‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 10 sur 28 · H HECTOR BERLIOZ · texte numérisé non relu

H HECTOR BERLIOZ

Tel est le mal du siècle ainsi que le décrit, opérant sur lui-même, un observateur qui n'avait pas perdu tout souvenir de ses premières études médicales.

La crise : Berlioz a écrit ce mot, et il est très vtai. Les grandes passions se manifestaient chez lui par des crises plus ou moins tenaces, mais qui, une fois passées, semblaient ne pas laisser de traces au cœur. Cependant l'objet restait gravé dans la mémoire, pour surgir de nouveau plus tard. C'est ainsi que la crise de la douzième année eut, après cinquante ans, un réveil soudain aussi impérieux qu'imprévu.

Pourtant, Berlioz en avait subi dans l'intervalle, d'autres crises, et des plus violentes I Car il fut loin d'être un modèle de fidélité en amour. En cela, ne futil pas encore un personnage romantique ? L'on ne saurait trop le dire : les héros littéraires, dotés de qualités merveilleuses, jouent généralement un rôle très court, et l'on ne sait ce qu'il en adviendrait s'il se prolongeait! Quant aux personnages vrais de l'époque 1880, poètes, artistes, écrivains des deux sexes, s'il fallait prouver que leur vie personnelle ne fut pas plus édifiante que celle de Berlioz,

Les exemples fameux ne nous manqueraient pas.

Il est même permis d'avancer que les aventures de quelques-uns donneraient moins de garanties de sincé^ rite dans leurs évolutions successives.

Pour Berlioz, qui fut un des plus grands amoureux du siècle, on peut dire de lui qu'il a aimé non une femme, non des femmes, mais la Femme. Il déclarait un jour à un do ses confidents : « J'ai l'amour de l'amour », redisant ainsi presque en termes identiques la parole des Confessions de saint Augustin : « J'aimais

à aimer. » Il aurait pu prendre pour devise les derniers et immortels vers du Faust de Gœthe : « Das Ewig Weibliche zieht uns hinan », qu'il a laissé mettre en musique par Schumann et par Liszt, craignant peutêtre que sa nature ne lui permit pas de trouver l'interprétation mystique de ces mots... En tout cas, « l'Eternel féminin » a changé pour lui plusieurs fois d'apparence, suivant les prédispositions des divers moments de sa vie. Enfant, nous l'avons vu rêvant dans la campagne, en proie h un amour désolé. Maintenant, le ton va changer : il a vingt-quatre ans, il est à Paris, en pleine effervescence; il commence à prendre conscience de son génie, le temps des mélancolies timides est passé, c'est la grande ijnpulsion de l'enthousiasme, de l'action. La femme attendue se présente, et voici par quels mots de flamme il salue sa venue :

« Je vis... je compris... je sentis.,, que j'étais vivant et qu'il fallait me lever et marcher. »

Celle dont il parlait ainsi venait de lui révéler pour la première fois le génie de Shakespeare.

Ce n'est plus une histoire intime que nous avons à rappeler : la continuation des amours de Berlioz se trouve ici associée aux événements les plus importants de l'histoire du romantisme.

En 1827, Shakespeare était, on peut le dire, entièrement inconnu en France. Le Théâtre Français avait bien à son répertoire un Hamlet et un Othello, mais ces « tragédies » étaient de Ducis... Le public de la génération nouvelle attendait, appelait de ses vœux quelque chose de plus sincère.

L'époque; au point de vue politique, était malheureusement peu favorable : déjà en 1823 une troupe de comédiens anglais avait voulu présenter au public

français l'œuvre de Shakespeare sous sa forme originale ; mais le souvenir de Waterloo était encore présent à toutes les mémoires ; les Anglais furent siffles, et, en grande hâte, repassèrent le détroit.

Mais Shakespeare était si bien « dans Tair » qu*il ne tarda pas à s'imposer. En 1827, alors que le mot « Romantisme », inscrit dans une préface des Odes et Ballades, était devenu le titre officiel de la nouvelle école, rintérêt de la cause littéraire fut le plus fort. Une nouvelle troupe d'acteurs anglais vint donner des représentations sur la scène de TOdéon ; les précautions préalables ayant été adroitement prises, elle parvint à se faire écouter ; après une première soirée consacrée à une comédie deSheridan, elle donna, le 11 septembre, la première représentation en France de VHamlet de William Shakespeare.

Ici, laissons parler les contemporains.

Eugène Delacroix écrit à Victor Hugo :

« Eh bien ! envahissement général : Hamlet lève sa tête hideuse ; Othello prépare son poignard essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore ? Le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français. Il serait de la dignité de l'Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût... »

Dans une autre lettre, il résume ainsi l'impression : « Les Anglais font des prodiges puisqu'ils peuplent la salle de l'Odéon à en faire trembler tous les payés du quartier sous les roues des équipages. Les conséquences de cette innovation sont incalculables. Il j a une M"® Smythson qui fait fureur, »

Alexandre Dumas : « Supposez un avejigle né àqi^ii

on rend la vue, qui découvre un monde tout entier dont il n'avait aucune idée ; supposez Adam s'éveillant après sa création, et trouvant sous ses pieds la terre émaillée> sur sa tête le ciel flamboyant, autour de lui les arbres à fruits d'or, dans le lointain un fleuve, un beau et large fleuve d'argent, à ses côtés la femme jeune, chaste et nue, et vous aurez une idée de l'Eden enchanté dont cette représentation m'ouvrit la porte...

« Shakespeare, merci ! ô Kemble et Smithson, merci ! merci à mon dieu ! merci à mes anges de poésie ! »

Victor Hugo, dans la préface de Cromwell qui parut deux mois après la première d'Hamlet, dit : « Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes. Un ho"mme, un poète roi, poeta soverano, comme Dante le dit d'Homère, va tout fixer. Les deux génies rivaux unissent leur double flamme, et de cette flamme jaillit Shakespeare. »

Alfred de Musset, alors absent de Paris, maudit son éloignement : « Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare ici en anglais. Ces journaux sont si insipides, — ces critiques sont si plats ! »

Enfin, les indifférents énoncent ainsi le résultat de la soirée : « Chambrée complète, 7.800 francs de recette! Presse au dedans, foule au dehors, et partout chaleur étouff^ante. »

Quelles furent, daas cette première, et mémorable représentation du drame shakespearien, les scènes qui furent le mieux comprises et produisirent l'impression la plus décisive ? Fut-ce l'apparition du spectre ? Elle devait, ce semble, vivement frapper l'esprit des JQunes homnâes de 1830, avides d'émotions fortes et de mer-

veilleux. Fut-ce la scène des coïnédiens ? Ne fut-ce pas plutôt l'acte du cimetière, d'accent si désolé, avec le cri mélancolique d'Hamlet : « Alas, poor lorick! » Celle-ci, c'est la scène romantique par excellence, et Ton sait de quelle lumière nouvelle et puissante allaient l'éclairer les diverses interprétations de Delacroix. Sans doute, chacun de ces épisodes eut sa part de succès. Mais, autant qu'on en puisse juger par les relations des contemporains, c'est une autre scène qui, par un effet de prodigieux attendrissement, décida l'issue triomphale de la soirée : la folie d'Ophelia.

L'artiste qui personnifiait le rôle était une jeune fille inconnue qu'un accent irlandais, insupportable aux oreilles anglaises, avait rendue impossible à Londres, et qui n'avait encore trouvé nulle occasion de se révéler. Avant de se montrer dans Hamlet, elle avait débuté devant le public parisien, le jour de l'ouverture du théâtre, dans une comédie, et, bien que n'étant précédée d'aucune réclame, elle fut immédiatement remarquée. Un indifférent, le classique Duviquet, critique aux Débats, l'apprécia ainsi dès cette première soirée : « Elle est jeune, grande, belle, et prononce assez distinctement. » Son nom était Harriett Smithson.

Ils se font rares, ceux qui assistèrent aux représentations anglaises de 1827. Je pense même qu'il n'en existe plus un seul depuis que M. Legouvé est mort : encore, dans les chapitres de ses Souvenirs qu'il consacre à Berlioz, parle-t-il de miss Smithson moins d'après des impressions de spectateur qu'en se rappelant ses propres rapports d'intimité avec l'auteur de la Damnation de Faust.

J'en ai connu un autre, mort aussi maintenant : historien d'une de nos pi-ovin ce s, Charles Jarrin était étu-

diant à Paris au temps des luttes romantiques. Que de vivants souvenirs il en avait conservés ! Il avait assisté à la dernière soirée dans laquelle ractrice parut sur le théâtre dans son rôle triomphal, soirée dont il est parlé au XLV® chapitre des Mémoires, et qui se termina si malheureusement. Voici le compte rendu que, fouillant dans les archives très bien classées de sa mémoire, il a bien voulu en écrire pour nous :

Ophelia entra. Surprise générale. Rien du tout de la frêle et diaphane figure qu'on attendait. Rien d'un Elfe prêt à s'envoler. Nous avions devant nous une belle personne de taille peut-être un peu au-dessus de la moyenne. Le jeune sein accusé par une robe blanche juste, les beaux bras nus, le col charmant, un peu fort, étaient d'une jeune femme dans le plein et riche développement de sa beauté. La figure était assez régulière, un peu ronde, d'une blancheur mate en laquelle l'art du maquillage n'était pour rien.

De grands yeux bleus, largement ouverts, pleins de lumière et de souffrance, transfiguraient la femme. Un battement de mains spontané salua ces yeux-là. Ophélie rassurée commença son chant désolé. Nous n'entendions guère sa langue, pour la plupart; mais tout de suite nous entendîmes tous, d'âme à âme, son sanglot profond, le désespoir absolu qu'il décelait, les frissons avant-coureurs du vertige qui venait. Il se fit dans la salle profondément remuée un silence qui finit, au premier cri de délire, par la salve de bravos la plus chaude que j'aie entendue jamais.

