Bw., I, 57, 76 et suiv. — 2, Bw., I
3. T., 156; Bw., I, 93; dans d’autres passages de ses lettres et de son journai s’affirme au contraire la ténacité combative et ce « Selbstgefühl » de Hebbel (cf. supra, 129) contre lequel aucune adversité n’a de prise; cf. Bw., I, 57, 62, 75, 91; T., 157, 330.
4. Kuh, op. cit., I, 163; pour cette évolution cf. Bw., I, 46, 54, 55, 62, 77, 80.
0. Bw., V, 45; cf. Bw.L 80-84 Kuh, 1, 163.26. Bw., 1, 103; cf. Bw., I, 114 et VI, 357.
nellement. Je le vis en bas, à l’intérieur de l’église, où lui vint la conception la plus pure, la plus angélique de la femme, celle de Gretchen, Il me semblait que le torrent de sa vie pénétrait dans mon cœur. Ce fut un jour splendide, inoubliable!. » .
À Stuttgart, il fut bien reçu par Hermann Hauff, le rédacteur du Morgenblait qui lui promit d'accueillir avec le plus vif empressement ses articles de correspondance de Munich, et Gustav Schwab, rédacteur pour la partie poétique, le complimenta à propos de quatre
de ses poésies qu'il avait insérées et lui remit une lettre de recom- . mandation pour Tubingue, où se trouvait Uhland. Ils s’entretinrent ensemble du pays dithmarse et Schwab proposa à Hebbel d’être pour sa province ce qu'Uhland et lui étaient pour la Souabe. Hebbel, nous nous le rappelons, avait à Wesselburen déjà formé des projets analogues ? et n’eut pas de peine à accepter le conseil; pour le reste, son indépendance est absolue : « je pris les compliments pour tels et restai au fond indifférent, n'ayant pas besoin, pour apprécier mes poésies, de criterium extérieur? ».
Ce qui lui importait davantage, c'était le jugement du maitre, d'Ubland. Il lui avait déjà écrit de Heidelberg, le 4 juillet 1836‘, pour lui recommander et lui dédier ses premières poésies; « vous avez eu la plus grande influence sur leur genèse et leurnature. Connaissant peu Gœthe, et partant, étant donnée la précision souvent sibylline de ses compositions, m'en détournant, errant avec Schiller sur le terrain de la réflexion stérile, vous m'’êtes apparu comme un apôtre à la fois de la nature et de l’art; vous m'avez ramené pour l'inspiration et la technique aux motifs simplement humains et m'avez fait gravir une cime dont je ne pus vraiment mesurer la hauteur que parce que le souffle me manquait5. C’est avec ravissement que Je me souviens de l'instant où votre première romance : des Sängers Fluch me tomba sous la main; je date d’alors une nouvelle époque. Pendant des années, je ne connus d’autres jours de fête que par vos poésies, dont je parvins à faire l'acquisition, et, récemment encore, das Glück von Edenhall, dont l'idée et l'exécution sont uniques dans la littérature allemande, me procura l’occasion de jouir le plus purement de votre esprit infiniment harmonieux. »
Uhland ne répondit pas, et Hebbel écrivit, le 3 septembre, ces lignes, qui donnent l’idée la plus exacte tout à la fois de sa sincérité et de son indépendance : « Qu'Uhland n'ait pas répondu à ma
1. T., 571, voir aussi le récit de ce voyage: ein Abend in Strassburg (W. VIII, 66) et la lettre du 26 octobre 1836 à Franz (Oesterr. Rundschau, XXX, 5).
2 2Cf-Esupra, 115-et Bw:,.1:.97, 99, 112.
