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il. — LE MONDE LITTÉRAIRE
Berlioz, né quand « ce siècle avait trois ans », a vécu dans la mêlée romantique à l'époque des plus grandes ardeurs. Voyons donc quelles relations il eut avec ses compagnons de lutte.
Ne parlons pas ici des musiciens : leur tour viendra plus tard. Au reste, le sort de Berlioz fut d'être isolé parmi les musiciens de son temps, tandis qu'il eut ses principales affinités avec les poètes. Gela seul constitue une grande nouveauté. Antérieurement, les musiciens, tenus pour des êtres à part dont « l'art d'agrément » est de ceux dont les gens graves ne savent trop que penser, vivaient relégués dans leur milieu professionnel et ne frayaient guère avec les gens de lettres. Il y eut des exceptions, mais si rares ! Tel Grétry, à qui Voltaire écrivait un jour, avec l'accent du plus vif étonncment : « Vous êtes musicien et vous avez de l'esprit !... » Et c'est à propos de Rameau que Diderot disait : « Les gens de génie ne sont bons qu'à une chose; passé cela, rien. »
Berlioz a changé cela. Bien plus, il a été, par profession, homme de lettres presque autant que musicien, et beaucoup plus qu'il n'aurait souhaité. L'événement le plus important de sa vie, son amour pour miss Smithson, eut pour première cause occasionnelle son goût de la poésie. 11 a constaté que le succès du théâtre anglais fut aidé par les efforts enthousiastes de la nouvelle école littéraire que dirigeaient Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny : ces trois hommes, parallèlement auxquels il livra le bon combat pour l'art, furent ses amis.
Ah Jove principium : commençons par Victor Hugo.
Quand, k l'époque du triomphe posthume de la Damnation de Faust, Ton proclamait que Berlioz était le Victor Hugo de la musique, nous, les enthousiastes, étions transportés de joie. C'est que nous comparions la gloire du vieillard auguste avec les tristesses de Tartiste mort h la tache ; et le rapprochement semblait avoir pour signification principale que le musicien, devenu digne des mômes hommages, surgissait, de Tombre où il était plongé naguère, au resplendissement de la plus éclatante apothéose.
Ce n'est sans doute pas dans le même esprit que cette fraternité était constatée àTépoque des premières luttes» mais il est certain que l'on n'avait pas attendu l'année 1877 pour l'affirmer.
Dans l'article biographique que d'Ortigue consacra à son ami au sortir de la première audition complète de la Symphonie fantastique; voici ce qu'on pouvait lire, dès 1832 :
« Beethoven en Allemagne, Shakespeare en Angleterre, en France Victor Hugo, tels sont les trois hommes types avec qui le génie de Berlioz sympathise le plus, et vers lesquels il se sent attiré avec le plus de prédilection. )>
Peu d'années après, quand eutlieu la première représentation de Benvenuto Cellini, qui fut une première &'Hernani musicale, — malheureusement avec un autre succès, — Théophile Gautier, écrivait :
-t(M. Hector Berlioz, réformateur musical, a de grands rapports avec Victor Hugo, réformateur littéraire. » Le critique développe sa pensée en montrant l'analogie des efforts du poète et du musicien en ce qui concerne la liberté du rythme, la richesse de la rime comparée à celle de l'orchestration ; puis il poursuit : « L'horreur
du convenu, du banal et de la petite grâce facile, des concessions au public, distingue également le musicien et le poète, encore pareils par l'amour exclusif de l'art, l'énergie morale et la force de volonté. »
On a dit que Victor Hugo n'aimait pas la musique. Gela peut être, encore que Ton ait sans doute beaucoup exagéré. Il a parlé de Beethoven, qu'il considère comme le représentant essentiel du génie allemand, et dit son impression sur certaines pages de Weber et de Gluck, de façon à faire comprendre qu'il en avait parfaitement le sentiment. Mais il dédaignait Rossini et son école ; et comme on ne pouvait guère entendre autre chose à Paris aux environs de 1830, il avait pris, d'une façon générale, le parti de se dispenser d'aller dans les lieux où l'on faisait de la musique. Il est à peu près certain qu'il n'assista à aucun des concerts de Berlioz ; il en ignorait donc entièrement le génie.
