‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 13 sur 28 · IV. — LA VIE MATÉRIELLE · texte numérisé non relu

IV. — LA VIE MATÉRIELLE

Wagner a dit : « Berlioz ne possède pas seulement la force créatrice et l'originalité de l'invention : une vertu brille en lui, celle qui consiste, à ne pas écrire pour l'argent ; et pour qui connaît Paris, le train de vie et les pratiques des compositeurs de Paris, il est tout naturel de rendre hommage à une telle vertu. »

Voilà une observation parfaitement justifiée. Mais la vie sociale a ses nécessités et il faut de l'argent, non seulement à tous les hommes pour les besoins de leur existence matérielle, mais plus encore à l'artiste pour soutenir ses entreprises, si désintéressées soient-elles dans leur essence. Wagner était bien qualifié pour parler ainsi : nous savons par quelle succession de prodiges il lui fut donné d'arriver à la solution d'un problème auquel le sort même de son œuvre était étroitement lié. Berlioz n'eut pas d'ambition aussi démesurée : c'est à peine s'il parvint à s'assurer une vie convenable. Examinons avec quelques détails dans quelles conditions et de quelle manière il y parvint. La question n'est pas indigne d'être posée, même dans une étude d'art : elle a trop d'importance pour que Ton doive laisser de côté un facteur aussi essentiel de la vie, et nous avons la prétention de faire connaître l'homme complet.

L*enfance et la jeunesse de Berlioz ne se distinguent pas de celles des fils de la bourgeoisie en géne'ral : jusque vers sa vingt-quatrième année il n'eut aucun souci matériel. Les épreuves commencèrent avec ses difficultés de famille pour le choix de la carrière : il se fit choriste de théâtre pour gagner cinquante francs par mois, donna des leçons de guitare à un franc le cachet, recourut parfois à la bourse de ses amis (de Pons, Ferrand, Gounet), et vécut de privations, il trouve aussi quelques ressources (combien minimes !) en écrivant ses premiers articles de journaux ou revues. Il débute par la correspondance « à peu près gratuite » de la Gazette musicale de Berlin », dit-il en 1829. Le Correspondant, auquel il donne des articles développés (sur la musique religieuse, sur Beethoven, etc.) lui offre une rémunération un peu plus, importante, mais à des intervalles espacés. Et déjà, quand il s'agit de l'exécution de ses œuvres, il n'épargne pas les dépenses. Il paye un orchestre et des chœurs pour faire entendre sa première messe; il organise à ses risques et périls des concerts qui ne font pas toujours leurs frais : on le voit tout triomphant quand, après son concert de 1829 (qui n'est pas le premier), il peut annoncer un bénéfice de 150 francs, et il s'empresse de rembourser sur cette somme une partie de ce que lui ont prêté ses amis, devoir qu'il s'est toujours fait scrupule de remplir ponctuellement à toute époque de sa vie.

Le prix de Rome, obtenu en 1830, lui donne une tranquillité passagère en lui assurant une pension de 3.000 francs pendant cinq années. Mais cela suffisait-il quand déjà il était jeté au milieu de difficultés sans nombre, et qu'en 1833 il épousait une femme qui lui apportait pour dot une dette de quatorze mille francs?

Pour sortir de cette situation, il travaille avec acharnement, et accepte toutes les besognes. Oh! il n'imite pas Chatterton, ce type d'incompris qu'on voyait, dans le drame de son ami Vigny, refuser une place que lès autorités de Londres venaient lui offrir, par la raison que le génie doit être récompensé pour lui-même ! Pas davantage il ne suit l'exemple de Jean-Jacques Rousseau, qui abandonna ses enfants à la charité publique en vertu de ce raisonnement qu'employant sa vie à donner son œuvre h la société, c'était à la société de prendre les charges qu'il n'aurait pu assumer lui-même sans être contraint de renoncer à sa mission. Berlioz,, lui, ne refusa jamais d'accomplir le devoir social, si dur qu'il eût été souvent.