3. Bw., 1, 97, cf. pour ses projets littéraires, Bw., I, 48-51, 58, 82, 86, 90; VIII, 16; sur son lyrisme Oesterr. Rundschau, XXX, 2, Brief vom ersten Pfingsttag 1836 an Franz, et Grenzboten, LXXI, 13, encore une lettre de Heidelberg, 1836, adressée au même Franz. |
4, Bw., I, 66; cf. lettre à Franz du 22 mai 1836 (Bornstein, IF, 295). — 5. Cf. supra, 80. +
6. La lettre n’était pas arrivée à destination, comme Hebbel l’apprit quelques jours après, et il en conclut que le même sort était advenu à ses poésies, Ühland n’ayant point eu le temps de lire les journaux où elles avaient été imprimées. Bw., [, 98.
lettre aimable et respectueuse, cela m'étonne, mais ne me décourage
as. Je n’en suis plus à l'époque où je mesurais mon moi à d’autres. J'ai été au-devant du grand homme d’une façon digne de moi comme de lui et des relations avec lui m'auraient réconforté au plus profond de mon âme. S'il ne veut pas de ces relations, cela ne diminuera en rien mon culte pour lui; mais ne me fera pas non plus penser plus mal de moi-même. »
Il lui rendit visite à Tubingue, et cette visite rappelle l’anecdote que Gœthe raconte dans Dichtung und Wahrheit de Gottsched et sa perruque. « L'homme est un fou : que Jupiter laisse ses foudres, et il verra si on continuera à l’encenser, » Il s'attendait à trouver un dieu et se trouva en présence d’un bonhomme insignifiant et maladroit, d’une simplicité « désagréable ». Et quel entretien! comment s'ouvrir à un homme qui ne savait pas dire deux mots de suite et ne pouvait même pas adresser un blâme à la servante sans le rédiger d'abord par écrit? Hebbel se jure bien de ne plus se laisser intimider par personne et, désillusionné, se remet en marche, par Ulm et Augsbourg, vers Munich?.
Munich, où il arriva le 29 septembre, lui plut tout de suite et il aima cette ville jusqu’au bout, bien qu'y ayant vécu les jours peutêtre les plus douloureux de sa vie. Il l’aima pour toutes les impressions nouvelles qui y agirent sur lui, pour la beauté de ses rues, de ses promenades, de ses monuments, pour le bon marché de la vie, y compris la bière et le reste, mais surtout pour la parfaite indépendance où chacun peut y vivre.
Presque en même temps que lui, un autre hôte faisait son entrée dans la capitale de la Bavière : le choléra. Mais Hebbel, quoique très fatigué physiquement et moralement, s’abandonne à une confiance mystique : il est sûr de ne pas disparaître avant d’avoir produit ses fruits #.
D'abord, le changement d’atmosphère avait amené une amélioration sensible de son état : le mécontentement, l'hypocondrie s’en étaient allés. Mais n'écrit-il pas à Elise, à peine deux mois après son arrivée, que, dans cet intervalle de temps, il n'avait pas pris cinq repas chauds, et qu'il se nourrissait de pain sec? Comme il prenait de temps en temps du café pour se soutenir, ses connaissances, qui ne soupçonnaient point que c'était là la moitié de son repas, lui conservaient la particule et « Monsieur de Hebbel » dépérissait dignement dans son « palais » humide.
1. Bw., I, 91, à d’autres correspondants il dissimule le silence d'Uhland et son amour-propre le pousse jusqu’à travestir les faits (Bw., I, 74). 2. T., 2636, 5983; Bw., 1, 98, VI, 157, 355:=VII, 276, Kuh, I, 17lLet suiv.
3. Bw., 1, 96, 103. T., 1494; cl. Gemälde von München, N., IX, 403 et suiv. : Kuh, 1, 177, 178; Werner, 74; Tibal, 141-145. è ON O1 RAGE 0 A SA ER = : 6 AIO) 19 90% D 18, 165, 323 5. Bw., I, 96, 107, 120, 149, 205,
Il suivait les cours de l’université et travaillait beaucoup, mais d’une façon très personnelle et en se désintéressant tout à fait d’un programme d'études juridiques. Il signe la première lettre qu'il adresse de Munich à Elise : Fr. Hebbel, maintenant non plus étudiant en droit, mais homme de lettres !.
Le voilà d’abord journaliste. Il envoie au Morgenblatt toute une série d'articles sur la fête d'octobre, puis sur les collections publiques : la Glyptothèque et la Pinacothèque, sur les ravages du choléra dans la ville, les nouvelles constructions dans le jardin anglais, l'art, le théâtre, etc.?. Tout ce qu’il envoie n’est pas imprimé, et Hebbel ne réussit pas comme correspondant, car il lui manquait ces dons de mobilité insouciante et de légèreté de plume qui font le bon reporter. Décidément, il n’était point homme à faire carrière ÿ.