Berlioz eut sur lui au moins cette supériorité : inconnu de lui, il le connaissait. Son enthousiasme, qu'il savait faire partager, ne le cédait en rien à celui de toute cette jeunesse ardente qui avait spontanément pris Hugo pour son chef. c< Avez-vous lu les Orien^ taies, écrivait-il au commencement de 1829? Il y a des milliers de sublimités. » 11 mettait en musique la Chanson des pirates, « avec accompagnement de tempête », en attendant qu'il empruntât au môme livre Saj'a la baigneuse et la Captive, dont il a fait une de ses plus pénétrantes mélodies. Il en savait les vers par cœur. Un jour, son- maître Lesueur, revenant de l'Académie où il avait entendu amèrement critiquer cette poésie nouvelle, le pria de réciter le morceau qui commence par ces mots : «Toujours lui, lui partout ! » Leur commune admiration pour Napoléon contribua
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sans doute à porter leur exaltation au plus haut point : « L'agitation de Lesueur, raconte Berlioz, et son étonnement, en écoutant ces beaux vers, ne peuvent se rendre ; à cette strophe :
« Qu'il est grand, là surtout ! quand, puissance brisée, « Des porte-clefs anglais misérable risée, « Au sacre du malheur il reti'empe ses droits.
« n'y tenant plus, il s'arrêta ; il sanglotait. »
L'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie nomme Berlioz, — auprès de Balzac — comme s'étant fait enrégimenter dans les « tribus » de jeunes artistes qui allèrent applaudir à la première d'Hei^nani. S'il est vrai qu'il prit part à cette manifestation, il y eut quelque mérite, car il traversait à ce moment la crise la plus aiguë de sa passion shakespearienne, et était en plein feu de la Symphonie fantastique.
Le même livre, dans le chapitre consacré à Lucrèce Borgia, rapporte que Meyerbeer et Berlioz s'étaient amicalement proposés pour faire la musique de la chanson chantée au souper de la princesse Negroni. Mais le directeur de la Porte-Saint-Martin, le légendaire llarel, ne voulait pas de « grands musiciens » qui fissent <c de la musique qu'on écouterait et qui distrairait du drame. Je veux, ajouta-t-il noblement, un air qui soit h plat ventre sous les paroles ». Il fut servi à souhait par son chef d'orchestre, Alexandre Piccini. L'idée d'associer la musique au drame en un ensemble homogène n'était pas encore mûre en France. On ne peut que le regretter. Qui sait,* au cas où Berlioz aurait été chargé de cette composition, s'il n'eût pas trouvé, pour le dialogue de la chanson d'orgie alternant avec la psalmodie des moines, un de ces contrastes puissants
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dont la Symphonie fantastique, avec son Dies irad macabre mélangé avec la ronde du Sabbat, nous a laissé une extraordinaire réalisation ?
Plus tard, faisant allusion aux difficultés qui Tempôchaient d'être joué à l'Opéra, Berlioz dit ceci : « Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont offert des poèmes d'opéra. » Il se vantait peutêtre. M. Ch. Malherbe conserve une lettre qu'il écrivait de Rome au poète pour lui demander de transformer Notre-Dame de Paris en opéra : or, nous savons que, si cette adaptation fut faite, ce ne fut pas en faveur de Berlioz. Pourtant, s'il ne lui fut pas donné démettre en musique le poème d'Esmeralda (encore les mauvaises langues ont prétendu qu'il était l'auteur du meilleur morceau de la partition signée Louise Bertin ; mais il s'en est toujours énergiquement défendu), il a, du moins, été intimement mêlé à l'élaboration de cette œuvre, dont l'auteur le chargea de diriger la mise en scène. Et voici une dernière anecdote, empruntée au livre déjà cité, qui nous le montrera tenant sa place dans la société artistique et littéraire de ce temps-là. Il s'agit d'une réception qu'offrirent les Bertin pour donner à quelques privilégiés la primeur du nouvel opéra.
a La soirée fut précédée d'un dîner, dont étaient MM. Victor Hugo, Eugène Delacroix, Rossini, Berlioz, Antony Deschamps, etc. On remarqua que, pendant tout le dîner, M. Rossiui appela M. Delacroix Delaroche. MM. de Bourqueney, Lesourd, Alfred de Wailly, Antony Deschanaps et une nièce de M. Bertin chantèrent des morceaux de l'opéra, qui furent grandement loués. M. Rossini avait une voix charmante et chantait volontiers ; on le pria de se faire entendre; il résista. M. et M"* Bertin le pressèrent ; de jolies femmes se mircHt
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presque à ses pieds ; il répondit qu'il était enroué et absolument incapable de tirer une note de son gosier, sortit presque aussitôt, et, à peine dans l'antichambre, se mit à entonner un air de ses opéras d'une voix claire et retentissante. » Peut-être Rossini aurait-il été plus aimable si le collaborateur musical de Berlin aux Débats lui eût été, d'ordinaire, un peu plus favorable...
