich Jedermann für mehr hielt, als mich selbst. (Noch in Hamburg: mit welchen Augen und welchem Respect betrachtete ich die Gymnasiasten.) » ï
6. T., 1519; Bw., IT, 44, Le mois de mai fut la période vraiment heureuse de ce séjour, cf. lettre du 26 mai 1835 à Franz (Bornstein, II, 153).
Il note cependant une exception. C'est à cette époque qu’il fit la connaissance de la femme dont la destinée devait être dans la suite si intimement liée à la sienne et qui aurait occupé toujours la première place dans le cœur de Hebbel, si l'amitié reconnaissante avait suffi et s'il n'avait pas fallu l'amour pour l’assurer. Tant que cette place demeura vacante, Elise Lensing fut toujours de près ou de loin sa plus fidèle amie, la compagne des mauvais jours. Pauvre comme lui, sans beauté, elle s’efforça de le comprendre, le consola, l’aida et l’aima. Ils unirent leurs deux solitudes : lui, passionné, autoritaire, irritable, plein de ses idées, capricieux et souvent violent : elle, dévouée, modeste, affectueuse, d’une abnégation et d’une bonté inlassables. Elle l’aima assez pour être à lui‘sans conditions : il la prit sans amour, pour la douceur de se laisser aimer dans son isolement et son désarroi. Son cœur débordait de la plus tendre amitié, de la plus pure reconnaissance : «Je puis vraiment considérer, lui écrira-t-il plus tard, que le plus grand bonheur de ma vie, c'est de t'avoir rencontrée, tu m'as accordé à Hambourg où
personne ne me comprenait, sympathie, aide et consolation — tu m'as assisté à mes plus mauvais moments et mes meilleurs — tu sais que je n'étais bien que dans ta maison — c’est toi qui les as
fait naître ! ».
Mais il ne l’aimait pas d’amour?. Son tempérament sensuel ne lui avait pas laissé la force de restreindre à l'amitié ses rapports avec Elise; et cette amitié ne lui donna pas celle d'interrompre à Hambourg ses expériences de Wesselburen * et ainsi il continua cette existence en partie double, s’abandonnant à ses instincts, puis remontant, comme pour s'y réfugier, dans les régions pures de l'amitié et de la poésie.
Sur l'hiver de 1835 et l’année suivante, nous ne savons presque rien, sauf que Hebbel fit un court et émouvant voyage à Wesselburen“. Le Johanneum lui avait refusé le « Zeugnis der erlangten Reife 5 ». [Il se décide à ne point terminer à Hambourg ses études et à suivre sans plus tarder à l’université de Heidelberg ses amis Gravenhorst et Rendtorf. Ce départ lui fut d'autant plus facile que, davantage conscient de sa valeur et aussi de sa voie, le fossé s’élargissant sans cesse entre lui et Amalie Schoppe, il tenait à se
1. Cf. Kübh, I, 143 et suiv. Bw., I, 143 et 241; cf. encore Bw., I, 230 et 246, et IL, 18, 56. T., 31, 1700; sur la bonté d'Elise jamais il ne se contredira; cf. Bw., I, 52, 162; II, 96 III, 205, 222; T., 2402.
2 Bw., 1,136, 137: cf. Bw., L, 52; JT, 314. — 3: Kub, I, 153; cf. T., 2203. Dès le début, la liaison est, dans l'esprit de Hebbel, provisoire et il ne parait guère considérer comme légilime la jalousie d'Elise; cf. T., 30, 31, 1923 et Bornstein, II, 339 et 342; cf. encore les lettres à Franz du 2 août et du 9 septembre 1835, où Hebbel fait part à son ami de son entrée en relations avec Elise et d’une amourette de la même époque (Bornstein, I, 164, 170, 357-358).