Cet accent profond, déchirant, jaillissant du cœur, c'était en effet le principal secret, la note dominante du talent dramatique de miss Smithson. Tout le monde est d'accord là-dessus. Non seulement les journaux s'entendent pour louer la grâce de ses attitudes, l'expression déchirante de ses traits et surtout de son sourire, sa voix (Tor, les modulations incertaines de son chant ; ils insistent principalement sur ce point : « Elle

pleure et elle fait pleurer. » N'est-ce pas encore la même idée qu'exprimait Alexandre Dumas, lorsque, à propos d'elle et de Kemble, il dit, dans la préface de son Théâtre intitulée : Comment je devins auteur dramatique :

« Oh ! c'était donc là ce que je cherchais, qui me manquait, qui me devait venir ! C'étaient ces hommes de théâtre oubliant qu'ils sont sur un théâtre ; c'était cette vie factice, rentrant dans la vie positive à force d'art ; c'était cette réalité de la parole et des gestes qui faisait, des acteurs, des créatures de Dieu, avec leurs vertus, leurs passions, leurs faiblesses, et non pas des héros guindés, impassibles, déclamateurs et sentencieux. »

Mais peut-être Alexandre Dumas faisait-il erreur quand il louait l'actrice de donner l'illusion de la réalité « à force d'art ». La vérité est que miss Smithson était peu experte h l'égard du métier théâtral ; douée d'une profonde intelligence dramatique, elle jouait d'inspiration. Elle eut un jour, dans Jane Shore de Rowe, un triomphe inouï : dans la scène d'agonie du principal personnage mourant de faim, obligée, par la nature du rôle, à ne faire entendre que les accents d'une voix affaiblie par les souffrances, elle imagina une pantomime si déchirante, elle donna à ses regards à demi éteints une expression si frappante de douleur et de résignation qu'elle causa parmi les spectateurs une stupeur véritable. Mais, à la représentation suivante, ayant voulu reproduire les mêmes effets et n'étant plus sous le coup de la même excitation, elle ne sut pas se maintenir à la même hauteur : la force était devenue de l'exagération ; la pantomime, plus étudiée, n'était plus naturelle.

D'ailleurs, la manière dont elle débuta dans Hamlet, — elle, l'actrice inconnue la veille, — révèle d'une façon singulière quels étaient son tempérament et sa tendance. L'anecdote est intéressante : elle est rapportée par un article paru dans la Gazette musicale de i834, sans signature ; mais à plus d'un trait, ne fût-ce qu'au bouillant enthousiasme rétrospectif qui l'anime, il est aisé d'y reconnaître la main de Berlioz. Resté inconnu jusqu'à ce que nous l'ayons publié pour la première fois, il mérite, à tous les titres d'être reproduit, dans cette étude.

Charles Kemble, en arrivant à Paris, comptait jouer Roméo pour son début ; mais où trouver Juliette ? « Vous n'avez pas de Juliette, dit-il au directeur, impossible de monter Roméo. 11 faut commencer par Uamlet; le rôle d'Ophelia n'est rien, nous le donnerons à miss Smithson. » Ce plan fut adopté à la grande consternation de la jeune actrice, qui se croyait absolument incapable de jouer Ophelia suivant les conditions voulues par les traditions théâtrales. 11 faut vous dire, au risque de n'être pas cru, qu'Ophelia, ce personnage si naïf, si modeste, si tendre, si mélancolique, si voilé, cette création divine du plus grand génie dramatique, était ordinairement joué par ce qu'on appelle en Angleterre une cantatrice. Pourquoi, s'il vous plait? parce que dans les dernières scènes de folie de la malhem'euse fille de Polonius, elle chante plusieurs anciennes ballades, dont les paroles offrent, par intervalles, quelques allusions plus ou moins directes aux souffrances qui ont déchiré son cœur et altéré sa raison. En conséquence une demoiselle à la voix agile était en possession depuis longues années de venir se placer sur le devant du théâtre, comme une prima donna italienne, et dérouler son tissu de douleurs en interminables roulades et cadences qui lui valaient d'autant plus d'applaudissements qu'elles étaient plus révoltantes d'absurdité.

Shakespeare ! voilà bien ce que tu appelles dans ton Hamlet : déchirer de la passion comme un lambeau de vieille eïo/fe.Est-il possible de porter plus loin l'outrage au sentiment

poétique et au sens commun ! Miss Smîthson. qui n'est pas une cantatrice, se voyait donc forcée de tenter une épreuve dont toutes ses devancières n'avaient tiré gloire qu'à la faveur d'une vocalisation brillante. Dans son désespoir, elle offrit une semaine de ses appointements à chacune des autres actrices pour jouer Ophelia à sa place, mais aucune ne voulut accepter, chacune étant offensée qu'on n'eût pas jeté les y^ux sur elle la première. Forcée de se dévouer, miss Smîthson, après bien des larmes, accepta le rôle, qu'elle regardait comme au-dessus de ses forces, et s'enferma une journée pour travailler. Le soir, quand sa mère vint ouvrir la chambre diétudes, dont elle l'avait priée d'emporter la clef, elle la trouva bien changée : son visage rayonnait; au lieu des larmes qui le matin remplissaient ses yeux, un feu extraordinaire leur donnait un éclat inconnu, sa personne avait un aspect nouveau, plus noble, plus assuré, en quelque sorte prophétique, en un mot tel que sa mère ne l'avait jamais observé : c'était l'aspect du génie dans l'ivresse de sa victoire. Une composition sublime venait de naître, celle du rôle d'Ophelia, de l'Ophelia de Shakespeare, de la fille bieh-aimée du plus grand des poètes, dont de ridicules traditions nous avaient voilé jusqu'ici les ineffables traits. Mais ce qu'il y a de bien remarquable dans cette circonstance, c'est que miss Smithson, bien certaine qu'on ne la laisserait pas jouer Ophelia comme elle l'entendait, avait en même temps appris le rôle suivant les us et coutumes de la routine théâtrale. De sorte que le lendemain, à la répétition, en la voyant suivre assez bien le mode d'exécution adopté par toutes les actrices, on se félicitait d'avoir eu confiance dans cette jeune personne peu connue, dont le talent n'avait jamais encore été mis en évidence ; et la représentation fut fixée au lendemain.

Pendant toute la durée de la dernière répétition, miss Smithson avait été d'une docilité parfaite. On lui disait : « Vous prenez cette posture, » elle la prenait ; « vous vous placez à droite, » elle s'y plaçait ; « vous avancez, vous reculez, » elle avançait et reculait. Tout était bien, on était enchanté. Mais le soir de la représentation arrivé, l'artiste exécuta son plan. L'Ophelia qui s'avança aux regards effrayés de toute la troupe et aux yeux émerveillés du public, n'était pas l'Ophelia que l'on connaissait ; je le crois bien, c'était la

Yéritable, celle que le poète rêva, celle qu*il caractérise complètement par ce peu de mots :

Thought and affliction, passion, hell its elf She turns to favour, and to prettiness.

Quelle témérité, quelle impertinence ! oser ainsi fouler aux pieds les traditions ! Miss Smithson pouvait lire ces reproches dans les jeux de tous ses camarades. Quand vint le quatrième acte, la scène de folie, le triomphe des cantatrices qui roucoulent si agréablement le désespoir et l'égarement, elle osa bien davantage : elle interrompit sa douloureuse chanson par une scène muette à laquelle nul ne s'attendait ; puis, agenouillée devant le voile noir tombé de sa tête, croyant pleurer sur le linceul de son père, elle laisse échapper ce sanglot déchirant qu'aucune langue humaine, qu'aucun effort de l'art musical lui-même ne saurait rendre, et sortit de la scène au milieu du frémissement, des pleurs et des applaudissements de rassemblée (car il y a toujours en pareil cas des malheureux qui ont la force d'applaudir). Étonnée de ce murmure confus, et ne sachant s'il exprimait le blâme ou l'approbation, l'actrice, éperdue de craintes de toute espèce, se retourne vers un acteur qui se trouvait près d'elle dans la coulisse : — « Mon Dieu, mon Dieu, que disent-ils ? sont-ce des marques d'approbation ou de mécontentement ? — Ce qu'ils disent ? Vous avez un succès immense. Ma foi, continuez. »

Ainsi rassurée et autorisée à être encore sublime, elle rentra pour la dernière scène de folie, ses cheveux bizarrement ornés de brins de paille et une corbeille de plantes sauvages à la main. Sa distribution de fleurs au roi, à la reine et à son frère Laërte produisit un étonnement profond ; la manière surtout dont elle laissa échapper ces mots : « Je voulais vous donner quelques violettes, mais elles se sont toutes fanées à la mort de mon père », fit éclater des sanglots à peine contenus jusque-là. Et quand, après avoir exhalé vers le ciel la dernière phrase de sa triste complainte, d'une voix douce comme le soupir d'un ramier mourant, elle murmura : « Paix à son âme et à toutes les âmes chrétiennes ! je le demande à Dieu, » la salle présenta un aspect impossible à décrire. Un de nos grands poètes, qui était présent, fut même si violemment ému, que, forcé de quitter sa loge pour éviter de se

donner en spectacle au parterre, il ne put assister au reste de la représentation.

Entre tous ces spectateurs, le plus ému fut sans contredit celui qui traça les lignes qu'on vient de lire. Il les écrivit sept années plus tard, étant, après mille incertitudes, devenu Tépoux d'Ophélie. Quel bouleversement avait causé en lui cette apparition shakespearienne ! Quelle passion tumultueuse et bouillonnante lui inspira la femme qui incarnait à ses yeux le génie du poète, l'artiste à la personne de laquelle il pouvait appliquer avec justice les vers faits pour caractériser le personnage :

« Mélancolie, affliction, frénésie, enfer même, elle donne à tout je ne sais quel charme et quelle grâce ! »

L'amour de Berlioz pour miss Smithson est le plus beau phénomène que Ton connaisse de romantisme vécu. Pareil exemple suffirait pour répondre à ceux qui, ne voyant de Tépoque que ses exagérations, en taxent l'esprit d'insincérité. La succession des événements a bien montré que ce n'était pas un rôle que jouait Berlioz, ni une attitude qu'il prenait. Sans doute il était facile aux confidences, et ne craignait pas de se donner en spectacle ; mais ce spectacle était vérité.

Le voilà donc en proie h de nouvelles crises : cellesci vont bientôt atteindre au paroxysme.

« Je perdis avec le sommeil, a-t-il raconté, la vivacité d'esprit de la veille, et le goût de mes études favorites, et la possibilité de travailler. J'errais sans but dans les rues de Paris et dans les plaines des environs. A force de fatiguer mon corps, je me souviens d'avoir obtenu pendant cette longue période de souffrances, seulement quatre sommeils profonds semblables à la mort : une nuit sur les gerbes, dans un champ près de Villejuif ;

un jour dans une prairie aux environs de Sceaux ; une autre fois dans la neige, au bord de la Seine gelée, près de Neuilly ; et enfin sur une table du café du Cardinal, au coin du boulevard des Italiens et de la rue de Richelieu, où je dormis cinq heures, au grand effroi des garçons qui n'osaient m'approcher, dans la crainte de me trouver mort. »

Tel est le résumé qu'il trace de son état d'âme pendant trois années. Il est exact. Des témoignages plus directs nous permettent d'en suivre les phases et d'en observer sur le fait les manifestations immédiates.