La politique finit par séparer le poète et le musicien. Une lettre de Berlioz, écrite en 1855, renferme de dures et injustes paroles pour l'exilé. Au reste, s'ils furent frères par le génie, il faut avouer qu'ils n'eurent pas l'un pour l'autre une grande sympathie personnelle. Leurs relations semblent s'être bornées à celles d'une simple courtoisie mondaine. Berlioz écrivit un jour : « Hugo, je le vois rarement, il t7*ône trop. » Gela n'empêcha pas le poète de prêter a l'artiste, le cas échéant, le concours de son influence ; Berlioz lui a rendu hommage de reconnaissance en racontant, dans ses Mémoires, qu'il lui dut, en 1848, de conserver sa place de Bibliothécaire au Conservatoire : il paraît que l'Administration avait songé h la lui retirer parce qu'étant alors presque constamment absent de Paris et de France il n'en remplissait guère les fonctions. « Heureusement, dit-il, Victor Hugo, alors représentant du peuple, jouissait d'une certaine autorité, malgré son génie ; il intervint et me lit conserver ma modeste place. » Leur fraternité d'art ne fut donc pas un vain mot.
L'on sait qu'après une première entente cordiale et les apparences de la plus vive affection, les poètes de 1830, — genus irritable — se divisèrent en plusieurs camps, dont chacun avait un salon pour quartier-général. A la Place Royale où, pour employer l'expression, d'ailleurs juste, de Berlioz, Victor Hugo trônait, fut
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opposée la maison d'Alfred de Vigny. C'est h la société qui s'y réunissait que se rallia notre musicien. Il y fut introduit par Brizeux, dont il avait mis en musique, des 1834, la romance du Jeune pâtre breton (chantée par M"® Falcon à son concert du 23 novembre). Les nombreuses mentions qu'il fait de ces relations dans ses lettres indiquent qu'il y fut intime. Il y allait au bal, et faisait 1' « En avant deux » avec Auguste Barbier, autre ami éprouvé. « Nous avons dansé tous les deux dernièrement chez Alfred de Vigny, écrit-il en 1840. Que tout ça est ennuyeux ! Il me semble que j'ai cent dix ans. » Au reste, il ne tarit pas d'éloges sur l'œuvre et la personne de son hôte :
« Alfred de Vigny est une rare intelligence et un esprit supérieur que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera dans peu la suite de Stella. N'admirezvous pas le style de son dernier ouvrage. Servitude et grandeur militaires ? Comme c'est senti ! comme c'est vrai ! » {Lettres intimes, 2 octobre 1835.)
« Faitcs*moi le plaisir de lire le ChatteiHon d'Alfred de Vigny, » écrit-il encore au lendemain de la première représentation, si disputée, de ce drame. Le poète le nomme en effet parmi ceux qui l'entouraient en ce jour mémorable : « Où étiez-vous, ami, écrivait-il à Brizeux absent, oii étiez-vous? quand Auguste Barbier, Berlioz, Antony, et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poitrine en pleurant... »
C'est de chez Vigny qu'est sorti Benvenuto Cellini. Le poème est signé de deux de ses familiers, Auguste Barbier, déjà cité, et Léon de Wailly. Le premier surtout avait toutes les sympathies de Berlioz. « Barbier, écritil à Humbert Ferrand, est un des hommes du monde avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Per-
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sonne ne comprend mieux que lui ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission de Varliste. » (Lettre du 15 avril 1836.) — « Ah ! si vous étiez ici, vous ! Barbier et Léon de Wailly se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car jç ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière d'envisager l'art. » (10 janvier 1838.) Il ne tarit pas d'éloges sur les ïambes, dont il a reproduit une strophe bien connue, et fort belle, dans ses Mémoires, à propos des journées de juillet 1830.
Bien que, dès Tété 1834, la collaboration de ces deux poètes fut résolue (voy. lettre du 31 août), Berlioz avait rêvé de joindre à leurs noms celui, plus brillant, de de Vigny : il en fut fait mention jusqu'à la veille de la pre- ?nié7'e dans les journaux, même dans les lettres de Berlioz : « Le libretto, qui, cette fois, sera un poème, est d'Alfred de Vigny et Auguste Barbier. » (16 décembre 1835.) Un autre jour, il explique quelle fut la part du poète des Destinées : « Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu hier passer la journée chez moi ; il a emporté le manuscrit pour revoir attentivement les vers. » (2 octobre 1835.) Effort louable, vraiment digne de deux grands artistes, et qui eût mérité d'être couronné d'un meilleur succès.