Il restait toujours le solitaire farouche, le pauvre honteux, le
.misanthrope entêté à vivre; aux heures d’abattement, il songe à sa mère et à cette sorte de défi qu'il avait jeté à l'adversité : réussir envers et contre tout. Malgré l'extrême bon marché de la vie à Munich, son pécule diminue, la fièvre, la faim ruinent peu à peu sa santé, rendent de plus en plus tragiques ces bilans qu'il établit régulièrement, non point pour s’abandonner à un mal du siècle où il se serait complu, mais, tout au contraire, par un besoin irré-
- sistible de combattant qui veut se rendre un compte exact de chacune
de ses étapes. Lorsqu'il se retourne, c'est l'horizon sombre de sa
Jeunesse; devant lui, non moins sombre, l'avenir : n'est-ce point le cercle tragique qui de toutes parts l’enserre, et, se détournant de Wesselburen, ne va-t-il pas le retrouver en d’autres points? N'importe, il faut aller de l'avant! C’est de plus en plus consciemment qu'il trainera le boulet de son passé. Le 19 octobre 1836, il écrit dans son journal : « il y a en moi un enfer de susceptibilité et d’aigreur; c’est là un résultat de ma vie antérieure, que je dois, sous ce rapport comme sous tout autre, expier pendant la présente ». — Le 14 mars 1837, c'est la même plainte, plus précise, dans une lettre à Elise : « Tu penses qu’avoir grandi dans la misère
1. Bw., I, 101, cf. Bw., I, 206-210, où il annonce à Amalie Schoppe qu’il abandonne le droit pour la littérature.
2. W., IX, 361 et suiv. Reisceindrücke, München, 1836-1838, envoyées au Morgenblaté für gebildete Stände -(Stuttgart und Tübingen, im Verlage der I. C. Cottaschen Buchhandlung, 1836-1837) qui devint en juillet 1837 le Morsenblatt für gebildete Leser. Hebbel y écrivit encore en 1837, 1838, 1839, 1840,
3. Bw., I, 200; cf. ses articles. W., IX, 361-401 et Bw., I, 97, 100-103, 118, 161, 180, 185, 216; 232,245, 279, 280,
4, © , 393; Bw., 1, 116; Kuh, I, 180 et suiv. et lettre du 26 octobre 1836 à Franz : Oesterr. Rundchau, XXX, 5): « Ich kann Dir nicht sagen, wie mich Welt und Existenz anekeln; es ist ganz anders, wie chemals, damals 4ofte ich nur nichts, jetzt wünsche ich nichts. Und dazu muss ich mich noch bis aufs Blut quälen, um nur nicht zu verhungern; nicht genug, die Kette zu schleppen, muss ich sie auch noch selbst schmieden. Wahrlich, wenn nicht meine Mutter wäre, und wenn mein Stolz mich nicht zwänge, durch irgend eine würdige Hervorbringung mein Herz in seinen Klagen zu rechtfertigen... ich nähme den Parzen eine kleine Arbeit ab » (cf. supra, 150 et n. 3).
et la pauvreté pourrait avoir du bon pour moi? Non, c'est la pire malédiction pour une existence humaine, aucune éternité ne peut la détourner de la tête du malheureux. Il arrive toujours trop tard et ne parvient dans tous les cas jamais à une individualité complètement formée. Un tantinet plus de bonheur, tout Juste un peu de soleil dans les premières années, et l'arbre aurait poussé de tout autres branches, porté de tout autres fruits. L’effort nécessaire à percer les murs qui emprisonnent consomme les forces les plus nobles!. » Une lettre du 9 mars 1838 reprend, avec encore plus de force, ce leitmotiv de regrets, de vie manquée : « Songe à mon destin : ma jeunesse a été un enfer, mes plus fraîches années d’adolescent, j'ai dû les gaspiller sur la plus ingrate galère, sous les ordres d'un philistin maniéré, et maintenant il me faut combattre pied à pied pour mon existence, sans savoir si dans trois mois, j'aurai encore comme aujourd'hui du pain à manger et je sens (c’est là la malédiction. la plus terrible) dépérir en moi mes forces l’une après l’autre parce qu’il ne m'est pas donné d’en user librement et sereinement ». On voit combien de plus en plus positive est sa plainte : cenest point du tout une protestation prolétarienne contre les riches, mais le cri du poète qui voudrait fleurir, qui se sent faner à l'ombre ?.
