CHAPITRE VII
Gentiane acaule (Gentiana acaulis L.).
Etude de la Gentiacauline.
La Gentiane acaule (Gentiana acaulis L.) est une plante vivace qui croît dans les pâturages des montagnes de 1.200 à 2.000 mètres d'altitude. On la rencontre également, à des altitudes moindres, dans les sols tourbeux.
C'est une petite plante qui se compose uniquement d'une racine grêle, portant au collet une rosette de feuilles d’un vert mat clair, molles, ovales, d'où s'élève une tige courte garnie seulement de deux paires de petites feuilles et terminée par une seule grande fleur bleue, dressée, de 4 à 6 centimètres de longueur, en tube à bords ondulés, divisé en 5 lobes courts. Cette fleur, d’un beau bleu, est fort jolie et attire l’œil ; sans cette circonstance, le Gentiana acaulis L. disparaîtrait au milieu de la végétation luxuriante des prairies montagneuses et passerait à peu près inaperçue, étant donnée sa petite taille.
La Gentiane acaule fleurit, dans les montagnes, pendant le mois de juiliet. C'est à cette époque qu'elle a été récoltée au Lautaret, en 1910 ; elle a été traitée par l'alcool bouillant, à Paris, 2 jours après sa récolte.
On n'a pas cherché à essayer séparément les racines d'un côté et les feuilles et fleurs de l’autre. Voici les résultats de l'essai qui a porté sur la plante entière :
ee Te.
Rotation iniliale(l =) rte erEEerrE — 2°19° Rotation après action de l’invertine......... — 3°26' Rotation après action de l'émulsine......... + 24 Sucre réducteur initial.........., SR STE 1 gr.,294 Sucre réducteur après action de l'inverline.. TOUS Sucre réducteur après aclion de l’émulsine.. 8012
Sous l'action de l'invertine, on a constaté un recul de la déviation de 67° avec formation de 0 gr.,499 de sucre réducteur, ce qui donne un indice de 446, notablement inférieur à celui du saccharose, 603.
Sous l’action de l'émulsine, le retour a été de 3°50’, et il s'est formé, en même temps, 1 gr.,219 de sucre réducteur. L'indice. que l’on calcule, 318, est plus élevé que celui qu'on a obtenu jusqu'ici avec les autres Gentianes et semblerait indiquer qu'on ne se trouve pas en présence du même glucoside.
On a cherché à extraire ce glucoside en partant d'un extrait alcoolique provenant de 400 grammes de plantes fraîches. L’extrait a été traité par 250 cm* d’alcooi absolu, dans le but de mener les opérations comme on l’a déjà fait pour l'extrait des tiges foliées de Gentiane jaune (p. 37).
Par un repos de quelques jours, on a vu se faire, dans le liquide alcoolique, une abondante cristallisation d'un produit en aiguilles. On a continué l'épuisement de l'extrait par l'alcool à 95°, de façon à en séparer ce produit qui a cristallisé encore dans les liqueurs provenant de quatre nouveaux traitements à l'alcool. Finalement, on a recueilli tous les cristaux formés, on les a lavés à l'alcool et on les a fait sécher à l'air. [1 y en avait 6 grammes, ce qui représente un rendement de 15 grammes par kilogramme de plante fraîche. On trouvera, à la fin du chapitre, l'étude de ce produit de nature glucosidique, que j'ai nommé gentiacauline.
Les liquides alcooliques séparés des cristaux de gentiacauline ont été évaporés à sec, sous pression réduite. On a repris l’extrait par l’eau distillée, et on a agité la solution avec de l’éther qui a dissous une matière grasse verte que la plante renfermait en assez forte proportion et qui avait passé en solution dans l'alcool. On a traité ensuite le liquide aqueux par l'extrait de saturne comme il est dit à la page 37. Finalements on a obtenu
un extrait pesant 17 grammes que l'on a traité, à trois reprises, par 100 em? d’éther acétique bouillant. Par refroidissement et repos, ilne s’est fait aucune cristallisation dans ces trois liquides. On les a réunis et concentrés aux quatre cinquièmes : la gentiopicrine n’a pas cristallisé. |
On a évaporé à sec, on a repris par l’eau et on a filtré pour éliminer des substances insolubles ; on a évaporé le liquide à sec, sous pression réduite, et on a traité l'extrait pesant 1 gr.,50 environ par 50 cm® d'’éther acétique anhydre : cette fois encore, il ne s’est pas déposé de produit cristallisé.