Déjà il avait compris que l'exercice de son art n'était qu'une source de dépenses, que, pour lui, musicien génial, la musique serait la ruine. 11 en prit son parti en héros, j'ose le dire. C'est dans le journalisme que, dès les premiers temps de sa carrière active, nous le voyons chercher des ressources. Voici le résumé qu'il trace de sa position en 1835 : « Je travaille comme un nègre pour quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont : le Rénovateur, qui paie mal, le Monde dramatique et la Gazette musicale, qui payent peu, les Débats, qui payent bien. » En 1833, il collaborait à V Europe littéraire « qui me paie très bien », déclaret-il ; l'année d'après au Publiciste, pour qui il écrit une biographie de Gluck; puis à V Italie pittoresque , qui lui « arrache » quelques livraisons. Il cite encore, dans ses Mémoires, la Revue européenne, ainsi que le Correspondant, où il écrivait avant 1830. Il publie un grand article sur la musique dans le Dictionnaire de la Conversation ; il donne des romans pour les supplé-

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ments musicaux d'un journal de modes, le Protée, etc. Telles sont les besognes auxquelles il se contraint à descendre, pour « combattre l'horreur de sa position musicale ».

Il s'est plaint avec véhémence, dans ses Mémoires et dans une multitude de lettres, de l'obligation où il fut de passer sa vie presque entière à écrire des articles pour les journaux, et je ne sais pourquoi la plupart des biographes s'accordent pour déclarer ces doléances mal fondées. Je les tiens, quant àmoi, pour aussi sincères que légitimes. Musicien de génie, Berlioz était fait pour écrire •de la musique, non de la prose : si vivement qu'un sujet d'étude l'intéressât, il devait, pour le traiter, sortir de sa voie naturelle, se faire une sorte de violence ; à plus forte raison quand il s'agissait de rendre compte d'ouvrages qui lui répugnaient, ce qui fut le cas pour l'immense majorité de ses articles au jour le jour. Qu'il ait compris l'importance qu'il y avait pour lui à garder contre les attaques un poste de combat tel que le feuilleton des Débats, cela est hors de doute ; mais ceci est de la raison, et un homme qui se laissait guider par le sentiment — c'est le cas des hommes de génie — n'en accepte jamais les obligations qu'avec amertume. 11 résulta d'ailleurs du succès qu'il obtint comme journaliste qu'il se fit une réputation tout autre que celle qu'il ambitionnait : il parut si complètement détourné de sa direction véritable que les gens h courte vue s'associaient volontiers à des appréciations comme celle de Scudo, qui, à l'occasion de son entrée à l'Institut, parodia en son honneur le mot de Figaro : « Il fallait un compositeur, ce fut un journaliste qu'on nomma. »

Le feuilleton du Journal des Débats lui procura, d'après sa propre déclaration, cent francs par feuille-

ton, à peu près quatorze cents francs par an. Il le rédigea pendant près de trente années : du 25 janvier 1835 au 8 octobre 1863.

Son entrée aux Débats lui permit de renoncer à la collaboration aux autres feuilles périodiques, sauf la Gazette musicale, dont il fut, au début, un des rédacteurs des plus actifs, et où il ne cessa d'écrire que peu à peu, conservant toujours un pied dans la maison.

Concurremment avec sa besogne littéraire, Berlioz en entreprit une, vraiment musicale cette fois, qui l'intéressait bien autrement. Il organisa des concerts dans lesquels, après quelques hésitations, il prit le parti de remplir le rôle de chef d'orchestre, où il excella bientôt. Son principal but était de faire entendre ses œuvres ; mais il ne leur réservait pas une place exclusive. Il y donna du Beethoven, du Gluck, du Palestrina, du Schubert, du Glinka, du Félicien David, etc., et y fit entendre des virtuoses célèbres.

Par là, Berlioz joua véritablement le rôle d'initiateur des concerts symphoniques en France : sans vouloir diminuer l'importance du rôle de Pasdeloup, il est permis de constater que l'auteur de la Fantastique l'avait précédé dès longtemps. Y fit-il fortune ? Assurément non. 11 semble qu'en général il soit parvenu à couvrir ses frais ; peut-être eut-il parfois quelques menus bénéfices ; mais ce fut tout.

Il eut, de 1835 à 1837, à diriger les études à'Esmeralda de M"® Louise Bertin. Encore une besogne sans gloire, dont il parle en ces termes : « Mes cent fois maudites répétitions de Notre-Dame de Paris. » Du moins assuret-il que le père de la compositrice l'indemnisa très généreusement du temps qu'il dut consacrer à cette tache.