Si fort qu'ait été l'ébranlement, il semble n'avoir commencé que par des effets assez vagues, et dont le sujet, quelque habitué qu'il fût à s'apalyser, ne sut tout d'abord rendre compte que faiblement. Le premier document qui le révèle est une lettre du 29 novembre 1827, à Humbert Ferrand : il y est question principalement de l'exécution de sa première messe et de son échec au concours de Rome; à la fin seulement on lit cette simple phrase :

« Je suis depuis trois mois en proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la vie est poussé chez moi aussi loin que possible. Le succès même que je viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je crois queje ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet; quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que l'ombre du roi de Danemark adresse h son fils Hamlet :

Farewel, farewel, rememher me !

Sept mois après, le ton semble être encore assez contenu : « Quoique je traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique seule me fait supporter... » Et il poursuit en parlant avec feu des Francs Juges, de son premier concert, de ses projets de composition... La lettre est datée du 28 juin 1828.

Mais voici qu'au feuillet suivant nous lisons de nouveau la même date : (c 28 juin, huit heures plus tard. » Sont-ce les confidences de tout à l'heure qui l'ont surexcité ? Toujours est-il qu'il vient de faire une de ces folles promenades durant lesquelles, a-t-il dit, il semblait être « à la recherche de son âme... »

« Je viens de Villeneuve-Saint-Georges, à quatre lieues de Paris, où je suis allé depuis chez moi h la course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous l'écris. . . Que je suis seul ! . . . Tous mes muscles tremblent comme ceux d'un mourant !... Que la campagne est belle !... Quelle lumière abondante!... Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en retiens que des lambeaux.

« Le bonheur...

« Ni pendant... ni après.,.

« Ni avant la vie ?

« Quand donc?

(( Jamais.

« Inflexible nécessité !... »

N'est-ce pas là une tirade d'Antony f Mais Berlioz n'est pas plagiaire : le drame fut écrit plusieurs années après.

Il est vrai que, pendant cette première période, il n'avait pas encore approché d'Ophélie, qu*il ne connaissait que comme un simple spectateur. Bien plus : il n'osait plus affronter le danger de la revoir. Mais, afin de vivre dans son atmosphère, il allait à l'Odéon les jours où elle ne jouait pas, On le voyait dans un coin de Torchestre, pâle, défait, ses longs cheveux en désordre, assistant, morne et taciturne, à quelque comédie de Picard, qui de temps en temps lui arrachait un affreux éclat de rire. Beaucoup se moquaient de lui. On l'appelait, par antiphrase, le Pèi^e la Joie.

« Oh ! malheureuse ! s'écriait-il, si elle pouvait comprendre un amour tel que le mien, elle se précipiterait dans mes bras, dût-elle mourir consumée de mes embrassements ! »

Il fallait pourtant que la destinée s'accomplît. Il écrivait h miss Smithson des lettres, folles, sans aucun doute (aucune n'a été conservée) ; les premières restèrent sans réponse, les suivantes ne furent pas reçues. Un jour, il se met en tête de faire exécuter une ouverture de sa composition dans une représentation où elle doitjouer des scènes de Roméo et Juliette ; il arrive dans la salle tandis qu'on répète, et la voit dans les bras d'un homme : on en était à la scène où Roméo éperdu emporte Juliette en u'ne étreinte passionnée!... Il pousse un cri et s'enfuit, tandis qu'elle, effrayée, prie ses camarades de faire attention à « ce gentleman dont les yeux n'annoncent rien de bon... » C'est, semble-t-il, leur première entrevue.

Peu à peu cependant, l'insensible semble s'apprivoiser. Est-elle touchée d'un amour si étrange ? Ne cherchel'Clle pas plutôt à se débarrasser d'assiduités importunes en berçant son adorateur d'un vague espoir?

Toujours est-il qu'il lui est maintenant permis d'écrire :

« J'ai, il y a trois jours, été pendant douze lieures dans le délire de la joie : Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque temps, pour laquelle il lui est impossible en ce moment de se prononcer exactement.

« — Mais, a-t-elle dit, sHl m'aime vèrilahlement, si son amour n'est pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance... » (Lettre du 2 février 1829.)

Il nage dans l'allégresse I ce Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir douter, que je deviendrai un colosse en musique ! J'ai dans la tête depuis longtemps une symphonie descriptive de Faust qui fermente ; quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde musical.

« Gomment ! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon amour la flatterait, lui plairait?.. Mon cœur se gonfle et mon imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité de bonheur sans y réussir. Gomment ! je vivrais donc? J'écrirais donc ? J'ouvrirais mes ailes ? dear friend I o my heart! o life I Love 1 Alll AU! y>

Mais non : on le leurrait. Quelques semaines après, elle s'éloigne en lui faisant dire : « Il n'y a rien de plus impossible ! » (Lettre du 9 avril.) Son abattement est .profond : « Gette passion me tuera ! On a répété si souf vent que l'espérance seule pouA^ait entretenir l'amour ; je suis bien la preuve, du contrair.e. » (3 juin.) ce Je ne puis me faire à l'impossible. ))»(15 juin.) « Mon cœur est le foyer (}'un horrible incendie ; c'est une forêt

vierge que la foudre a embrasée ; de temps en temps le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent l'épouvantable puissance du fléau dévastateur. » (21 août.)

La voilà loin maintenant. Elle a fait une tournée en Hollande, elle est revenue en Angleterre. Lui s'est piqué d'émulation : il est temps qu'il conquière aussi le succès, la gloire ! Il ira à Londres, faire exécuter sous ses yeux ses propres œuvres (3 juin). En attendant, il donne à Paris ses premiers concerts, entreprise audacieuse, et qu'aucun musicien français n'avait encore osée. Mais, même au milieu de ses plus vives agitations musicales, il pense h elle ; on l'entend s'exclamer : c( Cent vingt lieues !.. » (30 octobre ; le concert est du 1" novembre.)

Cette période paraît être celle de ses courses insensées à travers la campagne. La promenade à Neuilly sur la Seine gelée, un matin qu'il errait dans les champs (souvenir qu'il rappelait à son fils sur les lieux mêmes trente-cinq ans plus tard), eut lieu sans doute dans les derniers mois de 1829, l'hiver le plus rigoureux du siècle. « mon ami, écrivait-il au même moment à Ferdinand Hiller... Mon feu s'éteint... J'ai brûlé pour l'allumer le manuscrit de mon Elégie en prose.., » Cette élégie est le morceau dont il parle dans ses Mémoires comme l'ayant composé d'inspiration au retour d'une de ces excursions, sous l'influence active et immédiate, du sentiment débordanti Car désormais la musique le tieqt à l'égal de l'amour; mais que peutelle exprimer, si ce n'est le trouble incroyable qui l'oppresse? Il écrit, le. 6 février 1830 : « J!étais sur le point de commencer ma grande symphonie {Épisode^

de la vie d'un artiste), où le développement de mon infernale passion doit être peint ; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire... » Et toujours les plaintes, les souffrances, les désespoirs : « J'écoute mon cœur battre, et ses pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile !.. Affreux !.. »

Soudain, une catastrophe sembla se préparer.

« D'affreuses vérités découvertes à n'en pas douter... » (16 avril 1830.) Qu'était-ce que ces vérités affreuses ? Une biographie postérieure, à laquelle Berlioz a certainement fourni des notes, dit tout au contraire : « Ayant recueilli de la bouche d'un de ses amis une calomnie absurde... » Mais la calomnie étant tenue pour vérité, l'effet fut terrible : il disparut de chez lui ; ses amis, inquiets, se mirent à sa recherche dans toutes les directions; on le crut mort : on alla à la Morgue voir si son cadavre y serait apporté... 11 ne s'était pas tué, mais avait repris sa course fatale. Il passa une première nuit couché dans un champ, sur une meule de paille, dans un état de complète insensibilité. Au matin, il se trouva près de Sceaux, se laissa choir dans un fossé où il s'endormit jusqu'au soir, à demi mort de faim ; enfin il rentra chez lui au milieu de la nuit suivante. La crise, cette fois, avait été si violente qu'elle parut devoir produire la guérison. « J'ai, écrivit-il, essuyé de terribles rafales ; mon vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé ; il vogue à présent passablement. » La Symphonie fantastique était écrite ; mais, par une imagination assez satanique, il songeait maintenant à faire de cette œuvre, si évidemment inspirée par sa grande passion, une arme pour assurer sa vengeance !

Elle vint tout naturellement, cette vengeance, et ne se fit guère attendre. N*est-il pas vrai que cette aventure, dont tout, jusqu'au moindre détail, est strictement vrai, a été disposée par le hasard des événements avec une habileté dont le romancier le plus adroit eût pu tirer légitime vanité? Harriett Smithson a disparu, mais voici venir un autre personnage qui, à son défaut, va jouer quelque temps le premier rôle. ^

Parmi les nombreux confidents de Berlioz était le compositeur allemand Ferdinand Hiller, qui plus tard devint un ennemi acharné des tendances avancées et de la « musique de l'avenir ». Ils étaient alors les meilleurs amis du monde. Brillant pianiste (on le vit un jour faire sa partie dans le concerto pour trois claviers de Bach en la compagnie plus qu'honorable de Liszt et de Mendelssohn), Hiller avait obligeamment prêté son concours à Berlioz pour l'un de ses [premiers concerts, où il avait donné la première audition en France du Concerto en mi bémol de Beethoven. Gomme tout Paris, il connaissait, bien entendu, la grande passion shakespearienne : il recevait môme de Berlioz des confidences particulières ; on connaît une lettre qui lui fut écrite par celui-ci dans l'hiver 1829-1830, et dont le style est peut-être le plus désespéré de toute cette correspondance romantique.

Hiller était alors, à ce qu'il paraît, du dernier bien , avec une jeune et jolie pianiste belge, nommée Camille Moke. Il faut bien dire les noms : tous appartiennent à l'histoire, et c'est le principal intérêt de la petite aventure tragi-comique qui va suivre d'avoir eu pour acteurs des personnages aussi notables. La brillante artiste, alors à son début, devait, sous le nom de M«ne Pleyel, devenir, suivant l'expression même de Ber-

liez, a celle de nos virtuoses la plus célèbre par son talent et ses aventures ». Aventures! Ce mot a paru à quelqu'un « passablement amer ». Mais comme il ne fait que définir une situation qui fut de notoriété publique, je ne pense pas que Berlioz eut tort de l'employer. M**° Moke avait pour chaperon M*"* Moke, un type de mère d'actrice que j'allais qualifier d'extraordinaire, mais qui^ au contraire, est très ordinaire. Pour elle, qu'il nous suffise de savoir qu'elle avait une « beauté irritante ».