Il convient de noter aussi les doutes par lesquels Hebbel modère ces élans, où l’on pourrait voir de la vanité et de-ne point dénaturer en le commentant son « qualis artifex pereo! » : « C’est la malédiction de ma vie que mon talent soit trop grand pour être étouffé, trop petit pour devenir le pivot de mon existence. Je me rends compte de ce qui est excellent, je l’obtiens parfois, mais à quoi bon, si je ne puis que séjourner en visiteur là où je devrais demeurer? — Et alors, je le redemande : dois-je, puis-je jeter bas un arbre qui m'a déjà donné de si beaux fruits? O disharmonie! disharmonie! et comment y échapper *? » C’est pendant cette période de Munich qu’il écrit la confession tragique qui nous donne la meilleure clef de sa nature. Et c’est toujours le même leitmotiv, repris avec encore plus d’insistance, encore plus de force : « Je le maintiens : le soleil ne luit à l'homme qu'une seule fois, pendant l'enfance et la première jeunesse. S'il le réchauffe alors, il ne se refroidira jamais complètement, etles germes qui dorment en lui donneront de frais bourgeons, des fleurs et des fruits, Tieck dit, quelque part, à ce sujet : « seul celui qui fut enfant devient un homme ». Je frissonnai en lisant cela pour la première fois; le spectre qui m'a volé ma vie avait un nom *. »
Donec felix eris, multos numerabis amicos..….. Le décor seul changeait : il se retrouvait partout isolé autant que misérable. Mais la solitude, l'isolement, étaient déjà à ses yeux des conditions inséparables de l'humaine existence : « J'ai souvent le sentiment que nous autres hommes (c'est-à-dire tout individu), nous sommes si absolument solitaires dans le tout qu'il nous est impossible de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre et que toutes nos amitiés et nos
1.Bw:,L4805%cf.M1-669. 0f. Supra, 16. = Bw LC G0E ct by L22 123, 134, 135. — 3, Bw., I, 213. — 4. T., 1323 (22 novembre 1838).
amours ressemblent à la dispersion des grains de sable au souffle du vent! ». À peine quelques jours après’ leur arrivée à Munich, son ami Rendtorff avait dû en repartir et le laisser complètement seul dans la grande ville?. |
Dans la suite, il revit certains de ses anciens camarades : Schumann de Heidelberg qui lui rendit visite assez fréquemment, un certain Evers de Wesselburen, qui lui causa maint ennui et avec lequel il dut rompre bientôt * et Rudolf Ihering, qui nous a donné du Hebbel de Munich un portrait intéressant‘; il fit la connaissance du conseiller aulique Vogel et de sa femme, fille de Jean Paul qui lui procurèrent l’occasion de réagir contre son hypocondrie et de - s'entraîner dans leur salon contre la timidité; il se lia aussi avec le peintre Bischof qui l’introduisit parmi les artistes de Munich et lui fit partager bientôt son admiration pour Cornelius.
Mais ce ne furent point là des relations suivies, ni de véritables amitiés qui eussent pu combler le vide de son cœur. Son meilleur camarade fut le jeune musicien Franz Gartner qui s’intéressa vivement à ses premières poésies, en mit quelques-unes en musique, reconnut à Hebbel de véritables dispositions musicales, et le dédommagea, dans une certaine mesure, de ne pouvoir fréquenter, faute d'argent, les concerts etles théâtres. Hebbelse fit son mentor, comme il le devenait immanquablement pour tous ses amis de jeunesse, et, peu satisfait des résultats, se détourna de \luif. Il lui restait les rares, mais si précieuses affections du passé : sa mère, Elise et Emil Rousseau, son intime”.