Devant ces insuccès répétés, on a essayé de caractériser la gentiopicrine par ses propriétés vis-à-vis de l'émulsine, ainsi qu'on l’a déjà fait pour les graines de la Gentiane ponctuée et pour les tiges foliées de la Gentiane d'Allemagne.
Dans ce but, on a évaporé, les 50 cm° d'éther acétique et on a repris le produit par de l'eau thymolée en quantité suffisante pour faire 50 em? ; on a dosé le sucre réducteur et.on a examiné le liquide an polarimètre ; après quoi, on à ajouté de l'émulsine. Sous l'action du ferment, on a constaté, en 2 jours, un retour de la déviation vers la droite de 4°6’,avec formation de 0 gr.,318 de sucre réducteur pour les 50 cm”, ce qui donne un indice de 155, assez éloigné de celui de la gentiopicrine, 111.
On a essayé aussi de caractériser, dans le produit déposé au cours de l'hydrolyse, la gentiogénine, par la coloration caractéristique qu’elle donne en présence de l'acide sulfurique. Alors qu'avec le produit provenant des essais faits sur diverses racines de Gentianes on obtient une coloration bleue rappelant, par son intensité, la liqueur de Fehling, il ne s'est développé ici qu’une légère teinte bleue, à peu près insignifiante.
Si la gentiopicrine existe dans le Gentiana acaulis L., elle ne S'y trouverait donc qu’en quantité infime, et il existe, dans cette plante, un autre glucoside hydrolysable par l’émulsine, glucoside qui est encore à extraire.
Revenons maintenant au produit cristallisé que nous avons obtenu par l’alcoo! à 95° et que nous avions laissé de côté.
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LA GENTIACAULINE.
Préparation. — On a vu, précédemment, que l’on obtenait la gentiacauline cristallisée en traitant l'extrait alcoolique de Gentiana acaulis L. par l'alcool à 95° à l’ébullition. La gentiacauline cristallisait par refroidissement et repos. En partant de 400 grammes de plantes fraîches, on a obtenu 6 grammes de produit encore impur : la gentiacauline existe donc dans la Gentiane acaule en proportions assez fortes.
On a purifié le produit brut par cristallisation dans l'alcool. Il est difficilement soluble, même à l’ébullition, dans l'alcool! à 95°, tandis que l'alcool à 80° le dissout abondamment. En utilisant l’alcool à 90°, à l’ébullition, on obtient une solution assez concentrée qui cristallise facilement par refroidissement. De 6 grammes de produit brut, on a pu retirer environ 3 gr., 50 de gentiacauline pure.
Propriétés physiques. — La gentiacauline est un corps cristallisé, d'une belle couleur jaune d'or, assez clair, et dont la saveur est plutôt sucrée. Au microscope, elle se présente sous la forme d’aiguilles très fines, réunies en faisceaux ; on reconnaît facilement que ces aiguilles sont colorées en jaune. La gentiacauline cristallise de l'alcool à 95°et à 90° à l’état anhydre. En effet, desséchée d’abord dans le vide sulfurique, puis à l’étuve à + 105°, elle ne perd pas sensiblement de poids. La gentiacauline n'a pas de point de fusion net : chauffée dans un tube capillaire, elle se rétracte brusquement à + 145° et commence à se décomposer à une température qui varie avec la vitesse de chauffe du bain-d’huile, mais qui est généralement comprise entre Æ 154° et + 160°.
La gentiacauline est lévogyre, et son pouvoir rotatoire, en solution aqueuse, a été trouvé égal à :
1° &n — — 63°,75 (p — 0,2000 ; v — 15,1—2;a—— 142’), 3° an = — 63°,94 (p —0,4692; v — 25; 1 — 2 ; æ— — 2024") soit en moyenne : &p = — 63°,84,
DER; NB
Etant donnés le peu de produit dont je disposais et l'impossibilité dans laquelle je me trouvais de me procurer de la Gentiane acaule, pour en préparer une nouvelle quantité, au moment où J'ai isolé la gentiacauline, je n’ai pu en déterminer la solubilité dans les différents dissolvants. On peut dire, cependant, que la gentiacauline est fort peu soluble dans l'alcool absolu et assez facilement soluble dans l’eau. Sa solubilité dans l'alcool aqueux augmente au fur et à mesure que diminue le titre alcoolique.