Mais la composition ? Est-il possible qu'elle n'ait vraiment procuré aucun avantage matériel à un tel maître ?

Nous allons le voir.

Les deux premières symphonies (Fantastique et Harold) ne lui rapportèrent d'autre bénéfice que celui des concerts où elles furent exécutées : ce bénéfice, en tout cas, est celui de l'entrepreneur de concerts plutôt que du compositeur. Quant au produit de l'édition (qui ne fut faite que plus tard) nous ne sommes pas renseignés ; mais il est permis de croire que l'auteur en retira peu de chose,..* •

Voici une indication sommaire que nous trouvons dans une des lettres de Berlioz à Humbert Ferrand : elle concerne l'arrangement au piano, fait par Liszt, de la Symphonie fantastique.

« La symphonie a paru ; mais comme ce pauvre Liszt a dépensé horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire ; à telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs ; voulez-vous que je vous en achète un ? Je voudrais bien pouvoir vous l'envoyer sans tout ce préambule ; mais vous savez que, pendant quelque temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la recette du dernier concert, qui a été de 2.400 francs (double de celle du premier) , j'ai lieu d'espérer que je gagnerai quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée, et c'était énorme. » (30 novembre 1834.)

Oh ! le beau métier que celui de compositeur !

En 1837, Berlioz reçoit du Gouvernement la commande du Requiem. A combien d'intrigues il fallut se

livrer pour arriver à ce résultat, c'est ce que les Mémoires nous laissent entrevoir. Quoi qu'il en soit, voici 4.000 francs à inscrire à l'actif. Il paraît qu'ils ne furent pas touchés sans peine ; ils le furent pourtant. C'est la première fois, depuis son entrée dans la carrière, que Berlioz a pareille aubaine. Il aura bientôt trente-cinq ans.

En 1835, il a la promesse que l'Opéra jouera une œuvre de lui. C'est Benvenuio Cellini. » Je ne puis encore travailler à la musique, le métal me manque comme à mon héros, » écrit-il le 16 décembre. Un ami dévoué vient à son aide et lui avance 2.000 francs pour lui permettre de travailler. Il lui faut aller ainsi jusqu'en septembre 1838. Enfin Tœuvre est jouée. Chut« complète. Quatre représentations intégrales, et trois fragmentaires. Ce que produisirent les droits d'auteur de ces représentations, dont les recettes oscillèrent de D.949 à 2.733 francs (abonnement non compris), c'est ce que nous n'avons pas le courage de chercher à préciser.

C'est à ce moment que se produit l'événement providentiel. Il est notable que chacun des deux grands rénovateurs de l'art lyrique au xix® siècle ait eu impérieusement besoin d'un de ces événements afin de pouvoir poursuivre sa carrière, et que cette chance soit échue à Tun comme à l'autre. Chez Wagner, où tout a plus d'ampleur, l'homme providentiel apparut sous les espèces d'un prince, qui mit à sa discrétion sa fortune et son influence royale. Avec Berlioz, ce fut simplement un artiste. A l'heure où tout semblait perdu pour lui, Paganinile salue seul digne de faire revivre Beethoven, et lui offre en hommage vingt mille francs.

L'on a fort glosé au sujet de ce don généreux. L'on a dit que l'acte de Paganini n'avait pas été aussi spon-

tané ni enthousiaste que pouvaient le faire croire les apparences. L'incrédulité commença le jour même où révénement fut connu. En pouvait-il être autrement ? Paris n'eût plus été Paris !... Huit jours après, bien entendu, personne ne songeait plus à cela, et la vérité pouvait suivre librement son cours. Le malheur est que, beaucoup plus tard, alors que tous les personnages étaient morts depuis longtemps, la calomnie fut ramassée. J'ai peine à constater que ce fut un homme comme Franz Liszt qui la propagea. Évoquant des commérages vieux de quarante années, il s'en fut les raconter dans des cercles d'artistes étrangers, où l'on fut fort empressé de les recueillir et les mettre en circulation sous le couvert de son autorité.