D’avril 1837 à août 1838, ce dernier vint même le rejoindre à Munich pour s’y préparer auprès de lui au doctorat. Plus encore que Franz Gartner avec lequel il le mit en relations, Rousseau retomba sous l'influence de Hebbel.et s’y abandonna de toute son âme $. [1 lui témoigna la confiance et l'attachement d’un disciple, se laissa guider et diriger par lui tant dans ses études philosophiques que pour ses essais poétiques et fut le confident toujours attentif, toujours docile de l’autoritaire et doctoral Dithmarse. C’est lui qui recopiait ses poésies lyriques * et c’est sans doute Hebbel qui lui indiqua le sujet de sa thèse à laquelle il collabora activement. Il lui servit, le 28 août, de contradicteur et eut la joie de voir triompher son élève; pour sa part, il renonçait au diplôme, qu'il eût fallu payer!®. Les deux amis avaient ensuite décidé de fonder à Hambourg une revue littéraire pour combattre la Jeune-Allemagne. Mais la maladie et le deuil vinrent anéantir ces projets ‘!.
DUT LSL RU 1 2230 2 0T., 308 "3: TT, 208\618,.2698. 4: Kubh, I, 258-262. — 5. T., 1384, 1392, 1464. Bw., I, 151, 356, 374, 389; cf. encore Kulke, 36 et 37. — 6. T., 1404, 1499, 1508. Bw., I, 374, 381, 403. Pour cette liaison et le portrait de Hebbel par Gartner, cf. Kub, I, 208-210. É
7. Hebbel aimait beaucoup son frère Johann, mais ce dernier lassa son affection par d’incessantes demandes d’argent; leurs rapports se bornent à des discassions d'intérêts; cf., en utilisant la table de l'édition critique (Bw., VIII, 143) : Bw., I, de 42 à 306; VIII, 1 et 14; cf. T., 230, 514, 743.
8. Kuh, Ï, 203-206: Bw., I, 218-319, 338-339, 349. — 9, Bw., I, 254. — 10, Bw., I, 301, 383: Kuh, I, 231-233. — 11. Bw., [, 267, 285, 303, 314, 349-350; T., 4639 et
Avant Rousseau, et plus encore que lui, Elise lui était une preuve vivante que les « nubila tempora » ne sauraient décourager un cœur fidèle. Elle continua à lui envoyer de réconfortantes lettres et l'argent économisé par elle aux prix des plus dures privations ; elle s'intéressait à tous ses actes, à tous ses efforts, mais surtout à sa santé et à sa garde-robe, et on se demande comment il eût pu, sans elle, échapper à sa misère d'alors; tandis que l'enfant prodigue courait le monde à la poursuite de son génie, elle fut le véritable « soutien de famille » et, au nom de l’absent, qui l’ignorait, apporta à la vieille mère ses subsides comme elle les avait envoyés au fils !. Mais la reconnaissance n’est point l'amour. Hebbel ne se sentait pas endetté envers Elise au point de lui sacrifier sa destinée à luiet il décidait à l'avance de la sienne, en écrivant dans son journal de juillet 1837 : «il y a des cas où c’est péché que d'accomplir son devoir ? ».
Ce qui est franchise, lorsqu'il se parle à lui-même, devient rudesse, lorsqu'il écrit à Elise, en réponse à des mots de passion : « nos relations ont pour base un roc moral, l'estime réciproque : il a pu s’y mêler un trouble des sens — ne le regrettons pas — c'était naturel et même, étant données les circonstances, inévitable — mais regrettons encore moins que ce trouble soit passé* ». Et dans la même lettre où il reprend à son compte le mot de Gœthe à Bettina : « la passion est la clef de l'univers ‘ », il écrit à Elise toute une dissertation sur le mariage *. Il oublie même, en cette occasion, que quelques jours auparavant il lui avait déjà écrit à ce sujet tout ce qu'il pouvait raisonnablement désirer qu’elle sache : « Le mariage ! c'est pour moi de toutes les choses effroyables la plus effroyable et certainement je ne m'y résoudrai jamais, car c'est vouloir mettre le ciel en bouteilles © ».