Il n'apparaît pas que Berlioz ait jamais eu de relations personnelles avec Lamartine, mais il a toujours parlé de lui sur le ton de la plus vive admiration. « Celui-là comprend toutes les poésies, il est digne d'elles, » écrit-il après avoir cité une de ses strophes. Et encore : « Oh ! que ces vers sont beaux! Je les ai pris pour une citation de Lamartine. »
Pas davantage on ne voit qu'il ait connu Alfred de Musset. L'on sait d'ailleurs que le poète des Nuits
fuyait les coteries littéraires, et, comme dilettante, ne fréquentait que le Théâtre Italien : il y avait peu de chances qu'ils se rencontrassent.
Pour Alexandre Dumas, Berlioz en a dit un jour : « C'est un braque écervelé. » Cela n'empêche pas qu'il l'aime beaucoup. Avec sa générosité qui toujours se prodiga sans compter, Dumas fut des premiers à venir en aide à Berlioz et à miss Smithson devenue sa femme : il se souvenait sans doute de l'émotion qu'il avait lui-même ressentie lors des premières représentations du théâtre anglais, et exprimée en des termes que je rappelle : Shakespeare, merci ! ô Kemble et Smithson, merci ! merci à mon dieu ! merci à mes anges de poésie ! » Il coopéra donc à l'organisation de la soirée que les nouveaux époux donnèrent à leur bénéfice, et où Antony figura au programme. C'est évidemment à cette représentation que fait allusion le billet suivant, dont j'ai retrouvé l'original parmi des papiers de Berlioz conservés à la Bibliothèque du Conservatoire :
Mon cher Michel, Vous savez que j'abandonne complètement mes droits à Berlioz ; ayez donc la bonté de les lui remettre. A vous,
Alex. Dumas.
Un peu plus tard, nous voyons encore l'artiste faire appel à l'influence du romancier : il lui écrit, le 30 octobre 1837 :
Mon cher Dumas, seriez-vous assez bon pour me donner encore un coup d'épaule? Il s'agit de faire exécuter mon malencontreux Requiem dans une cérémonie que motiverait la prise de Constantine. Si le duc d'Orléans voulait, ce serait très aisé. J'irai vous voir pour en causer plus au long...
Leurs amis rêvaient, en ce temps, de les voir collaborer : « Que les portes de TOpéra s'ouvrent devant Berlioz, écrivait d'Ortigue; qu'il s'y présente hardiment avec M. Alexandre Dumas, et le nom du musicien deviendra bientôt aussi populaire que celui du poète. » Ce fut encore un espoir déçu. Il n'en faut pas moins rester sur ce mot que Berlioz a écrit dans ses Mémoires : << Alexandre Dumas a été pour moi toute sa vie d'une cordialité parfaite. »
Balzac aussi est de ceux dont il parle avec la plus cordiale admiration. « De Balzac, en vingt endroits de son admirable Comédie humaine... » — « Balzac et Shakespeare lui-même, ce grand peintre des passions... » Il raconte qu'après le désastre de la Damnation de Faust le romancier fut de ceux qui l'engagèrent h aller chercher fortune en Russie ; l'ayant rencontré au coin d'une rue à onze heures du soir, Balzac lui avait dit avec le plus grand sérieux : « Vous en reviendrez avec cent cinquante mille francs; je connais le pays, vous ne pouvez pas en rapporter moins. » Berlioz poursuit : « Ce grand esprit avait la faiblesse de voir partout des fortunes à faire, fortunes qu'il aurait volontiers demandé à un banquier de lui escompter, tant il les croyait assurées. Il ne rêvait que millions, et les innombrables déceptions qu'il a essuyées en ce genre toute sa vie n'ont pu le désabuser sur ce perpétuel mirage. » Il ajoute plaisamment que, si satisfait qu'il fût du résultat de son voyage, il put cependant rapporter de Russie beaucoup moins que les cent cinquante mille francs prédits par Balzac !