D'après Liszt (je reproduis fidèlement ce qu'a expose M. Adolphe JuUien), le secret de la comédie serait celui-ci : Paganini s'était rendu insupportable au public français qui le traitait de ladre parce qu'après avoir encaissé de très belles recettes il avait sèchement refusé son concours gratuit pour un concert organisé au profit des hospices de Paris. Jules Janin, ayant appris qu'on allait faire le vide à ses quatre derniers concerts, courut le prévenir et lui suggéra ce moyen de rentrer en grâce auprès du public parisien : « Donnez fastueusement vingt mille francs à Berlioz, et, au lieu de quatre concerts qu'il vous reste à donner, vous en aurez huit avec des salles combles. » Paganini fit d'abord une grimace effroyable, puis il s'exécuta en calculant les beaux bénéfices à venir;. la mise en scène fut réglée sans retard, et Berlioz s'en alla toucher.

Tel est le « potin » de Liszt, rapporté « dans toute sa candeur».

Il n'y a qu'un inconvénient à cela. C'est que Paganini

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ne donna ni huit concerts, ni quatre, ni avant, ni après le concert de Berlioz, devant des salles pleines ou vides, mais qu'il n'en donna pas un seul ; que, son dernier concert à Paris ayant eu lieu plusieurs mois auparavant, il ne se fit jamais plus entendre jusqu'à sa mort, qui eut lieu dix-huit mois à peine après son action généreuse.

Je pense que cela est clair.

S'il faut des preuves, les voici. D'abord l'affirmation de Berlioz qui, dans un article inséré dans les Soûlées de Vorches>tre, a dit :

« Je ne Vai jamais entendu. Une seule fois, depuis mon retour d'Italie, il joua à l'Opéra, et, retenu au lit par une indisposition violente, il me fut impossible d'assister à ce concert, le dernier, si je ne me trompe, de tous ceux qu'il a donnés. » L'on peut croire que si Paganini avait donné huit concerts, ou quatre, ou un seul, au moment que l'on dit, Berlioz lui aurait accordé l'honneur de sa présence.

Il poursuit : « Depuis ce jour, l'afTection du larynx de laquelle il devait mourir, jointe à une maladie nerveuse qui ne lui laissait aucun relâche, devenant de plus en plus grave, il dut renoncer tout à fait à l'exercice de son art. » En effet, cet état de santé, déjà inquiétant au moment du concert de Berlioz, l'obligea à partir pour le Midi très peu de temps après. Les Mémoires disent : « Paganini, dont la santé empirait à Paris, se vit contraint de partir pour Marseille, et de là pour Nice, d'où, hélas, il n'est plus revenu. »

Maintenant, comme il est entendu que les écrits de Berlioz sont des tissus d'inexactitudes, recourons aux documents contemporains.

La Gazette musicale annonce, le 10 juin 1838 :

a Paganini doit donner incessamment un concert à

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rOpéra avant son départ pour Londres. » Ce concert est évidemment celui dont parle Berlioz, auquel Ja maladie l'empêcha d'assister.

Le même journal reproduit dans son numéro du 23 décembre les lettres de Paganini et de Jules Janin, datées des 18 et 20 décembre 1838 (le concert Berlioz avait eu lieu le 16).

Et, le 6 janvier 1839, il annonce :

« Paganini est parti pour Marseille pour y passer rhiver. »

Enfin, il n'est fait mention d'aucun concert donné par Paganini à Paris depuis celui du mois de juin 1838; quant à la période postérieure, il est de notoriété historique que l'illustre violoniste ne revint plus et qu'il mourut h Nice le 27 mai 1840.

Il n'est pas un seul mot de tout cela qui ne soit d'accord avec les affirmations de Berlioz.

Les diseurs de riens en seront donc encore une fois pour leurs frais : l'histoire n'a pas à accueillir leurs propos. Le geste de Paganini conserve toute sa noblesse. 11 doit être interprété, sans doute, comme une protestation contre la sottise et la médiocrité (c'est pour cela qu'il fit tant clabauder!), mais surtout comme affirmant la volonté de ramener à la vie de l'art l'homme qui fut le plus grand génie musical de son pays, et qui, sans cette intervention, aurait péri. L'acte, enfin, prend un caractère d'autant plus élevé, que, survenu peu de temps avant la mort de celui qui l'accomplit, il doit être considéré comme une sorte de testament artistique. Il fut aussi bienfaisant que magnanime.