La passion est la clef de l'univers. La même clef qui permettait à Hebbel de fermer son cœur à Elise Lensing allait lui permettre d'ouvrir celui de Josepha Schwarz. C'était la fille d’un pauvre menuisier ; il la connut d’abord comme ménagère, elle blanchissait son linge, faisait ses commissions. Vraie Munichoise, naïve et sen- : suelle, précoce et crédule, elle alla se promener avec lui au « jardin anglais » et le conduisit aux concerts catholiques de l'Avent. Hebbel l'appelait Beppi et dès le 23 décembre 18367, elle inscrit de sa propre main son nom dans le journal du poète. Chacun faisant la moitié du chemin, elle devint sa maîtresse, elle, flattée d’avoir été distinguée par un homme instruit, qu’elle tenait même pour riche, lui, bien aise de se laisser aimer et de satisfaire sa nature sensuelle et communicative. Mais, dès le 7 janvier 1837, une ombre passe sur
1. Voir Kub, I, 185, 206, 207, 235 et toute la correspondance de cette époque. Pour les envois d'argent, cf. Tibal, 146-147.
2. T,, 805. — 3. Lettre du 19 décembre 1836. Bw., 1, 136, cf. déjà lettre du 6 avril 1836. Bw., L, 52. — 4. B\w., I, 133. — 5. Bw., I, 131 et suiv. — 6, Bw., I, 121; cf. Tibal, 170-173.
7. T., 524; cf. Kub, 1, 209 et 246-248; cf. encore T., 423, 460, 522; W., IX, 415 et Brief an Franz aus München vom 26. Oktober 1836 (Oesterr. Rundschau, Wien, XXX, 5).
cette idylle : « Etrange! étrange! Josepha m'a raconté ce soir un rêve qu'elle à eu dans la nuit du dimanche (la veille elle m'avait fait des aveux, dont sa grande sincérité seule put me faire oublier le contenu) : après s’être endormie avec la pensée que tout désormais était fini entre nous, elle rêva qu'une autre jeune fille était venue la trouver et lui avait dit de me laisser courir, que je pro- . mettais le mariage à n'importe qui! ». Cette confession donne la note juste de leurs rapports. Après une rupture de quelque temps, ils se reprirent et Hebbel alla même loger chez les parents de Beppi au grand étonnement de ses camarades. De jour en jour, les prétentions de la jeune fille augmentaient : ses parents surtout prenaient la chose au sérieux. Il ÿ eut des scènes ? à plusieurs reprises, surtout quand le frère de Beppi, dissipé et débauché, fut arrêté pour vol. Hebbel vécut ainsi auprès d’elle dans une atmosphère, en somme, pénible et lourdé. Pas plus que sa liaison avec Elise, ses relations avec Beppi n'étaient définitives. Josepha ne pouvait guère inspirer son lyrisme, comme jadis les douces figures de Wesselburen. Sous le toit du menuisier Schwarz, Hebbel ne découvrit que son Meister Antony et les originaux de sa tragédie bourgeoise : Maria Magdalene.
Cependant, loin de se laisser abattre, il arrive à relever son humeur et à s’endurcir contre l’adversité et l'isolement. Les derniers mois de 1837, les premiers de 1838 marquent ces progrès et, à force de songer à la mort et au suicide, il se trouve qu'il est plus que jamais résolu à vivre, envers et contre tout. La plus humble des améliorations apportées à son état précaire suffit à lui rendre courage et espoir. Elise lui envoie, à l’occasion de la Noël, un complet neuf; il répond par la belle lettre du 7 décembre 1837*, une de celles qui montrent sous le jour le plàs favorable les côtés nobles de sa nature et nous font le mieux comprendre son optimisme sombre, mais indéracinable. Pourtant il ne peut se défendre du cruel regret d’être pauvre. Oh, cette pauvreté qui paralyse l’âme tout entière, et qui l'empêche de témoigner sa reconnaissance autrement que par des paroles ! « Le voilà de nouveau, ce pâle fantôme qui me poursuit à chacun de mes pas, le fantôme d'une vie en désarroi et inextricable, et cependant je me disais hier, à la vue du bel habit : « Dans cet habit, tu ne vas plus être aussi hypocondriaque ». L'homme est un fou, mais ce propos que je formais ainsi n’est cependant point aussi fou qu’il en a l'air; j'ai de nouveau espoir * ».