Passons sur les détails : le plus piquant est que le naïf et sentimental allemand, pensant intéresser sa conquête, lui avait décrit la grande passion de Berlioz pour miss Smithson en ajoutant cet imprudent commentaire : a Ah ! je ne serai pas jaloux de celui-là ! Je suis bien sûr qu'il ne vous aimera jamais. » Pour comble^ il avait chargé son ami, qui donnait des leçons de guitare dans un pensionnat de demoiselles où la belle était maîtresse de piano, de lui servir de « postillon d'amour ». On n'a encore pas songé à faire de Berlioz un personnage d'opérette : pourtant cette exposition d'un nouveau « jeu de l'amour» se prêterait heureusement au genre. Bref, ce qui devait arriver arriva : la coquette releva le défi maladroitement jeté, et, n'obtenan| pas assez vite la déclaration attendue, eh bien ! elle la fit elle-même. Les deux rivaux, qui n'ont jamais cessé d'être bons amis, sont d'accord sur ce point capital : Hiller, sur un ton d'ironie on ne peut mieux adapté à la circonstance, convient que Camille dit un beau jour carrément à Berlioz qu'elle l'aimait; quant à celui-ci, parlant par apologue, il se contente d'expliquer qu'après avoir fait le Joseph il se laissa « Putipharder ».

Cette histoire serait banale et ne mériterait même pas

d*être rapportée si elle n'avait eu une continuation qui faillit tourner au tragique. Car, avec Berlioz, tout devenait sérieux. Cet enthousiaste, le plus grand idéaliste de son temps (si par ce mot l'on entend qu'il parait les objets de son attention de vertus trop souvent imaginaires) fut le jouet d'une perpétuelle illusion. Il a perdu Ophélie, il retrouve Ariel, et recommence pour elle les phrases à la mode. A Ferrand, à qui, en février, il àfflrittait encore l'infini de son autre passion, il écrit maintenant Quillet 1830) : ce Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais... Dernièrement, elle était si souffrante, qu'elle croyait mourir ; je la vis pâle, étendue sur un canapé : que nous pleurâmes ! Elle se croyait attaquée de la poitrine ; je pensais que je mourrais avec elle... » Et en octobre : « Je lui ai dit confidentiellement, dans l'oreille, après deux baisers dévorants, uji embrassement furieux, Vamour grand et poétique comme nous le concevons. » Elle sait se mettre à l'unisson, et, après l'audition de la Symphonie fantastique, ne l'appelle plus que « son cher Lucifer, son beau Satan ».

Berlioz veut épouser !... La mère trouve qu'il n'est pas assez riche. Mais il espère quand même. De grands personnages s'intéressent à ses amours. M. de Noailles a parlé pour lui : cela flatte toujours une mère. Et puis, il vient d'avoir justement cette année le prix de Rome. C'est donc entendu, on les mariera quand il reviendra d'Italie. On l'appelle mon gendre. Il part plein de confiance : séparation déchirante, baisers, pleurs, soupirs et grincements de dents. Le coche n'est pas encore à Melun que déjà l'on ne pense plus à lui. Rien n'est plus amusant que les lettres qu'il écrit à Ililler pendant les

premiers mois de 1831 ; car l'Allemand est rentré dans la place aussitôt. Berlioz prend d'abord un ton de supériorité protectrice. Hiller, cependant, parle à mots couverts d'une surprise à laquelle il fera bien de se préparer, de sacrifice auquel il faudra qu'il se résigne ; mais lui ne veut rien entendre. Il a annoncé ses intentions matrimoniales à son père, sa mère, ses sœurs, qui se réjouissent de l'heureux événement. Il s'étonne pourtant de ne jamais recevoir de lettres de sa fidèle fiancée : il n'y en a pas à son départ de France; pas davantage h son arrivée à Rome : il s'impatiente, il s'inquiète, il part, il veut retourner à Paris. En chemin, il reçoit enfin la lettre si longtemps attendue; mais elle n'est pas d'Ariel, elle est de la mère : la grosse dame lui reproche d'être venu porter le trouble dans sa famille ; elle proteste qu'elle ne lui a jamais donné son consentement; elle annonce enfin que sa chère fille en va épouser un autre, et termine en lui conseillant de ne pas se tuer.

Le romantisme a pour une de ses lois principales le mélange du sublime au grotesque. Rien n'est donc plus romantique que les scènes qui suivirent. Le désespoir de Berlioz fut affreux, et il rêva d'une vengeance inouïe : tuer tout le monde d'abord, lui ensuite ! Mais pour exécuter ce tragique projet, il ne trouva rien de mieux que de recourir à un moyen de farce :'il se déguisa en femme. Pourtant la violence de sa rage ne s'atténuait pas : elle alla à un tel paroxysme qu'à Gênes il se jeta h la mer, et fut, pendant un quart d'heure, laissé pour mort sur le rivage. Cette crise amena la détente suprême : il renonça à sesprojets et se reprit à aimer la vie. Même il y réussit si bien que, pendant le séjour qu'il fit sur les bords de la Médi-

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terranée, au soleil d'avril, il goûta, dans la solitude, un bonheur parfait : il a déclaré avoir passé à Nice les vingt plus beaux jours de sa vie. Dénouement heureux s'il en fût !

Nous n'en sommes pourtant pas encore au vrai dénouement : ce n'est qu'une fin d'acte. Profitons de ce que le rideau est baissé pour faire quelques réflexions sur le spectacle. Dans ce drame psychologique, dont l'action intérieure a pour théâtre le cœur de Berlioz, nous avons vu deux femmes régner successivement : l'une, mystérieuse et blonde, d'humeur farouche ; l'autre toute d'extérieur et facile à apprivoiser. C'est l'opposition classique du mauvais génie et du bon ange ; et, comme dans tout drame bien fait, il fut un moment où le mauvais génie parut l'emporter.

Berlioz mérite-t-il d'être jugé très sévèrement pour cela? Je laisserais volontiers aux professionnels de la casuistique passionnelle le soin d'en décider. Jusqu'ici, le cas n'a été soumis qu'à l'attention de quelques critiques musicaux : ceux-ci, s'érigeant e^ moralistes, ont prononcé des arrêts parfois sévères, mais qui pourraient bien être susceptibles d'appel. L'un d'eux prononce que Berlioz fut « coupable » envers Henriette Smithson. Il est vrai que, si les lois en vigueur dans l'ancien pays de Tendre eussent été applicables en 1830, l'artiste n'eût pas échappé h la condamnation. L'on aurait exigé de lui que, fidèle jusqu'au trépas, il poussât des soupirs langoureux en gémissant sur l'éloignement de la cruelle (il en poussa d'ailleurs, on ne peut pas lui reprocher cela I) et se préparât à de nouvelles épreuves pour en achever la conquête. Mais, si romanesques qu'aient été les amours de Berlioz, elles n'ont que peu de rapports avec celles du grand Cyrus, dont

elles se distinguent d*abord par une particularité de quelque valeur, à savoir qu'elles furent vraies.

Le reproche d'infidélité est injuste. Berlioz n'avait-il pas été cruellement repoussé par Henriette Smithson, partie de France sans lui laisser aucun espoir, tandis que lui-môme en était venu à la croire indigne de son amour? Entièrement libre, après une rupture consommée et consentie de part et d'autre, il lui était permis de porter ailleurs ses vœux et sa flamme. 11 a qualifié l'aventure une « distraction violente ». Certains, tout en trouvant l'euphémisme agréable, ont préféré « consolation ». C'était, en tout cas, le remède nécessaire, le seul qui pût amener la guérison de la première blessure.

Le véritable mal, il l'a défini, lui, l'enfant du siècle, avec une grande perspicacité : il le nomme le « mal de l'isolement ». Le cœur vide ! la parole sans écho ! Oui, c'était pour lui la souffrance suprême. « Seul, solo, allein, dans toutes les langues ce mot sonne bien mal, » écrivait-il au seuil de la vieillesse. Il en aurait pu dire autant dès l'âge de douze ans.

Toute l'histoire psychologique de Berlioz tient en ces mots : il ne put jamais supporter la solitude du cœur.

Un poète a fait de Don Juan un personnage quasi mystique, recherchant dans ses amours successives la satisfaction d'un idéal poursuivi avec passion, mais toujours inassouvi. Berlioz ne fut pas un Don Juan : tant que l'amour durait en lui, il était fidèle, et l'on sait qu'il a donné une preuve assez rare de la persistance de ses sentiments. Il semble pourtant qu'il ait eu quelque chose de ce Don Juain-là. Épris d'amour, plutôt que d'une femme en particulier, quand la flamme venait à s'éteindre, il fallait qu'une autre fût rallumée : la nuit complète eût été pour lui semblable à la mort !

Si la vie de Rome lui fut pénible, ce pourrait bien être parce que le temps de ce séjour fut aussi celui de sa plus grande inaction sentimentale, après les deux violentes secousses qu'il venait de subir. C'est précisément dans la partie de ses Mémoires comprenant le voyage en Italie que figure le chapitre où il étudie le mal de Tisolement. Mendelssohn, dans une lettre sans bienveillance dans laquelle il raille ses airs de beau ténébreux, a dit que Berlioz ne voulait pas autre chose que plaire aux dames et se marier. Il se trompait s'il croyait que cette attitude avait pour cause une recherche d'effet, un calcul, s'il voulait dire que Berlioz manœuvrait en vue d'un beau mariage : sa vie entière témoigne qu'il ne , visait aucunement à ce but. Mais il cherchait l'dme sœur. Mendelssohn lui-même a eu la perspicacité de s'en apercevoir.

Il ne la trouva pas en Italie. A un ami avec qui il échangeait des confidences déjeune homme, il écrit ces mots péremptoires : «... Si j'ai trouvé quelque âme romaine, qui, etc., etc.?... Non. » On a tiré d'une de ses lettres à M"* Horace Vernet des conclusions aussi inattendues qu'invraisemblables : s'il eut plaisir à fréquenter les réunions auxquelles la présence de M"® Louise Vernet donnait un grand attrait, il ne s'en suit aucunement qu'il ait rêvé une alliance avec cette belle et aimable personne, que bien d'autres admirèrent : le seul fait qu'il fit tout son possible pour abréger le temps qu'il devait passer en Italie est une preuve surabondante qu'il n'y était retenu par aucune chaîne. Et nous savons déjà qu'à son retour il refusa de s'associer aux combinaisons d'un mariage riche imaginées par sa famille.

La vérité est que, du jour où c'en fut fini avec Camille Moke, il fut repris irrésistiblement par Henriette Smith-

son. C'est au lendemain du bienfaisant séjour de Nice, pendant le voyage qu'il fait pour rentrer à Rome, qu'en cheminant il griffonne sur son portefeuille le poème de Lelio, où il invoque avec un accent désespérément passionné « cette Juliette, cette Ophélie que son cœur adore ». Lelio, en tant qu'œuvre musicale, ne compte pas parmi les meilleures productions de Berlioz ; mais c'est un document, une confidence au travers de laquelle nous découvrons clairement son état d'âme. Or, il en apparaît qu'il n'avait pas un instant cessé d'aimer miss Smithson.