Rendu pour un temps à la vie, Berlioz en profita pour suivre un moment son impulsion naturelle. Il écrivit Roméo et Juliette. Il mit sept mois à l'achever, et en

donna' trois auditions dont la première eut lieu le 24 novembre 1839. Voici, au point de vue pa^-ticulier considéré dans ce paragraphe, quel fut le résultat de cet effort ; c'est l'auteur même qui va nous le dire :

« Les trois séances ont coûté pour les exécutants douze mille cinq cents francs, et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs ; sur ces treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de bénéfice. N'est-ce pas triste qu'un résultat si beau, si l'on tient compte de l'exigurté de la salle et des habitudes du public, est misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence ? Décidément l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme. »

Il n'y a rien à ajoutera ces réflexions.

L'année suivante, 1840, le Gouvernement lui commanda la Symphonie funèbre et triomphale. Il lui donna pour cela 10.000 francs, à charge pour lui de payer tous les frais de copie et d'exécution. 11 lui resta — résultat inespéré ! — 2.800 francs.

Donc, arrivé à trente-sept ^ns, et ayant produit déjà plus de la moitié de ses œuvres, il a obtenu, comme compositeur, les résultats suivants : en 1837, 4.000 francs de l'État pour son Requiem; en 1839, 1.100 francs, produits par les exécutions de Roméo et Juliette ; en 1840, 2.800 francs pour la commande officielle de sa dernière symphonie. Plus, par-ci par-là, quelques petites sommes, bénéfices de ses concerts. Mettons 10.000 francs, pour le labeur acharné et l'effort génial de huit années.

Aussi, sans autrement récriminer, s'adresse-t-il partout où il croit avoir chance d'obtenir une position fixe pour lui permettre de vivre, lui et les siens, tout en lui laissant, s'il est possible, un peu de temps à consacrer à son artt Là encore il n'est pas très heureux.

En 1835, on avait construit à Paris une salle de concerts, qui, située sur le boulevard Bonne-Nouvelle, non loin du Gymnase, avait pris le nom de Gymnase musical. L'entrepreneur avait eu l'ambition d'y donner de grandes exécutions de Hœndel, Palestrina, Bach, Weber, Gluck, Mozart, et avait engagé Berlioz pour les diriger. Mais l'administration veillait : les théâtres lyriques défendirent leur privilège ; il fut interdit de chanter, « Cet aimable petit M. Thiers vient, écrit Berlioz au commencement de 1836, de me faire perdre la place de directeur du Gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser chanter des oratorios, des chœurs et des cantates, ce qui aurait fait tort à rOpéra-Gomique ! » Il fallut se contenter de concerts d'orchestre. Le jour de l'ouverture, on exécuta une symphonie de Weber, et Liszt joua du piano. Il y a tout lieu de croire que ce concert n'eutpas de lendemain, car l'on n'entendit plus parler du Gymnase musical.

Puisqu'on ne pouvait rien sans privilège, Berlioz tâcha d'en avoir un : ses relations et ses titres lui permettaient cette ambition. Il obtint en effet celui du Théâtre italien, h la direction duquel les journaux de .1838 annoncèrent qu'il était nommé. Ce fut un beau toile! L'on dit partout que c'était Bertin qui avait fait obtenir cette faveur à Berlioz pour que celui-ci, en retour, représentât les ouvrages de M"® Bertin. Bien que ce fût un mensonge, le cahier des charges spécifiant qu'il ne pourrait pas être représenté d'œuvres d'auteurs français sur la scène italienne, Berlioz ne put résister au flot : il ne fut jamais mis en possession de son privilège.