Le 12 janvier 1839, il écrit encore à son amie : « une nouvelle année, un nouveau bonheur! Sous ce rapport comme sous d’autres, il faut admirer la force qu’a l’homme de tirer un fruit du néant le plus absolu et d’apaiser le besoin par le besoin même * ».
1. D, 574. — 9. T., 574, 576, 582, 673, 745, 935, 1458: Bw., VII, 302, 303.
3. Bw., 1, 242; cf. Bw., I, 125 « der Geiïst ersetzt alles. nur keine Hosen ».
4. Bw., [, 249, 243: nous sommes habitué chez Hebbel à ces réactions d’optimisme, cf. Bw., I, 159, 198-199, 207-208, 249, 269, 274-275, 288, 298-299; Cf. T., 1398.
5. Bw., I, 376, 377; cf. T., 1264. La pensée de certaines de ses poésies lyriques le réconfortait, cf. T., 1329.
Et certes, dans l'intervalle, il avait été cruellement frappé : c'était bien le vide le plus affreux qui s'était fait autour de lui, et comme un appel irrésistible du néant : le 4 septembre 1838, sa mère était morte !, Avec elle, c'était sa jeunesse qui s’en allait, une période de sa vie qui se fermait, sur une défaite. Car n'’était-ce point avant tout pour sa mère qu'il avait lutté jusqu'ici*®? Il lui écrivit dans son journal du 18 septembre * un adieu suprême, mais il était comme assommé par ce dernier coup et avouait n'avoir plus la force de souffrir : « Maintenant je suis moi-même à demi mort. Sa mort n'est-elle pas comme un avertissement divin de n'avoir plus rien à attendre de l'avenir? Désormais Je veux croire que Je puis mourir, moi aussi, conviction que je ne pus avoir lorsque le choléra faisait autour de moi d'innombrables victimes... Une chose est certaine : c'est qu’elle n'aura pas en vain enfanté un poète. Je veux, autant que cela est en mon pouvoir, revêtir sa mémoire du plus bel ornement de poésie : le même bûcher qui l’a consumée la transfigurera aussi® ».
Ainsi, jusqu'en cette suprême épreuve, Hebbel persistait à croire que l'individu ne peut disparaître qu'après avoir donné ses fruits et laissé des traces de son passage. C’est alors qu'un second deuil, tout aussi terrible, s’abattit sur lui : quelques semaines après sa mère, il perdit son ami Rousseau, le 2 octobre. Un nouveau cri de désespoir lui échappe : « Oh! maintenant le monde est vide pour moi! » Il écrit cela dans l’admirable lettre du 5 octobre 1838, la plus belle, peut-être, que nous possédions de lui. Le 18, il retrouve son calme et son courage‘.
Il songeait déjà à retourner à Hambourg, mais malade et sans ressources, il ne pouvait affronter pendant l'hiver le voyage à pied. La famille de Rousseau, les Vogel, Emilie Fôrster, l’orientaliste Lilienthal, dont il fit la connaissance à la bibliothèque, et enfin Gutzkow — qui lui commanda quelques comptes rendus pour le Telegraph — V'aidèrent à ne pas s’abandonner aux idées noires qui l’assaillaient parfois”, et le 19 février 1839, il peut écrire : « La vie est un combat, et c'est là précisément sa plus belle qualité ». 11 déclare à Amalie Schoppe qu'il ne quitte Munich qu’à cause de son insignifiance littéraire et surtout autant par besoin de fuir l’obsession des deuils cruels qui l'y ont frappé que par nostalgie et désir de revoir les amis du Nord.
