CHAPITRE IX
Gentiana nivalis L. — Gentiana campestris L.
Gentiana tenella Rottbel.
Ces trois espèces du genre Gentiana sont de petites plantes, annuelles toutes les trois, contrairement à la majeure partie des espèces de ce genre poussant dans les montagnes, et qui sont toutes vivaces par leurs racines charnues.
Il était intéressant de savoir si, en essayant ces petites espèces, dont l'aspect ne rappelle en rien celui des autres Gentianes, on retrouverait des résultats du même ordre que ceux que nous ont fournis les plantes que nous venons de passer en revue, C'est pourquoi, pendant mon séjour au Lautaret, je me suis efforcé d'en récolter une centaine de grammes, quantité nécessaire à un essai biochimique. J'y ai réussi pour les trois espèces dont il va être question; mais, par exemple pour le Gentiana bavarica L., je n'ai pu en recueillir qu'une dizaine de grammes ; l'essai de cette plante n'a donc pu être fait.
La Gentiane des neiges (Gentiana nivalis L.) possède une tige grêle, dressée, de 3 à 10 centimètres de hauteur, garnie de feuilles sans pétiole, ovales, opposées et disposées en rosette à la base. La tige est ramifiée, et chaque rameau est terminé par une fleur allongée, d’un bleu vert, La fleur se compose de 5 pétales très effilés et d’une corolle en tube allongé, étalée, au sommet, en 5 lobes courts.
La Gentiane des neiges fleurit dans le courant du mois d'août ; elle croît au bord des torrents, dans les pâturages
humides où elle se trouve mélangée à la Gentiane délicate (Gentiana tenella Rottbel).
Celle-ci est très fluette, et sa taille atteint très rarement 5 centimètres. La tige est très fine, dressée, simple ou ramifiée dès la base ; les feuilles sont petites, à pétioles courts ou sessiles. Ce qui permet surtout de la différencier de la précédente, ce sont ses fleurs. Les fleurs sont petites, bleues, isolées au sommet de très fins pédoneules 4 à 10 fois plus longs que la fleur et plus longs même que la tige qui n’a qu'un ou deux centimètres. Le calice est fortement divisé en 4 ou 5 lobes, et la corolle est en coupe à 4 lobes ovales.
Il est assez difficile, étant donnée la taille de ces deux Gentianes, de les différencier pendant la récolte. La méthode la plus simple est de les cueillir toutes les deux ensemble et d’examiner, au laboratoire, chaque échantillon afin de le déterminer sûrement.
La Gentiane champêtre (Gentiana campestris L.) est plus grande que les deux premières et croît dans les parties moins humides des pâturages. Par son aspect, elle rappelle assez bien la Gentiane d'Allemagne, mais elle est un peu plus petite que celte dernière.
Sa tige est dressée, de 5 à 15 centimètres de hauteur, anguleuse, ramifiée dès la base, à feuilles d’un vert sombre, ovales, étroites. Les rameaux sont tous terminés par des fleurs de couleur lilas, à long pédoncule. Le calice est formé de 4 sépales dont deux plus grands, la corolle est en cloche, barbue à l'orifice du tube et s'étale brusquement en quatre lobes ovales.
Ces trois espèces ont été cueillies, au Lautaret, le 16 août 1912 et ont été traitées, à Paris, par l'alcool bouillant, trois jours après leur récolte.
Les résultats fournis par l'essai biochimique ont été réunis dans le tableau suivant :
G, nivalis G. tenella G, campestris Rotation initiale (1=2)............... — 1°26 — 53 — 2°41° Rotation après action de l'invertine.... — 3°3l’ — 3°41 —3°22 Rotation après action de l’émulsine.... + 2035" —+- 1026” + 1°26° Sucre réducteur initial................ 19".,781 19".,483 1 9r,,052 Sucre réducteur après l’invertine....... 2 , 837 3 , 144 1, 595
Sucre réducteur après l'émulsine....... 4, 90% LP 0172 2 , 848
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1o Gentiana nivalis L. — Sous l’action de l'invertine, on a constaté un recul de la déviation de 2°5’ avec formation de 4 gr.,056 de sucre réducteur, soit un indice de 503, plus faible que celui du saccharose et qui permet d'affirmer l'absence d’un sucre de l’ordre du gentianose.
Sous l'influence de l'émulsine, on a obtenu un retour important de 6°6’, avec formation de 2 gr.,067 de sucre réducteur, soit un indice de 338. Ici encore, l'hydrolyse a été rapide au début avec un indice relativement faible : 4° 57’ en deux jourset un indice de 256, puis elle s’est ralentie et l'indice s’est élevé très fortement, puisque, pour un retour de 1°9’, on a obtenu un indice de 683.