Dernier et mélancolique souvenir donné au grand romancier par le grand musicien : il écrit en 1859 : « Paris est pour moi un cimetière, ses pavés sont pour
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moi des pierres tumulaires. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou d'ennemis qui ne sont plus. Là, j'ai rencontré Balzac pour la dernière fois... »
11 est étonnant que l'écrivain n'ait songé à faire aucune place aux concerts de Berlioz dans ses scènes de la vie parisienne dont il promène les personnages aux Italiens, à l'Opéra, au Conservatoire, transcrivant leurs réflexions de mondains à l'audition des opéras de Rossini ou de Meyerbeer et des symphonies de Beethoven. Peut-être Berlioz était-il trop « jeune maître » pour avoir droit à cette consécration. Je me suis demandé si, en imaginant la figure hoffmannesque du musicien Gambara, Balzac n'avait pas cherché h reproduire quelques-uns des traits de l'auteur de la Symphonie fanlastiqtie ; mais non, il n'y a vraiment aucune ressemblance : la grande raison de n'en pas trouver est que Gambara est un type de fou et d'incapable, évidemment tout différent de l'idée que Balzac avait de Berlioz. Car l'estime que lui témoignait celui-ci était réciproque. Il lui a dédié FeiTagus, et M. Adolphe Jullien a remarqué judicieusement que la brièveté même de cette dédicace : A Hector Berlioz, témoigne de sa profonde considération ; cette formule très simple est en effet celle qu'il emploie toujours pour les gens dont il admire le génie : Liszt, Lamartine, Hugo, Delacroix, Geoffroy Saint-Hilaire, etc., et contraste avec l'emphase de ses autres dédicaces adressées à des princes ou à de faux grands hommes.
La Gazette musicale, fondée en 1834, fut un lieu de rassemblement où se rencontrait une élite d'écrivains et d'artistes. Ce journal n'avait pas seulement pour rédacteurs, à son origine, des musiciens tels que Lesueur, Berton, Berlioz, Liszt, Halévy, Ad. Adam ; il
comptait encore des gens de lettres dont voici les principaux noms : Georges Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Jules Janin, Legouvé, Méry. Heureux temps où une revue d'art pouvait réunir un pareil groupement de collaborateurs illustres ! Et ce n'était pas un concours purement nominal qu'ils promettaient, mais tous fournirent des articles. Ce fut à la Gazette musicale que Balzac donna la primeur de Gambara, Berlioz en fut. pendant les années du début, le collaborateur le plus actif; il y remplit un moment les fonctions de rédacteur en chef. Plusieurs des écrivains qui viennent d'être nommés comptèrent parmi ses meilleurs amis.
Il n'a pas été un familier de l'hospitalière maison de Nohant, bien qu'étant de la même société que plusieurs de ceux qui y fréquentaient : Chopin, Liszt, Meyerbeer, Delacroix, M™« Viardot, etc. Cependant, Georges Sand lui a donné un témoigne nullement médiocre d'admiration dans une de ses Lettres d'un voyageur, où, opposant le faux artiste à l'artiste vrai, elle le présente comme le type de ce dernier. « Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un véritable artiste ; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois que tu ne t'en doutes pas... Berlioz est un artiste. Il est très pauvre, très brave et très fier, etc. » Lui, de son côté, dans une lettre à Chopin, le charge de « mettre aux pieds de M™* Sand ses plus violentes admirations ». Telles sont les seules traces des relations qui ont pu exister entre eux : si lointaines qu'elles fussent, leurs esprits se comprenaient.
Parmi les autres collaborateurs de la Gazette musicale, Jules Janin, qu'il n'allait pas tarder à retrouver aux Débats, lui donna maintes fois les preuves d'un
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dévouement fraternel, et Legouvé fut un de ses plus intimes amis.
Nous avons eu déjà Toccasion de rappeler quelle large place ce dernier lui a faite dans ses Soixante ans de souvenirs : j*en rappellerai seulement quelques traits. Leur connaissance commença à Tépoque des plus graves difficultés soulevées par les projets de mariage avec miss Smithson ; en une pareille conjoncture, Berlioz avait besoin d'un confident : il promut Legouvé à la dignité de son conseiller ordinaire, et, comme c'était une fonction très occupante et qui pouvait suffire à deux personnes, lui associa Eugène Sue à titre de confesseur adjoint. Gela finit naturellement par des projets d'opéras, — et non moins naturellement ces projets avortèrent : ici, le sujet qui devait être traité par leur triple collaboration était celui des Brigands de Schiller.
Legouvé reçut jusqu'à la fin les confidences de Berlioz. Celui-ci était toujours assuré de recevoir le meilleur accueil dans sa maison, où l'on faisait d'excellente musique, dans une intimité à laquelle avaient part des hommes comme Chopin, Liszt, Schœlcher, Sue, etc.