Le monodrame de Lelio était destiné à servir d'épilogue à la Symphonie fantastique, œuvre qui ellemême fut inspirée par la passion shakespearienne née aux représentations anglaises de 1827. Je sais qu'on a contesté la part exclusive qu'eut miss Smithson k cette conception. M. Edmond Hippeau, le premier écrivain qui ait cherché pour la biographie de Berlioz des documents autres que ceux que fournissent les Mémoires — ce qui est assurément très méritoire — a, dans son ardeur h trouver du nouveau, certainement dépassé le but lorsqu'il a prétendu que la Symphonie fantastique, entreprise en l'honneur d'Henriette, fut achevée pour Camille, que celle-ci en reçut le premier hommage, et qu'enfin l'œuvre revint à sa destination primitive en suivant la fluctuation des événements. Et comme, en notre plaisant pays de France, ces sortes de propos sont toujours bien accueillis, celui-ci eut grand succès et devint article de foi. Une homme d'esprit qualifia la symphonie « musique à feux tournants ».

Il n'y a pas un mot de vrai dans ces belles histoires. Les dates, inexorables, vont nous le dire.

La conception de la Symphonie fantastique remonte

aux premiers mois de 1830 : Berlioz en parle dans des lettres du 2 et du 6 février ; dans la dernière, il écrit ; « Je Tai toute dans la tête. »

La prepiière lettre où il est parlé de la rupture est du 16 avril. Il y est dit aussi au sujet de la symphonie : «Je viens d'en écrire la dernière note. »

Ce n'est qu'à partir du 24 juillet suivant, trois mois après, qu'il est question de Camille dans la correspondance.

Le mois de mai, notamment, avait été consacré à la préparation d'une exécution (qui ne put pas avoir lieu) à laquelle toute préoccupation relative à Camille était étrangère. Au contraire, le compositeur « conspirait » alors pour attirer « la malheureuse » au concert où devait avoir lieu cette première audition. Il avait introduit dans son programme une phrase insultante à l'adresse de celle qui avait été son inspiratrice et dont maintenant il proclamait la déchéance, — de sorte que l'œuvre d'amour était devenue œuvre de vengeance et de haine. Mais cette transformation, subtilité d'une imagination souffrante, est le seul changement de destination que Berlioz ait songé à apporter à son œuvre : quelle qu'en fût la signification dans son esprit, c'est toujours Henriette Smithson qui représente « l'idée fixe ».

Quant h Camille Moke, la Symphonie fantastique ne lui doit pas une seule note.

Il est vrai cependant que cette œuvre, colossale confidence d'amour, eut, dans une de ses parties, une autre inspiratrice que miss Smithson. Mais ce n'est pas celle que l'on a dit- Il y a dans Roméo et Juliette de Shakespeare un trait de caractère bien humain : Uoméo était amoureux avant

d*avoir rencontré Juliette ; déjà près de la moitié du drame s'est accomplie que Mercutio, le croyant toujours sous riniïuence de sa première passion, s'écrie : « Cette Uosaline au visage pâle et au cœur de marbre le tourmente à tel point qu'il en deviendra fou. »

Berlioz avait eu aussi sa Rosaline : nous la connaissons ; c'est la belle Estelle aux brodequins roses de Meylan. Or, lorsqu'au début de la Symphonie fantastique il voulut peindre « ce malaise de l'âme, ce vague des passions, ces mélancolies, ces joies sans sujet qu'il éprouva avant d'avoir vu celle qu'il aime », de même que Roméo promenait ses langueurs h travers les rues de Vérone en songeant à une autre qu'à Juliette, de même c'est en évoquant la pensée de ses premiers frissons d'amour dans le grandiose et riant Dauphiné qu'il trouva l'impression qui convenait. Il reprit le chant de la romance composée à douze ans, sur des vers de Florian, qui se représenta humblement à sa pensée. « Elle me sembla, continue-t-il, convenir à l'expression de cette tristesse accablante d'un jeune cœur qu'un amour sans espoir commence à torturer, et je l'accueillis. C'est la mélodie que chantent les violons au début du Largo de la première partie ; je n'y ai rien changé. » Florian est donc aussi pour quelque chose dans la conception de la Symphonie fantastique, ce qui pourra étonner. Mais surtout, ce sont les deux grands amours entre lesquels se partagea sa vie qui eurent la part prépondérante dans l'élaboration de cette œuvre d'art, la plus considérable de sa jeunesse, la plus significative peutêtre de son œuvre entier.

C'est en 1832, alors qu* Antony faisait fureur à la Porte Saint-Martin, que V Episode de la vie dun artiste {Symphonie fantastique et Lelio) fut pour la première fois

BERLIOZ ET LA *ilE ROMANTIQUE 75

exécuté en public dans son intégralité. L'époque était favorable entre toutes : aussi la journée du 9 décembre de cette année-là reste comme une des dates mémorables delà vie de Berlioz. L audition eut lieu dans la salle du Conservatoire, toute vibrante, depuis cinq ans, de l'enthousiasme provoqué par la révélation des symphonies beethoveniennes. Le parterre devant lequel déclamait Bocage était, comme aux grands jours des fêtes romantiques, plein de ces pâles adolescents aux longs cheveux, qui croyaient fermement qu'il n'y a pas d'autre occupation acceptable sur ce globe que de faire de l'art ; il y avait des mines étranges et farouches, des moustaches en croc, des royales pointues, des cheveux mérovingiens ou taillés en brosse, des pourpoints extravagants, des habits h revers de velours rejetés sur les épaules, comme on en voit dans les lithographies de Deveria. Les femmes descendaient de voiture parées à la mode du temps, avec leurs coiffures à la girafe, leur haut peigne d'écaillé, leurs manches à gigot et leurs jupes courtes laissant voir des souliers à cothurne. Parfois la foule s'ouvrait et donnait passage à quelque jeune maître déjà célèbre, virtuose, poète ou romancier. La critique musicale était à son poste, et se préparait h sévir. Mais surtout les regards étaient dirigés vers l'avant-scène où se tenait, en vue de tout le public, celle qui, sans le savoir, était l'héroïne de la journée, en l'honneur de laquelle tout ce monde d'artistes et d'exécutants était rassemblé, et qui allait recevoir à bout portant la formidabh déclaration d'amour lancée par un orchestre et un chœur de cent cinquante musiciens. Berlioz était assis au pupitre des timbales : on apercevait, tout en haut de l'estrade, sa monstrueuse chevelure antédiluvienne, toison hérissée qui se dressait sur

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son front comme une forêt primitive sur une roche escarpée. La symphonie commença, « bizarre œuvre de ténèbres, éclairée de loin en loin par une robe de femme d'un blanc sentimental qu'on y voit flotter ça et là, ou par un éclair sulfureux d'ironie. L'une des meilleures parties, celle du moins qui m'a frappée le plus, dit Henri Heine, présent à la fête, est un sabbat de sorciers, où le diable chante la messe, où la musique de l'église catholique est parodiée avec la plus horrible, la plus sanglante bouffonnerie. C'est une farce où tous les serpents que nous portons cachés dans le cœur se redressent en sifflant de plaisir et se mordent la queue dans l'emportement de leur joie. »

On chuchotait dans la salle, en regardant vers l'avantscène : « C'est miss Smithson, que les actrices françaises ont tant imitée. M. Berlioz est depuis trois ans amoureux fou de cette dame, et c'est à cette passion que nous devonslasauvagesymphonie que nousentendons aujourd'hui. » Berlioz, en effet, ne se cachait pas pour regarder sans cesse de son côté, et chaque fois qu'il rencontrait ses yeux, il frappait les timbales comme dans un mouvement de rage.

D avait supprimé du programme la phrase insultante de la dernière partie : le Songe d'une nuit de Sabbat n'était plus qu'un cauchemar ; l'œuvre, dans son ensemble, semblait n'être qu'un cri de passion délirante.

« Miss Smithson, continue le poète, est devenue depuis jyjme Berlioz, et son mari s'est fait couper les cheveux. Quand, l'hiver dernier, j'entendis de nouveau sa symphonie, je le vis encore au fond de l'orchestre, à sa place près des timbales ; la belle anglaise était à l'avantscène, leurs regards se rencontrèrent encore; mais il ne frappa plus avec autant de rage sur ses timbales. »

C'est ainsi que cette histoire d'amour, intimement liée aux événements littéraires et artistiques les plus considérables des temps romantiques, née au jour où la révélation de Shakespeare sur la scène française pensa amener la destruction des anciennes idoles, ayant subi une de ses péripéties principales en 1830, l'année à'Hernani, des journées de juillet, de la composition de la Symphonie fantastique, eut enfin son dénouement à la faveur de la première exécution de l'œuvre de Berlioz.

Cette solution ne fut pas immédiate : il s'écoula encore plusieurs mois,'il y eut bien des incidents cruels avant que l'union du musicien et de Tactrice fût définitivement consacrée. Ce furent d'abord des méfiances, des reproches, des accusations réciproques : celles-ci tombèrent vite après les explications échangées, et Berlioz, qui avait trop facilement naguère accueilli de faux rapports, put écrire : « Henriette et moi avons été mutuellement calomniés vis-à-vis l'un de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. » Mais elle était ruinée et endettée d'une somme considérable, par suite des mauvaises affaires de la troupe anglaise dont elle avait imprudemment assumé la responsabilité : pour comble de malheur, un accident de voiture la retint immobile, au milieu des souffrances, pendant de longues semaines. Puis ce furent les deux familles qui refusèrent leur consentement au mariage : Henriette elle-même se montrait timide et irrésolue, tandis que les ardeurs passionnées de Berlioz semblaient grandir avec les obstacles. Les scènes violentes se multiplient. Un jour, r « exécrable sœur » d'Henriette déchire un acte civil déjà préparé. «Il y a eu des désespoirs de sa part, raconte-t-il ; il y a eu un reproche de ne pas

Vaimer ; là-dessus je lui ai répondu de guerre lasse en m*empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... Désespoir sublime !... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses terribles protestations d*amour !... émétlque !... ipécacuana ! vomissements de deux heures !... il n'est resté que deux grains d'opium ; j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué... » Cette fois la résistance est brisée : Henriette se rend, les bans sont publiés ; le mariage est célébré (3 octobre 1833).

« Elle était à moi, je défiais tout », put enfin s'écrier Berlioz !