Propriétés chimiques. — En solution aqueuse, la gentiacauline est précipitée par l'extrait de saturne; la solution, par addition de ce produit, devient d’abord;rouge orangé, puis il se forme un précipité faiblement coloré qui tombe au fond du du tube, tandis que le liquide reste coloré en rouge orangé. Le précipité, examiné au microscope, n’est pas cristallisé.
Le perchlorure de fer dilué au centième donne une coloration verte, assez peu stable. Si on emploie du perchlorure de fer plus concentré, au dixième, par exemple, on obtient une coloration gris sale, la teinte verte étant masquée par la coloration du réactif.
Par addition d’acide azotique nitreux à une solution de gentiacauline, il se forme une cvloration rouge orangé.
La soude et l'ammoniaque avivent la teinte jaune pâle de la solution aqueuse qui est alors d’un beau jaune d'or.
La gentiacauline, en cristaux, présente également certaines. réactions colorées :
Si, à de la gentiacauline en poudre, on ajoute 1 goutte d'acide sulfurique pur, il se produit une coloration jaune très vive que l’eau fait disparaître.
L’aeide azotique nitreux donne une coloration rouge orangé vif, qui rappelle la teinte que l’on obtient en ajoutant à la solution le même réactif.
La gentiacauline réduit, à l'ébullition, la liqueur de Febling. À froid, il se forme une teinte verte. Cette teinte provient de l’action de l’alcali sur la gentiacauline : la coloration jaune d'or produite s’allie à la teinte bleue de la liqueur cuivrique pour donner du vert. À l’ébullition, il se forme un oxydule de
rose
cuivre très léger qui ne se dépose pas; il serait donc impossible d'évaluer, par la méthode directe, la réduction produite. En employant la méthode de Mour, mise au point par M. G. Berrran», on y arrive facilement. On a trouvé ainsi que 1 gr. de gentiacaline réduisait comme 0 gr.,2779 de glucose.
Action de l'acide sulfurique étendu. — L’acide sulfurique à 2 pour 100 hydrolyse la gentiacauline très facilement, ainsi que le montre l'expérience suivante :
On a dissous 0 gr.,4692 de gentiacauline dans quantité suffisante d'acide sulfurique à 2 pour 100 pour faire 50 cm*. La solution accusait, au tube de 2 décimètres, une rotation de — 1912’, On a chauffé cette solution, en tube scellé au bainmarie. Dès que la température du bain-marie a atteint + 90°, on a vu le liquide se troubler, et il s’est formé un produit cristallisé en aiguilles jaune clair.
On a continué de chauffer pendant une heure au bain-marie bouillant ; après quoi, on a laissé refroidir et on a filtré pour séparer le produit de dédoublement qui avait cristallisé au cours de l'hydrolyse. J'appellerai ce produit gentiacauléine. On l’a lavé à l’eau distillée jusqu'à ce que les eaux de lavage ne précipitent plus par le chlorure de baryum, et on l’a fait sécher dans le vide sulfurique. 0 gr.,4692 de gentiacauline ont fourni 0 gr.,2200 de gentiacauléine, soit une proportion de 47,10 pour 100.
Le liquide séparé de la gentiacauléine et qui était jaune, avant hydrolyse, était devenu complètement incolore. Sa rotatation avait passé de — 1°12° à + 20’. Il renfermait, pour 50 cm*, 0 gr.,250 de sucre réducteur exprimé en glucose, ce qui indique que la gentiacauline fournit, par hydrolyse, une proportion de 53,28 pour 100 de sucre réducteur.
En additionnant la proportion de gentiacauléine et celle de sucre réducteur, on trouve 100,38 pour 100; il était donc à prévoir que l'hydrolyse était terminée. Néanmoins, on a chauffé le liquide de nouveau, en tube scellé, au bain-marie bouillant, pendant trois heures. Il ne s’est formé aucun nouveau précipité; le liquide ne s’est pas coloré ; sa rotation est restée 20’; la quantité de sucre réducteur n'a pas augmenté : l'hydrolyse était donc terminée en une heure.