On a essayé la réaction de la gentiogénine sur le produit qui s'était déposé au cours de l'hydrolyse par l’émulsine, mais on n'a pu obtenir la coloration bleue. Le glucoside décelé dans le Gentiana nivalis L. par l'essai à l'émulsine n'est donc pas de la gentiopicrine. En outre, l'augmentation de l'indice au cours de l'hydrolyse par l'émulsine semble montrer que le ferment a agi au moins sur deux principes différents, sans pouvoir préjuger en rien si l’un de ces principes est un hydrate de carbone, comme pour la plupart des Gentianes.
2° Gentiana tenella Rottbel — Sous l'action de l'invertine, le recul de la déviation a été de 2°48',en même temps qu'il s'était formé 1 gr.,661 de sucre réducteur. En supposant que le sucre formé est du sucre interverti, cette quantité provient de l'hydrolyse de 1 gr.,577 de saccharose,et on calcule qu’on aurait dû observer un recul de la déviation de 2° 45’ au lieu de 2° 48". La concordance est donc suffisante, et l'on peut dire que le Gentiana tenella Rottbel ne renferme que du saccharose comme sucre hydrolysable par l'invertine.
Sous l'action de l'émulsine, le retour a été un peu moins important que pour le Gentiana nivalis L., 5°7° au lieu de 6°6’. L'indice a été très différent, 200, au lieu de 338 : pour 5°7 de retour, on a constaté qu'il s'était formé 1 gr.,028 de sucre réducteur. En outre, l'indice a été le même pendant toute la durée de l'hydrolyse,
Le glucoside hydrolysé, de mème que dans le cas précédent,
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n’est pas la gentiopicrine, l'essai de la réaction de la gentiogénine ayant été négatif.
3° Gentiana campestris L. — Sous l'action de l'invertine, on a observé un faible recul de la déviation gauche, 41’, avec formation d’une proportion relativement élevée de sucre réducteur, 0 gr.,543, ce qui donne un indice de 794, indice se rapprochant beaucoup de ceux que l’on a eu l’occasion de rencontrer assez fréquemment au cours des essais d’autres plantes du même genre.
Le retour produit par l'émulsine est plus faible qu'avec les deux premières espèces, 4°48', et l'indice a une valeur qui le place entre ceux que l’on a trouvé pour le Gentiana nivalis L., 338, et pour le Gentiana tenella Rottbel, 200 : il est de 261 (sucre réducteur formé : 1 gr.,253). La valeur de cet indice est restée sensiblement la même au cours de l'hydrolyse, sauf dans les huit derniers jours, où, pour un retour de 20’, il s’est élevé à
Etant donné que, sous l’action de l’invertine, on a obtenu des résultats analogues à ceux que donnent les grandes Gentianes, on doit penser ici à la présence du gentianose, et l'indice de 423 trouvé à la fin de l'hydrolyse par l'émulsine s’expliquerait par la présence du gentiobiose formé précédemment au cours de l’action de l’invertine.
On a essayé également de caractériser la gentiogénine dans le produit qui s'était déposé pendant l'hydrolyse. De même qu'avec les deux premières Gentianes, le résultat a élé négatif : le Gentiana campestris L. ne renferme donc pas non plus de gentiopicrine.
En résumé, les trois petites Gentianes que nous venons d’examiner renferment, toutes les trois, une assez forte proportion d'un principe de nature glucosidique qui n'est pas celui que l'on a rencontré, ou dont on a signalé la présence dans les autres espèces du même genre botanique. Malgré les indices différents que l'on a calculés, on doit penser qu'on a à faire, dans ces trois cas, au même principe. En effet, au début de l'hydrolyse par l’émulsine, la valeur de l'indice se rapproche de 200, et si elle s'élève par la suite, c’est que l’émulsine hydrolyse un autre produit {sans doute un hydrate de carbone ?).
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[1 est intéressant de signaler ici que, dans le genre Gentiana, on n’a pas pu déceler la présence de la gentiopicrine dans quatre espèces seulement, Gentiana acaulis L., nivalis L., tenella Rottbel et campestris L., espèces assez différentes d’ailleurs des autres au point de vue de l'aspect général.
Nous allons voir, par contre, dans la deuxième partie, que la gentiopicrine existe dans deux autres genres de la même famille.
Afin que l'on puisse comparer plus facilement les résultats obtenus au cours des essais biochimiques des diverses Gentianes dont il vient d’être question dans la première partie, j'ai réuni ces résultats dans les deux tableaux suivants, le premier comprenant les essais des racines, et le second les essais des tiges foliées. On ne trouvera pas, dans ces tableaux, les essais des Gentiana nivalis L., acaulis L., tenella Rottbel et campestris L, ces essais ayant été faits sur la plante cntière.
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