Les dénouements de théâtre sont les seuls qui donnent l'illusion du définitif. Mais, dans la vie réelle, tout se renouvelle sans fin, et les conclusions les plus heureuses en apparence ont trop souvent des suites qui n'en réalisent guère les espérances. Tel fut le cas, hélas ! pour les amours de Berlioz avec miss Smithson. Sans doute le bonheur sembla d'abord être entré dans la maison. Au lendemain du mariage, Berlioz, écrivant à l'ami qui avait reçu ses confidences de six années, put lui faire amende honorable de tous les soupçons qui lui avaient été suggérés autrefois et rendre pleine justice à l'irréprochable honorabilité de l'épouse. La confiance, puis l'abandon, régnèrent sans trouble. Retirés dans un quartier éloigné du centre de l'activité parisienne, sur le haut de la butte Montmartre, ils vécurent dans une intimité complète, laborieux, pauvres, mais heureux. L'enfant qui naquit dans l'année qui suivit leur union vint naturellement en resserrer les liens.

BERLIOZ BT LA VIE UOMANTIQUE 79

Pas un iostast d'ailleurs ni Tun ni l'autre ne perdit de vue son art : si Henriette, après quelques tentatives dont le résultat ne correspondit point h l'éclat de ses premiers débuts, renonça définitivement au théâtre, du moins ne cessa-t-elle pas d'encourager son mari à poursuivre sa voie, quelque difficulté qu'elle-même y aperçût.

Mais cette bonne entente fut de trop courte durée.

En pouvait-il être autrement ? Lorsqu'il poursuivait passionnément sa chimère, Berlioz avait-il cherché à connaître réellement celle qui en représentait à ses yeux l'apparence ? Etait-ce bien Henriette Smithson qu'il avait aimée? Non ; dans ses transports irréfléchis, il avait voulu posséder Ophélie, Juliette : maintenant, ô déception, il s'apercevait qu'il n'avait épousé qu'une ^ dame anglaise.

Sa flamme de méridional était contrariée par la froideur de cette fille du nord, Irische Maid, du wilde, minige Maid, « fille d'Irlande, sauvage, fille d'amour », comme Iseult la blonde. Mais la passion farouche de celle-ci, Henriette Smithson ne la connut que sous forme d'accès de jalousie. Les brèves confidences que Berlioz fait à ce sujet dans le seul chapitre des Mémoires qui ait des allures de confession nous apprennent tout ce qu'il nous suffît de savoir. On pourra ajouter des détails, rectifier des dates, toute la vérité n'en reste pag moins contenue dans ces simples paroles :

« Ma femme s'était toujours montrée contraire à mes projets de voyage Une jalousie folle, et à laquelle, pendant longtemps, je n'avais donné aucun sujet, était au fond le motif de son opposition. Je dus donc, pour réaliser mon projet, le tenir secret... Mais je ne partis pas seul, j'avais une compagne de voyage qui, depuis lors.

m'a suivi dans mes diverses excursions. A force d'avoir été accusé, torturé de mille façons, et toujours injustement, ne trouvant plus de paix ni de repos chez moi, un hasard aidant, je finis par prendre les bénéfices d'une position dont je n'avais que les charges...

« A partir de ce jour et après des déchirements aussi longs que douloureux, une séparation à l'amiable eut lieu entre ma femme et moi. Je la vois souvent, mon affection pour elle n'a été en rien altérée, et le triste état de sa santé ne me la r^nd que plus chère. »

Cette déclaration, cet aveu douloureux et spontané ont donné lieu à des jugements très sévères sur la conduite de Berlioz. Certes la situation fut cruelle. Mais le mari fut-il seul coupable? Il me revient à la mémoire une page que M. Anatole France écrivit naguère sur Adolphe de Benjamin Constant : « Je me suis efforcé, dit-il, d'éprouver à l'égard de cet homme désenamouré une vertueuse antipathie. J'y avais presque réussi quand il m'arriva par grand hasard de causer de ce sujet avec une dame d'infiniment d'esprit, qui fut très belle vers 1840. » La vieille dame qui, étant petite fille, avait vu M. de Constant, long, blanc, se traînant sur des béquilles, et en avait gardé assez mauvaise opinion, dit : « Depuis que j'ai lu son histoire — car Adolphe, c'est lui-môme, n'est-ce pas? — je le plains fort et môme je l'estime assez. Cette Éléonore l'a rendu fort malheureux. C'était une abominable créature.

« Je répondis à cette dame, continue l'écrivain, que les hommes en jugeaient autrement et qu'ils prenaient parti pour Eléonore contre Adolphe.

« — Parce que ce sont des hypocrites, me répondit la vieille dame. »

Sans doute Henriette Smithson ne mérite pas tant de

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sévérité. Elle ne fut pas une abominable créature : elle fut une malheureuse créature, mais aussi elle a rendu Berlioz fort malheureux. Pourquoi vouloir donner tous les torts à celui-ci ? Lisez cette page des souvenirs de M. Legouvé, qui n'était pas homme à peindre un tableau trop chargé en couleurs ; elle montrera ce qu'était devenu l'intérieur de Berlioz après huit ans de mariage :

Miss Smithson était déjà trop âgée pour Berlioz quand il l'avait épousée ; le chagrin précipita pour elle les ravages du temps ; elle vieillit jour à jour au lieu de vieillir année à année ; et malheureusement plus elle vieillissait de visage, plus aussi elle rajeunissait de cœur, plus son amour s'accrois^ sait, s'aigrissait, devenait une torture pour elle et pom* lui, si bien qu'une nuit leur jeune enfant, qui couchait dans leur chambre, fut éveillé par de si terribles éclats d'indignation et d'emportement de la part de sa mère, qu'il se jeta à bas de son lit, et courant à elle : « Maman ! maman ! ne fais pas comme M"*® Lafai^e » !

Comment donc une telle situation pouvait-elle prendre fin, si ce n'est par la séparation ? Elle eut lieu en effet; mais jamais elle ne constitua du fait de Berlioz un abandon. Il nous avait déjà Indiqué d'un mot ce qui fut convenu entre eux ; et voici ce qu'il écrivait h son fils au londemain de la mort d'Henriette :

« Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par l'autre, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter. »

En effet ; et tandis qu'elle, pauvre âme désolée; s'était résignée h une retraite solitaire, revenant finir sa vie en haut de ce vieux Montmartre qui avait abrité leurs premières amours, lui, bien que toujours lancé dans le tourbillon de la vie, ne cessai t pas de venir voir celle pour qui

il avait tout sacrifié, qu'il avait sauvée de la ruine, dont \d vie matérielle était maintenant tout à sa merci et à sa charge. Il fit, je pense, tout son devoir vis-à-vis d'elle, ne négligeant rien des obligations, très lourdes, que motivait l'état de sa santé (elle resta presque paralysée pendant dix ans), s'obligeant enfin lui-même à des sacrifices qui ont coûté à l'art des pertes irréparables. Il était auprès d'elle le jour où elle mourut (3 mars 1854). L'histoire est douloureuse : le beau rêve d'idéal- s'acheva dans la plus attristante réalité. Mais je pense que Berlioz en souffrit assez lui-même pour qu'il soit superflu d'y ajouter la suprênle expiation d'un blâme posthume qu'il n'a pas mérité.

Passons rapidement sur les autres épisodes de sa vie sentimentale avant d'arriver au dernier, si émouvant.

La femme qui prit la place d'Henriette, sinon dans son cœur, du moins à ses côtés, nous est peu connue, bien qu'il ait passé plus de vingt ans de sa vie avec elle ; mais ce que nous en savons nous inspire peu de regret de n'en savoir pas davantage.

Après la poésie, la prose î

Par une singulière connexion, chacune des périodes passionnelles de Berlioz correspond à une époque distincte de l'histoire de l'art, dont chaque femme aimée peut être regardée comme un symbole. Estelle, du moins clans la première partie du roman, c'est le sentiment encore vague, profond pourtant, de Chateaubriand. Henriette, c'est le romantisme dans ses aspirations les plus hautes, tandis que Camille était le romantisme échevelé, excessif, vite démodé.

Pour Marie Recio, elle représente l'école du bon sens dans toute son horreur I !

Deux Dauphinois, comme Berlioz, furent les principaux porte-drapeaux de cette e'cole : Ponsard et Emile Augier. Ce' dernier avait déclaré la guerre à la poésie dans une pièce en vers (la clef du sac de nuit... ce machin au fromage. . . etc.) où était exprimée l'opinion que la femme doit avoir pour idéal essentiel de recoudre elle-même les boutons des redingotes de son mari. Il faut espérer que Marie Recio sut réaliser cet idéal-là : sans cela, elle fut sans excuse ! Chanteuse à la voix aigre et aux douteuses intonations, elle débuta h l'Opéra dans .. un rôle secondaire,, à la fin de 1841, sans pouvoir s'y maintenir. Elle accompagna Berlioz dans les voyages qu'il fit à partir dé Tannée suivante en Belgique et en Allemagne, sans pouvoir jamais lui prêter un concours efficace. Son talent ne se haussa jamais au delà de l'interprétation des romances de Quidant, Vimeux, Thys et Labarre, qui furent ses principaux succès. Berlioz l'épousa quelque temps après la mort de sa femme légitime (encore un grief que lui ont fait nos moralistes, auxquels je me permettrai d*objecter que la régularisation d'une situation fausse, qui n'était un secret pour personne, ne constitue peut-être pas un très grave scandale, que c'eût été plutôt sa continuation qui l'eût formé). Elle vécut avec lui jusqu'en 1862, époque où l'auteur des Troyens devint pour la seconde fois veuf.

Dire que cette union le rendit vraiment heureux serait sans doute excessif. Dès leur premier voyage en commun, il s'efforçait déjà de la perdre en route ! Mais la dame avait l'art de se cramponner, et elle était femme de tête ; elle n'eut pas besoin des cailloux blancs du Petit Poucet^pour retrouver son chemin et reprendre possession de Tinfidèle. Les quelques lettres que nous avons lues d'-elle nous la montrent surtout occupée

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d'intérêts, plaçant des billets de concerts^ et s'exprimant sans bienveillance sur les confrères de son mari. Celuici en fut souvent excédé. « Mon intérieur est fatigant, irritant, presque impossible, écrivait-il en 1860. Il n'y a pas de jour ou pas d'heure où je ne sois prêt à risquer ma vie, à prendre les déterminations les plus violentes. Je vis en pensée, en affections immenses, loin de chez moi... » Le pauvre grand homme n'eut jamais le calme et la tranquillité dans sa maison.

