‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 9 sur 28 · I. — LES FEMMES AIMÉES · texte numérisé non relu

I. — LES FEMMES AIMÉES

«... Les mères inquiètes avaient mis au monde une génération àrdente> pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours^ des milliers d'enfants se regardaient entt'e eux d'un œil sombre...

« Alors s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse...

« Cependant un homme monta à la tribune aux harangues ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, mais qu'il y en avait une plus belle, qui s'appelait la liberté.

« Les enfants relevèrent la tête...

« Mais d'autres harangueurs parlèrent tant et si longtemps que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d'eux... Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre^ qu'on peut nommer désenchantement, ou, si l'on veut, désespérance... Les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin

de Tinfini, plièrent la tête en pleurant; ils s'enveloppèrent de rêves maladifs, et Ton ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d*amertume. »

L'esprit de la génération de 1830 n*a pas été défini de façon plus fidèle que par ces lignes qui ouvrent la Confession (Tun enfant du siècle. La préface de Cromwel même, malgré la nuance qu'elle introduit en opposant la « mélancolie » à la « désespérance », n'en résume pas aussi profondément la tendance, car, manifeste d'école, elle a son application directe à la littérature, tandis que Musset considère la vie.

Aux commentaires des poètes, Berlioz allait ajouter quelque chose de plus précieux encore : le type réel et vivant de l'homme romantique. Ce type, c'est lui-même.

Seul, en effet, ou peu s'en faut, parmi les artistes de son époque, il vécut cette étrange vie que les écrivains représentaient dans leurs œuvres, mais dont, en général, ils se gardaient bien de suivre l'exemple. Berlioz, lui, fut Werther, René, Antony. Mais non, c'est mieux «ncore : il fut Hector Berlioz en personne, conservant ses traits propres, en même temps qu'il éprouvait des passions identiques à celles des héros imaginaires.

A douze ans, il connaissait déjà ce que la poésie populaire appelle avec tant de vérité « le mal d'amour ». « Le vertige me prit et ne me quitta plus. Je n'espérais rien...je.ne savais rien... mais j'éprouvais au cœur .une douleur profonde. » Tel est le premier cri que lui arracha la passion. « Je passais des nuits entières à me désoler. Je me cachais le jour dans les champs de maïs, dans les réduits secrets du verger de mon grand-père, comme un oiseau blessé muet et souffrant. » Le Roméo de Shakespeare, qu'il ne connaissait pas encore, éprouvait aussi, avant de rencontrer Juliette, les mêmes

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accès de mélancolie romantique. <c Qu'est-ce donc, a-t-il écrit plus tard, cette puissance d'émotion, cette faculté de souffrir qui me tue ?» Et il analyse en des termes instructifs cette maladie de l'âme, dont, par on ne sait quelle influence de Tair ambiant, il fut atteint si tôt.

C'étaient,, dit-il, des rêveries en pleine nature agreste, où se mêlaient des souvenirs de personnages de romans, Virgile, les Alpes, la Stella montis, de vieilles mélopées plaintives ; et peu à peu Taccès se déclarait :

« Le vide se fait autour de ma poitrine haletante, et il me semble alors que mon cœur, sous l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et brûlante ; je rougis de la tête aux pieds. Je suis tenté de crier, d'appeler à mon aide mes amis, les indifférents même, pour me consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcher d'être détruit, pour retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.

« On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises ; non, la pensée du suicide n'est pas jmême supportable ; on ne veut pas mourir, loin de là, on veut vivre, on le veut absolument, on voudrait même donner à sa vie mille fois plus d'énergie ; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s'exaspère de rester sans application, et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu.

« Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard; c'est l'ébullition, l'évaporation du cœur, des sens, du cerveau, du fluide nerveux. Le spleen, c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de glace. »

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