4. Bw., I, 46; Kuh, I, 154 ét suiv.; cf. la lettre qu'Amalie Schoppe écrit à Hebbel le 14 mars 1836 pour lui reprocher ces quatre semaines perdues (Bornstein, 11, 184 et 360). 4
5. Le docteur Kraft l'avait trouvé trop mauvais latiniste. Gravenhorst élait sorli de ce collège qui subsiste encore aujourd’hui et abrite la Stadtbibliothek actuelle; cf. Bw., I, 44 et Bornstein, 11, cf. 183, 359-360.
libérer encore une fois et à s'éloigner, en même temps que des « bienfaiteurs » de sa « bienfaitrice » et du perfide Alberti !. Après bien des difficultés, il finit par obtenir 80 thalers, ce qui restait des aumônes, et partit le 27 mars 1836, le cœur plein de longs espoirs etde vastes pensées ?. |
IT
Le 3 avril, il arrive à Heïdelberg, où il ne peut parvenir à se faire immatriculer et doit suivre en contrebandier les cours de droit romain et d’encyclopédie juridique *. Il les suit avec beaucoup d’assiduité, mais, loin de s'intéresser aux systèmes abstraits de jurisprudence, il n’a de goût que pour les mille menus faits psychologiques et, sans tenir le moindre compte de leur commentaire orthodoxe, ne se lasse point de les étudier en eux-mêmes dans leurs détails vivants et problématiques. On se rappelle la façon dont il assistait à Wesselburen le conseiller Mohr. Le droit est, pour lui, surtout une occasion d'observations et d’études réalistes *.
Isolé à l’université, il ne l’est pas moins au dehors et ne profite guère plus du voisinage Joyeux des étudiants que des cours de
leurs professeurs austères ÿ. L'argent manquait, la garde-robe était insuffisante et Hebbel avait un naturel trop peu folâtre pour ne pas constater une fois de plus, avec une sorte d’amère joie, que l’habit fait le moine. C’est à peine s’il se rend de temps en temps à la « Kneipe » où il se sent comme un hibou égaré parmi des oiseaux chanteurs, puis il rentre dans sa solitude et note naïvement qu’ « avec les étrangers » il est « fermé comme une pagode indienne ». Ici comme à Wesselburen, son compagnon favori est un chien‘.
Cependant quelques « vétérans » et deux ou trois jeunes gens d'élite comme Ihering, le romaniste plus tard célèbre, et Schumann de Münich ne se contentent point, comme les autres, de voir en lui un bohème original qui daigne de temps en temps dérider un front chargé d’ennuis pour rimer agréablement quelques vers. Ils devinent son sérieux profond, sa détresse, mettent à sa disposition leurs livres et, malgré sa retenue et ses bizarreries d'humeur, restent pour fui de bons camarades. L'un de ces jeunes gens, Emile Rousseau, d’Ansbach, devient son ami intime. Attiré vers
1. Bw., I, 36 et 200; IT, 46 et 47; VIII, 4-13 et notes; T., 1494, 1701; Kub, 1 155; sur Alberti; cf. encore la lettre à Jakob Franz, Hambourg, 8 mars 1836 (Bornstein, IE, 185) et 360 et les commentaires de la lettre à Wacker du 15 mars, 36 par Bornstein, 1, 360 ; dans cette dernière lettre Hebbel fait allusion à un projet de voyage à Berlin, dont il avait déjà parlé à son ami Franz (cf. lettre à Franz du 9 septembre 1835), Bornstein, ÎI, 171. ;
2, Bw., L, 45, 47: Hebbel avait demandé au Landvogt Etatsrat Griebel un
« testimonium paupertatis » dans une lettre de Hambourg du 10 mars 1836 (Bornstein, I, 187 et 360).
3. Kuh, 1, 158. — %. CET, 163, 168,210, 315; 395, 396 et supra, 21.
5. Kuh, 1, 160-161; Bw., E, 48-56 et les lettres à Franz du 6 avril, du 22 mai et du 18 juillet 1836. (Bornstein, Il, 284, 292, 312, 373-374.) ;