M. Legouvé a raconté un trait qui nous fait voir l'âme de M'^° Recio sous un aspect que nous ne pensons pas exagérer en le qualifiant de hideux. Il dit qu'au temps où la première femme de Berlioz vivait retirée, ellç eut l'eiïronterie de se présenter chez elle pour y jouer une scène de sa façon. « Madame Berlioz? deraanda-t-elle en entrant. — C'est moi, répondit Henriette. — Non, c'est moi. — Pardon, je suis M"»® Berlioz. — Non, ce n'est pas vous... » Explications, esbrouffe, sortie de la cabotine satisfaite de son « effet ». M. Legouvé ne nous avait pas accoutumés à des scènes de cette force : celleci eût figuré sans désavantage dans une comédie de l'ancien Théâtre libre. J'en suis presque à me demander si, confiant dans les grâces souriantes de son style pour atténuer la cruauté d'un pareil tableau, il n'a pas un peu exagéré ici. De fait, sans douter de la sincérité de son témoignage, et tout en sachant bien qu'il fut pour Berlioz, dans la vie comme après la mort, un ami .fidèle et dévoué, je croirais volontiers qu'en plusieurs parties du chapitre qu'il lui a consacré dans > ses Soixante ans de souvenirs, il a trop cédé aux habitudes de développements fantaisistes qui étaient dans sa manière littéralife ; s'il fallait soumettre ses récits à la ^léme sévère critique qu'on a parfois appliquée aux

Mémoires de Berlioz, il est maint détail qui ne tiendrait pas devant la confrontation avec des documents dont la certitude est établie. Nous a-t-il donné une idée exacte de l'artiste lorsqu'il le représente comme « un Desgrieux éternel, un Desgrieux qui change souvent de Manon »? Et pouvons-nous l'en croire sur parole lorsqu'il raconte l'histoire des multiples infidélités dont la première femme eut à souffrir, et dont les preuves étaient découvertes, toujours tardivement, soit dans des articles, soit dans des tiroirs indiscrètement ouverts? Je crois, pour ma part, que s'il doit subsister quelque chose de ces assertions, il n'y faut voir qu'un écho des plaintes de jfme Berlioz, provoquées par « cette jalousie folle » à laquelle le mari affirme n'avoir pendant longtemps donné aucun sujet, — et nous n'avons aucune raison de l'en démentir.

Non : Berlioz, si facile aux confidences, n'était pas l'homme aux amours passagères qu'on prétend nous montrer ici. Si cela était, il nous Vaurait dit!,.. Pour une « distraction violente » qu'il eut un jour, l'on sait quel bruit il a fait, avec quelle insistance il a réclamé le mariage ! L'amour était pour lui chose sérieuse, et il ne badinait pas avec lui. La moindre aventure prenait de l'importance à ses yeux. Voici un épisode curieux de ses amours avec miss Smithson : c'était au moment des dernières indécisions de celle-ci, plus difficiles à vaincre que n'eût été une résolution véritable. Une jeune fille de dix-huit ans, persécutée, exaltée, belle, vint, à proprement parler, se jeter dans ses bras et lui proposa de partir avec lui (c'était l'époque où, conformément au règlement du concours de Rome, il aurait dû voyager en Allemagne). Il sut habilement profiter de cet avantage inattendu, et déclara à Henriette que, si elle ne se

décidait pas sur l'heure, ils s'en iraient ensemble. « Si elle m'aime, je tordrai mon cœur pour en exprimer un reste d'amour », disait-il. La menace ayant produit son effet, la jeune fille s'en alla seule ; il est évident qu'ils ne se revirent jamais.

Voici encore un épisode d'amour, triste et discret, mystérieux même, car le nom de celle qui en fut la mélancolique héroïne n'a jamais été connu : il prend sa place, dans l'ordre chronologique, quelque temps après la mort de la seconde femme, alors que Berlioz entendait « cet affreux duo chanté à son oreille par l'isolement et l'ennui... » Le récit tient tout entier dans deux fragments de lettres, ainsi qu'un paragraphe des Souvenirs de M . Legouvé, et les trois documents s'accordent parfaitement, se complètent entre eux. Nous n'y mêlerons rien d'étranger.

<( C'est encore d'un amour qu'il s'agit, écrit-il à -H. Ferrand le 3 mars 1863. Un amour qui est venu à moi souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté môme pendant quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de tendresse qui me tue, m'ont vaincu ; je me suis laissé aimer, puis j'ai aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est devenue nécessaire, forcée ; séparation complète, sans compensation, absolue comme la mort... Voilà tout. »

Rapproché de cette confidence, le fragment suivant d'une lettre écrite dix-huit mois plus tard à la princesse Wittgenstein devient singulièrement émouvant :

« Ma promenade favorite, surtout quand il pleut, quand le ciel pleure k flots, est le cimetière Montmartre, voisin de ma demeure. J'y vais souvent, j'y ai beaucoup de relations. J'y ai même dernièrement découvert une

tombe que je ne savais avoir été ni ouverte ni fermée; On était morte depuis six mois et on n'avait pas voulu ou pu me faire savoir que Ton mourait; on avait vingtsix ans, on était belle, on écrivait comme un ange ; j'avais, nous avions consenti par prudence à ne plus nous voir, à ne plus nous écrire, à vivre absolument séparés. Est-ce là un effort? Nous nous sommes aperçus de loin un soir dans un théâtre, un signe de tète... ce fut tout... on mourait déjà et je l'ignorais... six semaines après, on était morte... je l'ai aussi ignorée Six mois après seulement... Assez, assez. »

G'€st à ce môme épisode d'amour crépusculaire que se rapporte la confidence faite à Legouvé à Bade. Il rencontre un matin Berlioz dans la forêt; celui-ci a le visage encore plus ravagé qu'à l'ordinaire ; il tend une lettre à son ami. Celui-ci s'étonne de sa tristesse : « Cette lettre part d'une femme supérieure, déclaret-il ; de plus, elle est pleine de tendresse et de passion. Qu'y a-t-il donc ?

« Il y a que j'ai soixante ans ! » réplique Berlioz d'un accent désespéré.

Voilà de quelle manière Berlioz entendait ce qu'en d'autres temps on appelait le « plaisir d'amour ! »

Toujours l'isolement ! Le mal dont son cœur avait cruellement souffert dès le jour de son premier éveil devint insupportable au moment de sa vie où l'heure inexorable de la vieillesse sonna. Pourtant ce cœur, resté jeune éternellement, avait encore besoin de son indispensable aliment de tendresse et d'amour*

Il fut donné à Berlioz d'avoir cette consolation suprême. Un rayon de soleil printanier vint percer l'ombre qui allait l'environner ; la chimère (du moins

il put le croire) se laissa dompter et obéit h sa voix. Le roman de sa vie, si désespéré par ailleurs, s'acheva dans la paix d'un bienfaisant sourire.

Le dernier chapitre de son histoire sentimentale commence avec l'automne de 1864. Il allait avoir soixante et un ans. 11 se mourait d'ennui, seul dans ce grand Paris d'où tout ce qui lui restait d'amis, profitant des derniers beaux jours, était absent. Il n'y tint plus, et partit pour aller revoir son beau Dauphiné. C'est là qu'en expliquant Virgile il avait ressenti ses premières impressions de poésie : aujourd'hui, il était l'auteur des Troyens. Il revint à Meylan. L'aspect de ces lieux aimés, dans les mélancolies de l'automne, évocatrices des vieux souvenirs, réveilla avec une acuité singulière ses sentiments d'autrefois, provoquant une irrésistible explosion de passion rétrospective.

Estelle, plus âgée que lui de six années, avait donc soixante-sept ans en 1864. Epouse, mère, veuve, maintenant grand'mère, elle avait passé dans de petites villes du Dauphiné sa vie monotone de dame bourgeoise, traversée par les joies et les chagrins inséparables de toute vie humaine, celle surtout qui ne s'absorbe pas dans un égoîsme solitaire. Elle s'appelait M™* Fornier, et habitait maintenant Lyon. Ce fut là que Berlioz alla la voir.

Retracerons-nous l'entrevue de ces deux vieillards se retrouvant pour la première fois en présence après cinquante années? Non : Berlioz a fait ce récit, il faut le lire dans son œuvre même et n'y rien toucher; en retrancher la moindre chose serait le profaner. Les ironistes riront sans doute, et trouveront bouffonnes ces amours séniles ; ils seront imités par ceux pour qui le cœur n'est qu'un viscère, et les gens raisonnables

leur donneront raison. Mais j'en sais d'autres qui ne songent pas à rire, et ne cachent pas l'émotion que leur cause cette situation, peu commune, certes, peutêtre unique dans la vie réelle, mais qui mit en jeu des sentiments élevés et profonds, montrant à découvert à quel point fut inextinguible le besoin d'aimer, et d'être aimé qui n'abandonna Berlioz qu'avec son dernier souffle.

Lui-même a cherché à présenter sa défense, puisqu'il en était besoin, auprès de ceux h qui il en avait fait confidence. On trouve dans ses lettres à la princesse Wittgenstein des indications très explicites sur ce qu'il ressentait et ce qu'il espérait :

« Vous-même, lui écrit-il, peut-être riez de la multitude <ie mes affections. Celle-là est unique dans son genre ; elle persiste à travers d'autres passions différentes. La beauté n'en est plus la cause ; mais ce passé qui me saisit le cœur autrefois, dans mon enfance, ne Ta plus quitté, et plus je m'éloigne de lui, plus l'arrachement est atroce. » Gela est écrit le 9 octobre 1864, quinze jours environ après l'entrevue de Lyon.

« C'est, dit-il un autre jour, mon enfance, ma jeunesse, mes premières impressions, mon sentiment de rinfini, qui revivent tout entiers... Je l'aime comme si elle était jeune et belle. » (23 avril 1865.)

(( Sans doute, la grandeur étrange de mes sentiments rétonne, mais elle les comprend jusqu'à un certain point. Mais quoi ! l'enfant de douze ans qui l'aima si terriblement n'inspira rien et ne pouvait rien inspirer à la fille sublime de dix-huit ans qui devinait à peine ses angoisses. Elle n'a point de souvenirs actifs, elle pense comme vous que mon imagination fait beaucoup... Quoi qu'il en soit, je ferartout au monde pour

ne pas être importun, ni indiscret, ni effrayant ; je serai aussi réservé que possible, et peut-être en viendra-t-elle à se dire un jour, dans le secret de son cœur : c( Il serait dommage de ne pas être aimée ainsi. » (19 octobre 1864.)

Enfin^ il répond à l'objection que l'on ne peut vivre perpétuellement dans le rêve, et que la vie réelle a des nécessités et des conventions avec lesquelles il faut compter :

« Je ne suis pas sans m*ôtre dit vingt fois tout ce que vous me dites. Je sais parfaitement quelles seraient les conséquences de cette vie à deux, et encore vous ne les déduisez pas toutes. Seulement, je n'ai jamais osé Jui dire en propres termes : « l'épouser? » Non, non, rassurez-vous, j'aime mieux souffrir de l'absence et l'aimer que de voir cet amour couvert des cendres de l'habitude, et aussi de faire partager h elle un ridicule que pour ma part je braverais parfaitement. D'ailleurs, sais-je si elle accepterait une telle proposition ? Je ne crois pas. Je ne suis pas pour elle ce qu'elle est pour moi. Un pauvre enfant l'aima, il y après de quaranteneuf ans; cet amour a persisté à travers plusieurs autres, il brille, il brûle, quand tous les autres sont éteints; cela l'étonné, la touche; elle respecte cet incroyable sentiment et sa persistance, mais voilà tout. Que voulez-vous qu'il y ait de plus? » (30 octobre 1864.)

