‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 14 sur 28 · ITO HECTOR BERLIOZ · texte numérisé non relu

ITO HECTOR BERLIOZ

nouvelle, V Enfance du Christ, et cette audition n'est pas suivie de ruine : il y gagne, au contraire, quelques milliers de francs. Il trouve des éditeurs : les droits d'auteur qu'il en reçoit sont vraisemblablement minimes ; pourtant c'est un progrès s'il n'est plus obligé de faire des dettes pour publier sa musique à ses frais. 11 n'écrit pas autant dans les journaux, et ne conserve plus guère que son feuilleton des Débats. Cependant, c'est pour payer la pension de son fils à l'École navale qu'il consent à publier des fragments de ses Mémoires dans le Monde illustré. A l'Exposition de 1855, il dirige une série de festivals de 12.000 exécutants, qui lui rapportent un bénéfice de 8.000 francs. Il entre enfin à l'Institut; et quel est le sentiment que lui inspire la marque d'estime que ses confrères en art lui ont donnée en le nommant? Voici : « Cela me donne quinze cents francs de rente. — Quinze feuilletons de moins à faire î » Comme il continue néanmoins sa collaboration au journal pendant huit ans encore, cela fait donc, avec les trois mille francs dont il jouit déjà, une somme fixe annuelle de quatre mille cinq cents francs, résultat auquel est parvenu Berlioz, âgé de cinquante-trois ans, membre de l'Institut, ayant produit, sauf les Troyens et Béatrice, tous ses chefs-d'œuvre.

Il peut donc vivre à peu près tranquille pendant le temps que dure la composition de sa grande tragédie lyrique. Il n'accepte guère, à cette époque, que de diriger les festivals de Bade, pour lesquels Bénazet lui fait des offres qu'il définit en ces termes : « Sa générosité a dépassé de beaucoup ce qu'ont jamais fait pour moi les souverains de l'Europe dont j'ai le plus à me louer. » Pourquoi non ? Un roi de l'or ! ,

Enfin, les représentations des Troyens lui donnent

une satisfaction — la seule ! — qu'il exprime en ces termes : « Gomme les honoraires que je reçus, pendant ces vingt et une représentations, étaient considérables, étant l'auteur du poème et de la musique, et comme j'avais vendu la partition de piano à Paris et à Londres, je m'aperçus avec une joie inexprimable que le revenu de la somme totale égalerait à peu près le produit annuel de ma coUabaration au Journal des Débats, et je donnai aussitôt ma démission de critique... C'est aux Troyens que le malheureux feuilletoniste a dû sa délivrance ! »

Il vit ainsi pendant les cinq à six années qui lui restent à passer sur terre. Quelques occasions se trouvent encore d'aller à l'étranger : à Vienne (décembre 1866), à Cologne (février 1867), en Russie, où une princesse l'a engagé à diriger six concerts dans l'hiver 1867-68. « La princesse, écrit-il, paye mon voyage aller et retour, met une de ses voitures à ma disposition, me loge chez elle au palais Michel, et me donne quinze mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la peine. » Il dit encore : « La raison d'argent m'a fait tenter ce pénible voyage ; je vais cruellement souffrir de toutes façons, je m'y attends. Mais le besoin d'un peu d'aisance me fait faire cet effort. — Je me suis résigné parce que j'ai besoin d'argent, que je ne gagne rien en France, et qu'il faut joindre les deux bouts. » Enfin il écrit à un troisième correspondant : « Un Américain, dont j'avais refusé les offres il y a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs si je voulais aller à New- York l'année prochaine. Que ditesvous de cela ? En attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle qu'il a fait bâtir là-

bas ; et je vais poser tous les jours. Si je n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir. »

Oui ; mais, il est bien temps ! Après avoir végété une année encore, Berlioz meurt.

En résumé, les personnes qui professent que Berlioz n'est pas h plaindre ont évidemment raison. Il n'est pas mort de faim. L'on peut même assurer qu'à aucun moment de son existence il ne fut sérieusement menacé de ce malheur. Il a pu vivre comme vit un petit bourgeois rangé et sans besoins. Encore eut-il son patrimoine, dont il jouit pendant une vingtaine d'années : sans cela, l'on ne sait trop ce qu'il serait devenu dans sa vieillesse ; il apparaît même qu'à force d'économies il put l'augmenter un peu : que fallait-il de plus ?... Je sais bien que Wagner disait : « Moi qui vous prépare pour l'avenir des jouissances d'art infinies, pourquoi me refuseriez-vous le confortable dont j'ai besoin ? Je ne puis me satisfaire avec une petite place de maître de chapelle comme votre maître Bach. » Berlioz n'était pas si ambitieux : il se serait très bien contenté de la place de maître de chapelle à Dresde que Wagner a dédaignée ; il l'eût acceptée avec joie, c'eût été son rêve accompli s'il avait trouvé la pareille dans sa patrie! • Il n'eût rien demandé de plus que l'équivalent d'une place de chef de bureau d'un Ministère, ou d'un médecin de quartier, ou d'un entrepreneur de bâtisses. Mais non, cela ne lui fut pas donné. Et s'il n'en fut pas réduit à l'extrémité que nous avons dite, c'est que, oubliant qu'il était le plus grand génie musical qui ait honoré le pays de France, il chercha des ressources dans des métiers, honorables sans doute, mais évidemment au-dessous de la mission d'art pour laquelle il était venu sur terre. Il a dit un jour : « Je voudrais

tant travailler et je suis obligé de labourer pour vivre. . . La vie s'écoule... » En deux mots, c'est toute la triste destinée de Berlioz.

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