Le Conservatoire avait au moins quelques places de

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professeur, peu lucratives, mais au moins sûres, auxquelles un compositeur, un prix de Rome, pouvait légitimement prétendre. Précisément plusieurs vacances se produisirent dans les années 1837-39. Lesueur, professeur de composition, était mort en 1837; Paër, qui lui succéda, mourut à son tour en 1839. Un professeur d'harmonie, Rifaut, mourut aussi, en mars 1838. Berlioz, sans élever ses prétentions jusqu'à une chaire de composition, demanda la succession de ce dernier. Il ne fut pas nommé : on lui préféra un certain Bienaimé. Un jour pourtant il sembla que la fortune allait lui sourire; Armand Bertin, et le directeur des Beaux- Arts en personne, lui annoncèrent qu'il serait nommé professeur de composition, et qu'on ajouterait aux appointements réglementaires une pension qui porterait son traitement annuel à six mille francs. Mais rien de tout cela ne fut tenu : Paër succéda à Lesueur, après quoi Carafa succéda à Paër ; quant à la pension (qui n'était pas du tout considérée, sous l'ancien régime, comme une faveur anormale), l'on n'en entendit pas parler davantage. Berlioz fut enfin nommé Conservateur-adjoint à la Bibliothèque du Conservatoire en date du 1" janvier 1839 (arrêté du 11 février suivant). Vingt-trois ans plus tard, à la mort de Bottée de Toulmon (Bibliothécaire depuis 1831, décédé le 23 mars 1850), il devint Bibliothécaire (à compter du 1«^ janvier 1850, arrêté du 27 avril 1850). A la mort de Clapisson (1866), la fonction de Conservateur du musée instrumental fut ajoutée à celle de Bibliothécaire, la veuve de Clapisson continuant d'ailleurs à « jouir des avantages attachés à la position de son mari ». Pendant presque toute la durée de ses fonctions, Berlioz toucha un traitement annuel de 1.500 francs ; cette somme fut

doublëe au commencement de 1866 (arrêté du 28 décembre 1865, signé Camille Doucet), ce qui lui causa une grande joie, dont témoignent ses lettres. Il n'eut malheureusement pas longtemps à jouir de cette augmentation.

Donc, à trente-six ans, Berlioz a un appointement fixe de 1.500 francs ; sa collaboration aux Débats lui vaut à peu près la même somme. Au total, 3.000 francs assurés. Avec cela, un enfant et une femme, — même deux.

Il cherche encore. C'est une place de chef d'orchestre qu'il lui faut. En 1841, il rêve une combinaison qui lui permettrait d'entrer d'emblée à l'Opéra : il est question de retraite pour Cherubini ; Ilabeneck pourrait prendre la direction du Conservatoire, et Berlioz remplacer Hàbeneck. Cela ne se fit pas.

11 a pourtant un pied à l'Opéra. Il y monte le Freischûtz, auquel il a ajouté les récitatifs obligatoires. Les droits d'auteur mettent bien du temps à rentrer, et il avoue la gêne que cela lui cause. 11 organise des festivals, chose nouvelle, qui, dès l'abord, sollicite vivement l'attention publique. 11 a raconté quel bénéfice il sut retirer du premier qu'il dirigea à l'Opéra : il devait recevoir un cachet de 500 francs, mais, par suite de circonstances qu'il rapporte au chapitre li de ses JHémoires, il se crut obligé de payer de ses deniers un certain nombre de musiciens de l'orchestre. Il en résulta qu'au lieu de recevoir 500 francs il en versa 360. Aussi intitule-t il le chapitre : « Un moyen de faire fortune. »

A la vérité, d'autres exécutions du même genre durent lui fournir l'occasion de prendre sa revanche, car les festivals devinrent un divertissement à la mode.-

Il était temps que l'œuvre de Berlioz sortît de France et allât se répandre à l'étranger, surtout en Allemagne.

Le compositeur partit donc en 1842, et alla donner des concerts dans plusieurs grandes villes allemandes, ainsi qu'à Bruxelles. Nous n'avons h retenir ici d'autre résultat de cette première tournée que celui qu'il résume en ces termes : « Elle fut assez avantageuse au point de vue pécuniaire. » Cela veut dire sans doute qu'il parvint à couvrir ses frais, et rapporta quelques modestes bénéfices : nous savons qu'il était habitué à se contenter de peu.

Au retour, il se remet h diriger des concerts, sans parvenir à rien fonder de durable. En 1844, il organise dans le palais de l'Exposition des produits de l'Industrie, aux Champs-Elysées, un festival comme jamais on n'en avait vu, auquel prennent part plus de mille musiciens ; on fait 32.000 francs de recette ; il gagne 800 francs, et une inaladie nerveuse qu'il peut aller soigner dans le midi, puisqu'il a 800 francs. L'année d'après, il dirige quatre concerts au Cirque des Champs-Elysées. Peu de réussite pécuniaire. Puis il court la province, donne des concerts à Lille, Lyon, Marseille. Enfin il entreprend un nouveau voyage en pays allemand, et passe en Autriche, Bohême et Hongrie l'hiver de 1845-46, avec un résultat analogue h celui du précédent voyage dans l'Allemagne du Nord.