Par un bonheur inespéré, il se trouva^ que cette femme fut digne de l'hommage dont elle était l'objet. Ce n'est pas le moins merveilleux de cette histoire merveilleuse. En effet, il l'aimait; mais il ne la connaissait pas ! 11 n'avait d'elle que le souvenir d'une beauté à peine entrevue ; maintenant, cette beauté avait disparu, et combien n'y avait-il pas de chances pour que

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la jolie jeune fille de 1815 fût, en 1864, devenue une vieille dame aux idées étroites et au cœur racorni?

La destinée fut clémente : cette fois, l'illusion de Berlioz n'avait pas été supérieure à la réalité.

Elle eut ce mérite, et il n'est pas mince ; elle comprit I Un peu déconcertée et effarée au début (on l'eût été à moins), elle eut bientôt la conscience juste de la situation : avec une bonne grâce souriante . et tranquille, elle en sut tirer parti de façon à laisser un peu de joie entrer dans l'âme de son fidèle et tardif adorateur, en restant elle-même au-dessus de tout reproche.

Nous la connaissons bien, cette Estelle en cheveux gris, depuis que nous avons lu les lettres que Berlioz lui écrivit pendant les quatre années que dura ce rêve formé au seuil de la tombe. Les dernières, assombries de part et d'autre par les deuils les plus cruels, sont d'une tristesse inexprimable ; mais il y a dans la première partie de cette correspondance une fraîcheur, une envolée de sentiment, qui fait du document une chose exquise autant que rare. Avec quelle bonne grâce ravissante l'amie lointaine a eu vite apprivoisé ce lion amoureux qui, de lui-même, rentre ses griffes ! Il lui obéit en tout ; il est timide devant elle comme un enfant. D'ailleurs, n'a-t-il pas toujours douze ans? Certes il a passé par bien des épreuves durant sa vie ; mais, en présence d'Estelle, il semble n'avoir pas changé. depuis la première fois qu'il la vit. Il rapporte à elle toute son existence passée ; c'est elle, il le dit avec conviction, qui a été son unique inspiratrice ! « Bien des passages de mes anciens ouvrages, dans Harold en Italie et dans la Symphonie fantastique^ furent en réalité, lui écrit-il, dictés par mes souvenirs

de rétoile, de la douce étoile bleue qu'illumine le matin de ma vie. » Et ailleurs : « Quel malheur que vous ne sachiez pas la musique ! Je vous écrirais certaines phrases parlantes que votre souvenir m'a dictées, il y a bien longtemps, à des époques où, certes, vous étiez loin de songer à moi. » Et le thème qu'il note ici est celui de la scène d'amour de Roméo et Juliette. Ainsi, même ce qu'il y a de plus shakespearien dans son œuvre, c'est maintenant à la seule Stella montis qu'il prétend le devoir!

Ce sentiment fait l'unité de sa vie. A douze ans, il était déjà un homme ; maintenant qu'il en a soixante et plus, il est toujours un enfant. Il a des candeurs de novice; il redevient naïf, lui!!! Il tressaille comme Chérubin h la moindre espérance, h la plus humble pensée d'amour.

Un jour, il attendait une lettre avec impatience : il entre dans son cabinet de travail et reconnaît la main qui a tracé la suscription. « Vous croyez peut-être, écrit-il en la remerciant, que je me suis élancé pour m'emparer de la lettre; eh bien, au contraire, je suis rentré dans ma chambre où j'ai fait à grands pas je ne sais combien de tours, en me disant : il y a une lettre ! il y a une lettre ! Puis enfin, je suis revenu, je l'ai lue, je l'ai dévorée, je vous ai adressé mille expressions de reconnaissance. »

Une autre fois, ne voulant pas être importun en écrivant continuellement, il envoie de Paris à Genève un beau bouquet de violettes, sans phrases. « Cela, dit-il, m'a fait un bien infini. »

Ou bien c'est elle qui, au milieu des tracas que lui cause le mariage d'un de ses fils, a eu la bonne pensée de lui envoyer une lettre de faire-part dont l'adresse

est de sa main. « Cela a suffi pour me faire planer pendant vingt-quatre heures bien au-dessus de nuages. Elle avait pensé à l'exilé î »

Elle a d'ailleurs un esprit naturel des plus charmants, un cœur d'une bonté angélique. C'est, de tout point, une femme supérieure. Avec quelle mélancolie sereine et résignée elle a répondu à ses premiers aveux :

« 11 est des illusions, des rêves, qu'il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et avec eux le désenchantement de tous sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié, qui ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse... Vous êtes encore bien jeune par le cœur ; pour moi il n'en est pas ainsi, je suis vieille pour de bon, je ne suis plus bonne à rien qu'à conserver, croyez-le, une large place pour vous dans mon souvenir... »

Mais, bientôt après, elle comprend qu'il faut s'y prendre mieux. Répondant à une lettre où il lui disait d'avoir pitié « des enfants qui ne sont pas raisonnables », elle lui envoie son portrait montrant ce qu'elle est maintenant, une vieille, et y joint ces mots : « Pour leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y a de mieux est de les distraire, de leur donner des images. Je prends la liberté de vous en envoyer une qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé... »

Elle ne craint pas de parler sévèrement lorsqu'il laisse trop libre cours à des élans passionnés qu'elle veut refréner. Elle lui causa un jour une douleur immense (c'est son expression) en l'obligeant h brûler les lettres qu'elle lui avait écrites (il est vrai que, par

réciprocité, elle garda les siennes). Elle lui disait parfois que ses paroles n'étaient « ni vraies, ni sincères». Et lui de protester avec véhémence : « Comment! C'eût donc été une comédie ! J'aurais fait des phrases comme un vulgaire prosateur... »

Il a pour grande préoccupation de ne pas paraître un fou, comme le croient beaucoup de gens du commun. Il est vrai qu'elle ne s'y trompa pas un seul instant, et ne conçut jamais aucune crainte. Certes il n'est pas fou, si anormal que soit son cas : il est au contraire d'une parfaite lucidité et s'analyse avec clairvoyance ; quant au cas lui-môme, c'est une hyperesthésie qui ne constitue pas un état morbide, mais provient de la surabondance d'un sentiment parfaitement normal et naturel. C'est peut-être cette hyperesthésie qui fait le génie. Homme de génie dans son art, Berlioz eut aussi le génie de l'amour.

Jusqu'où allèrent ses espérances? Elles étaient, on l'a vu déjà, assez indécises. On a dit que Berlioz a adressé à M"'*' Fornier une demande en mariage ; M. Edmond Hippeau a précisé en affirmant qu'elle fut un moment « sur le point de succomber à ses instances ». Il n'apparait pas, d'après la correspondance, que les choses aient été si loin ; du moins, Berlioz a ignoré ces prétendues dispositions de sa vieille amie. Une lettre écrite au retour de la première visite qu'elle ait autorisée (août 1865) est le seul document qui ait directement rapport à ce sujet : il y est dit qu'un regard « sévère et mécontent » suffit « à extirper pour jamais une idée qu'il n'avait même pas exprimée » ; et il ajoute : « Ce n'était pourtant pas ma faute si la chaste ambition de passer avec vous le reste de ma vie s'était glissé dans mpn coeur. L'enivrement causé par votre présence l'avait fait

naître... Mais c'est fini. » Et, sur cet accord pris sans amertume, les confidences se poursuivirent pendant trois années encore, toujours tendres et respectueuses de la part de Berlioz, tandis que M™* Fornier s'accoutumait h ces relations affectueuses qui lui avaient paru d'abord si étranges.

N'y trouva-t-elle même pas à la fin quelque joie? Ce n'est porter aucune atteinte à sa mémoire d'honnête femme que d'en admettre l'hypothèse. Peut-être Berlioz l'avait-il devinée lorsqu'il écrivait :

« Peut-être en viendra-t-elle à se dire un jour dans le secret de son cœur : « Il serait dommage de n'être « pas aimée ainsi f »

Et, elle qui n'était pas une sotte, n'eut-elle pas un sourire attendri, quand elle lut ces mots :

« Je voudrais être plus tard immensément admiré et célèbre, afin de vous rendre chère à mes admirateurs. »

Cette espérance s'est réalisée. Estelle, qui vécut jusqu'en 1877, l'année qui commença par le triomphe définitif de la Damnation de Faust, a su, avant de mourir, que la gloire de Berlioz n'était plus un vain rêve.

Or, il avait raison ; il l'a rendue chère à ses admirateurs. Son idéale figure plane déjà sur l'œuvre, environnée d'un nimbe dont l'éclat rayonnera d'autant plus vif que le recul sera plus lointain. Nous qui, si nous l'avions connue, n'aurions vu en elle qu'une vieille femme pareille à nos grand'mères, nous avons peine encore à en dégager l'apparence immatérielle. Ce sera l'œuvre des âges futurs de la préciser ; ils verront en elle un bon génie : celui de Berlioz.

Elle incarna pour lui l'idée de rÉternel féminin.

Dans la multiplicité de ses affections, elle a une place

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privilégiée : aimée la première, elle fut la dernière aimée.

Elle avait révélé à Tartiste la Beauté : il en fut si reconnaissant qu'il ne l'oublia jamais.

D'autres femmes ont pu représenter pour lui une époque particulière : elle, arrivant quand son œuvre est accomplie, apparaît dégagée de toute ambiance ; elle est le pur idéal.

Grâce à elle, ce dix-neuvième siècle achevé de façon si terre à terre aura donc eu sa Béatrice, fiction d'art en même temps que personnalité vécue. Son symbole sera simple et clair : il n'aura rien de mystique ; la musique qui l'accompagnera ne sera pas celle des extases wagnériennes, égarées dans un au delà inaccessible. Une tendre et douce mélodie de Dalayrac suffirait peut-être à l'exprimer. Maiis non, c'est dans l'œuvre de Berlioz même qu'est le chant qui s'accordera le mieux : une phrase des Troyens, que Didon chante sur ces vers traduits de Virgile :

« Qui connut la souffrance — ne pourrait voir en vain souffrir. »

Car elle est aussi la Charité. Elle a mêlé la douceur de son sourire aux peines des derniers jours de son ami. Aussi est-ce en toute justice que les Mémoires de Berlioz, testament véritable de l'artiste et de l'homme, inscrivent son nom à la dernière ligne, et que le livre se ferme sur une parole de reconnaissance et d'apaisement :

« Stella ! Stella ! je pourrai donc mourir maintenant sans amertume et sans colère \ »

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