Bw., I, 88 à Elise. Kub, I
Hebbel par ses goûts poétiques, il lui resta fidèle malgré toutes ses boutades, et, dans un don complet de lui-même, -supporta tour à tour sa franchise sévère et parfois brutale et sa raillerie acerbe!. Hebbel déplorait souvent son caractère intraitable qui lui faisait adopter dans ses rapports avec les autres toujours les solutions les plus rudes et malmener jusqu’à ses plus chers amis. Mais conscient, alors, d'avoir hérité de la sévérité paternelle et de porter le poids de son enfance solitaire et délaissée, peu enclin du reste à se mentir, ou à se bercer d'espoir, habitué enfin à voir l'existence plutôt en noir qu’en rose, il se rendait compte de ses lacunes avec une rigueur non moins clairvoyante que s’il se fût agi du pire de ses ennemis, mais sans cesser pour cela d’avoir conscience des bonnes qualités autant que des mauvaises, enfin s’examinait avec la plus grande franchise dans la totalité de son moi, puis acceptait sa propre nature telle quelle?, comme il faisait de la vie même, prenant tout à son compte, attendant alors, en quelque sorte sur la défensive, dans une réserve fière et courageuse autant que résignée, que les autres l’acceptent ainsi et prêt à s'isoler, au pire des cas. Emil Rousseau, nature délicate et noble, le comprit et se soumit à ses défauts mêmes, par attachement à ses qualités. Hebbel le chérit entre tous, et malgré bien des luttes et des défaillances partielles, parvint à ne jamais s'éloigner de celui qui s'était le plus rapproché de lui : la mott seule devait les séparer.
L'argent manquait, la garde-robe était insuffisante, les jours se succédaient. De plus en plus, et davantage qu’à Hambourg, la misère tourmente Hebbel; car ce n’est point seulement la détresse physique qui s’appesantit sur lui, mais il souffre constamment au plus profond de son orgueil d'être exposé à se battre en duel”pour être mal habillé ÿ. I! se propose bien d'arriver, coûte que coûte, au grade de docteur et de combattre l'hypocondrie et cette lassitude infinie qui peu à peu s’insinue en lui“. Mais il ne peut étouffer le sourd gémissement, qui toujours suit son cri de guerre : « Oh! le maudit argent, si l’on avait ceite vilaine chose, comme on serait heureux! » Ce soupir-là serait comique dans une autre bouche; il nous semble tragique dans, celle qui transforme ensuite ainsi ce leitmotiv : « mais c’est là la plus grande erreur dans la vie que nous la considérions comme un tissu dont tous les fils s’entrecroisent sans qu'aucun soit perdu; des abîimes séparent une heure d’une autre, chaque instant est créateur et destructeur d’un monde; c'est ici que nature extérieure et intérieure s'opposent irréductiblement; mais nous, nous voulons concilier malgré tout et creusons le fossé. Tu ne me comprends pas, peut-être; tiens-t’en à la conviction que l’homme ne saurait être plus favorisé que lorsqu'il ne
1. Bw., I, 72, 88-89; VIII, 89. Sur Thering et le portrait qu’il fait de Hebbel, cf. Kuh, I, 160, 257-263; II, 184, 484.
2. « Die Mypochondrie wäre nicht da, wenn etwas Anderes da würe »; à Elise le 3 avril 1836; Bw., I, 48, ligne 22; cf. encore Bw., I, 64, 70, 71, 72, 73 cf. Kuhb, I, 159.
3. Bw. L'oAUI. 3874 — 4 Bws 1, 82.5. Bw, I, 51, 56. CfBrief vom 1. Pfingsttag 1836 an Franz (Oesterreichische Rundschau, XXX, 2)).
comprend point pareilles choses ! ». Elise comprend avec son cœur, travaille jour et nuit pour son ami, économise tout ce qu'elle peut et le lui envoie. On devine ce que signifie pour Hebbel l’acceptation. Il a assez d'affection pour Elise? et d’entêtement à vivre pour accepter; mais même après cela, il se trouve qu'il a vécu tout un été, sans dépenser, propriétaire et cordonnier compris, plus de 130 marks. Las jusqu'au fond du cœur, il ne conserve plus de son indomptable énergie que les deux instincts les plus nobles : son amour pour sa mère, et son orgueil :
« Toute ma vie, tous mes efforts ne sont maintenant plus qu'une lutte pour ma mère et une pierre tombale. Celle-là ne doit point
pâtir, au moins pas en espérance — depuis longtemps déjà Je ne puis lui donner plus — celle-ci ne doit point être déshonorée par
de mauvaises langues. Autrement, comme elle me pèse, cette vide et morne existence, comme cela me pèse, de falloir travailler encore pour un fardeau qui m'écrase, afin qu’elle me reste?! »
Les études de droit ne parvenaient pas à le réconforter et il n'eut point de peine à se ranger à l'avis de son maître Thibaut : « Vous finirez par abandonner cette carrière, car il y a en vous autre chose qu'un juriste. Je connais assez votre énergie pour savoir que vous ne prendrez la décision qu'après avoir passé l'examen, mais vous avez assez perdu de temps. » Il se décida alors à aller à Münich où la vie était moins chère qu’à Heidelberg et où il pensait trouver, en même temps que l’occasion d'admirer et d'étudier des chefs-d'œuvre artistiques, plus de ressources matérielles *, Il partit le 12 septembre 1836.
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Son voyage à pied du 12 au 29 septembre entre Heidelberg et Munich ne fut pas non plus sans importance pour son développement.
D'abord c'était à chaque voyage une impression de délivrance. Il lui semblait que la cage s’ouvrait; il se sentait renaître; il écrit à Elise : voyager, c'est vivref. Et de fait, ces quelques jours furent les plus beaux de $a vie d'étudiant. Il visita d’abord Strasbourg, où il monta sur les tours de la cathédrale : « Sur le Münster, je ne pensai qu'à Gœthe. J'étais devant la petite plaque où son nom est gravé. Je le vis fouillant de son regard d’aigle la riche et magnifique Alsace et pressentant Gütz von Berlichingen, qui le suppliait de le délivrer d’une longue mort et de le faire vivre éter-