Le 11 mars, il quitte la « sombre ville ». Beppi, dont le nom clôt le journal de Munich, l'accompagne deux heures de chemin, puis
1. Cf. lettre de son frère Johann lui apprenant la nouvelle : T. I, p. 427-4130. C'est une des rares lettres où il est question d’autre chose que d'argent; peu après, du reste, les demandes recommencent; cf. pour la période qui nous CPE Bw., I, 313, 335, 359, 377; II, 7 et encore T., 1350, 1368, 1620, 1701,
2. Bw:, I, 304 et 309; cf. supra, 146, 149; cf. Bw., I, 153-154; 260, 280, 301. — 3. T.,1995.-—4 Bw., L12; cheb LA54: cf Kuh, 1 238-235:
9. a 1,326. 06, 651 /Kub 0235207 Tr 01517 1819/1825) 1359, 1356; Bw., 1, 181. , 8. Bw., I, 397; cf. plus tard, Bw., VI, 363; cf. T., 1494, 4510; cf, Kub, I
ils se séparent en pleurant à chaudes larmes et le poète, portant tout son avoir et suivi de son petit chien, s’en va sur la grande route, tel un chemineau, Les péripéties et les tourments de ce voyage, il nous les a retracés lui-même d'une plume émouvante’. Maltraité par les intempéries, après mainte privation et mainte aventure, il arrive par Nuremberg et Gœttingue à Hambourg dans un état pitoyable, le 31 mars, et y est recueilli par Elise.
Nous avons vu Hebbel traverser une crise redoutable après avoir désespéré presque du bonheur et de l’avenir?. Nous l'avons vu reprendre foi en lui-même, marquer ses progrès et se donner un but?. Non point qu'il commence à présomptueusement méconnaître la terrible importance du milieu, des circonstances. Mais il a maintenant de plus en plus confiance en l'individualisme libérateur et sent qu'il est temps pour lui de passer de l’introspection stérile et déprimante à l’action, d'affirmer virilement son indépendance et sa fierté ÿ.
Il le fait dès son arrivée à Hambourg, aux premiers jours d'avril 1839, en formulant sa nouvelle devise : « Force tient lieu de bonheur $ ».
À ce moment, la maladie s’abat sur lui. C’est d’abord une fièvre gastrique qui le cloue au lit, puis une fluxion de poitrine qui le laisse épuisé et arrête le journal pendant trois mois, enfin, en juillet 1840, une attaque de jaunisse et tout un cortège de petites indispositions. Hebbel songea au suicide 7. Elise était près de lui et le soignait avec dévouement, mais la misère, elle aussi, s’asseyait
toujours à sa table ou à son chevet. Ce qui restait des honoraires dérisoires, une fois payés les frais d'impression, subvenait à peine c 9 pay Ï »
à leurs besoins les plus pressants, et le seul cadeau dont le sort les gratifia alors fut un enfant à nourrir : le 5 novembre, un fils leur naquit ÿ.
Quelle amertume éprouvait alors ce bohème au front sérieux à voir l'existence facile échue à d'autres écrivains, Stelfens et Byron par exemple *. Son journal nous fait assister à l’irrésistible montée
1. Reisejournal von München nach Hamburz (wôrtlich nach dem unterwegs mit Bleifeder geschriebenen Original), T., 1529, 2654; cf. Kuh, 1, 255-258; 263-4, et encore le saisissant tableau de Richard Pfeiffer : die Jugend, 1913, n° 12; Friedrich Hebbel-Nummer.
2. T., 135%. — 3. Bw., [, 207, 388 et 389: T., 1550. — 4. Bw., I, 223, 224. — ». T., 1494, 4510; Bw., 1, 118.
6. T., 1538; toute sa correspondance de la fin du séjour de Munich marque cette même décision; cf. Bw., [, 353, 354, 361, 362, 373, 383, 385-387, 389, 391- 395; cf. 25 février 1839 (Bw.. I, 40) « wie ich bin, so will ich seyn ».
7. T., 1620, 1631, 1649, 2337, 2418, 2513; Bw., Il, 4, 78; cf. aussi la lettre à Gartner du 15 mars 1853 (T., 5086), où Hebbel rappelant cette période de maladie et d’exaltation raconte qu’il fut tenté alors de détruire tout ce qui pouvait rappeler son existence et notamment ses Gedichte qui, à peu d’exceptions près, lai paraissaient si peu satisfaisantes.