L'on sait avec quel accent d'affectueuse gratitude Berlioz a rapporté dans ses Mémoires un service que lui rendit Legouvé : nous ne saurions mieux faire que de mettre en regard la réplique que fit celui-ci ; c'est entre eux deux un assaut de bonne cordialité :
« C'était le plus reconnaissant de tous les hommes, et s'il se souvenait quelquefois du mal, il se souvenait toujours du bien. Hetzel et moi, nous eûmes le plaisir de lui rendre un léger bon office. Il l'écrit dans ses mémoires, e» lettres d'or comme s'il s'agissait d'une bonne action, et il nous a donné, en remerciements.
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cent pour-cent de notre argent, comme s'il ne nous l'avait pas remboursé. »
Berlioz a mis en musique, sous le titre général de Nuits d'été, une suite de six poésies de Théophile Gautier, qui sont parmi ses meilleures et ont toujours eu les préférences des musiciens. L'on a une lettre écrite par lui au poète pour le prier d'entendre la répétition d'un concert où Duprez devait chanter une de ces mélodies, V Absence, avec accompagnement d'orchestre ; le ton en est cordial ; mais il ne semble pas que ces relations aient eu un caractère plus intime que celui d'une bonne confraternité. En tout cas, Théophile Gautier ne manqua aucune occasion de rendre hommage à Berlioz et à son art ; il lui a fait dans son Histoire du romantisme la place à laquelle il a légitimement droit.
Plus personnels, et très amicaux, furent les rapports de Berlioz avec Henri Heine. En sa qualité d'allemand dès longtemps familier avec le grand style de la symphonie, celui-ci fut des premiers, parmi les gens de lettres, qui surent pressentir la véritable importance do son œuvre : il se plut à mêler à ses très justes appréciations une part de ses imaginations fantasques, appelant Berlioz « un rossignol colossal, une alouette de grandeur d'aigle comme il en a existé, dit-on, dans le monde primitif », trouvant à sa musique « quelque chose d'antédiluvien, qui fait songer à de gigantesques espèces de bêtes éteintes, à des mammouths, à de fabuleux empires aux péchés fabuleux » ; ses accents magiques lui rappellent « Babylone, les jardins suspendus do Sémiramis, les merveilles de Ninive, les audacieux édifices de Mizraïm... » Berlioz, qui rapporte luimême ces éloges dans le chapitre de ses Mémoires destiné à donner une idée de la tendance de son
œuvre, se défond de les mériter en disant qu'il est capable aussi de naïveté, — mais il s'en défend faiblement, et je croirais volontiers que la lecture de cette page de Lutèce ne lui fut point désagréable. Ces paroles n'étaient point de simples" boutades, car Henri Heine se plaisait à citôr Berlioz parmi les élus de l'art. A propos de Chopin, qu'il qualifia « le grand poète musical », il écrivit un jour qu'il ne faudrait le nommer qu'en compagnie de « Mozart, Beethoven, Rossini ou Berlioz ». Nous connaissons quelques lettres qui montrent la cordialité de leurs relations, et dans lesquelles Berlioz s'efforce, non sans succès, de mettre son style à l'unisson des finesses ironiques de l'auteur de y Intermezzo. Mais rien ne vaut le mot, empreint à la fois de scepticisme, de sentiment, et d'une mélancolie résignée, par lequel Heine salua Berlioz un jour que, pendant la maladie qui le retint si longtemps cloué sur un lit de douleurs, celui-ci était venu lui faire visite : « Quoi I Berlioz, vous ne m'avez donc pas oublié ? Toujours original ! »
Henri Heine nous ayant conduits du côté de TAUemagne, nous en profiterions volontiers pour rechercher si les incursions musicales de Berlioz dans ce pays ne lui ont pas procuré l'occasion de quelques relations littéraires dignes d'être notées. Cela n'apparaît guère, en vérité, à travers ses récits de voyages. H est pourtant un poète allemand duquel il aurait bien voulu recevoir l'encouragement d'une parole : mais aussi, c'est le plus grand, l'inspirateur de son principal chef-d'œuvre, Gœthe. Quand, dans sa première jeunesse, il eut mis en musique, sur la traduction de Gérard de Nerval (autre romantique de marque), les parties lyriques de Faust dont il fit son Œuvre 1 (Huit scènes de Faust), son pre-