Il revient à Paris et y donne à ses risques la Damnation de Faust, Personne n'y vient. Il est ruiné.

Pour se tirer d'affaire, il entreprend un voyage en Russie. Réussite complète. Il n'était allé là-basque pour trouver de^ l'argent, il y obtient en même temps un succès artistique considérable. Il résume lui-même la situa- \ tien à l'aide de la seule éloquence des chiffres : à Saint- \ Pétersbourg, premier concert, douze mille francs de ' bénéfice : « J'étais sauvé î » Deuxième concert, même

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I résultat : « J*étais riche ! » A Moscou, un seul concert, - huit mille francs de bénéfice. Il pouvait après cela, , revenir donner des concerts aux Parisiens !

Toujours à la recherche d*Une situation lucrative, il entre dans une combinaison qui doit lui permettre d'entrer à l*Opéra avec la fonction de directeur de la musique. La combinaison échoue. Dégoûté de Paris (on pouvait l'être à moins), il accepte un engagement de chef d'orchestre au Théâtre de Drury-Lane, à Londres, pour dix années. L'entreprise fait faillite ; le directeur (JuUien) est mis en prison, et voilà notre chef d'orchestre sur le pavé. Il était parti avec un traité lui assurant 10.000 francs pour la saison théâtrale, plus 10.000 francs pour diriger quatre concerts; il est tout juste payé de son premier mois. Décidément Londres ne lui vaut pas mieux que Paris. 11 y revient pourtant, se leurrant toujours d'espoir, disant que, depuis la mort de Mendelssohn, il y a pour lui une place à prendre ; il y dirige des concerts, avec des succès parfois très grands : mais, cette brillante position ne vient toujours pas ; après 1855, Berlioz renonce à chercher fortune en Angleterre.

C'est à la même période que se placent les pourparlers, dont il a été question dans une autre partie de cette étude, pour une place de directeur musical à Saint- Pétersbourg et à Dresde. Aucun n'aboutit.

A ce moment d'ailleurs, un changement s'est produit dans sa situation personnelle. Il a hérité de ses parents ; sa part est d'environ 100.000 francs. Mais il a un fils de quinze ans à élever, et deux ménages : l'ancien, surtout, est une lourde charge ; la pauvre malade, sans aucune ressource personnelle, a besoin de soins minutieux et constants ; il faut trois femmes pour la servir, sans par-

1er des traitements médicaux. Berlioz sait son devoir, et veille à ce qu'elle ne manque de rien.

Il conJLinue à diriger des concerts. A Paris, il a, pendant une saison, à s'occuper de l'éphémère Société philharmonique. Il va fréquemment en Allemagne, et y obtient des succès artistiques encourageants; mais, les bénéfices qu'il en retire semblent être moindres encore que ceux des premières tournées. Il se présente aussi des cas où il juge de sa dignité de ne pas accepter certains profits qu'il estime insuffisamment justifiés. Ainsi, à Londres, ses admirateurs organisent un jour pour lui un concert dont la souscription, immédiatement couverte, s'élève à 5.000 francs. Pour des raisons fortuites, le concert ne peut pas avoir lieu ; les souscripteurs ne veulent pas reprendre leur argent, ils pressent Berlioz de l'accepter ; et c'est lui qui refuse « un présent si en dehors de nos mœurs françaises. Tout le monde, objecte-t-il, n'est pas Paganini ».

Ses charges diminuent avec la mort de sa femme. Mais au moment de l'événement, la situation n'est pas brillante. Il en fait confidence à son fils : « Je suis sans ressources dans ce moment. Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le médecin, • et la vente des meubles ne rapportera presque rien. On m'attend à Dresde pour le mois prochain . Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce voyage. » (6marsl854.) (c Dieu veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose ! L'appartement de Montmartre n'est pas loué, et il faudra peut-être que je le paye pendant un an encore. » (23 mars.) Toutefois, une détente se produit. Pour la première fois depuis là Damnation de Faust, il risque l'audition d'une œuvre

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