‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 17 sur 28 · VII. VIEILLESSE ET MORT DE BERLIOZ · texte numérisé non relu

VII. VIEILLESSE ET MORT DE BERLIOZ

Les dernières années de Berlioz sont, dans la symphonie de sa vie, la péroraison attendue. La physionomie du maître romantique y apparaît avec un relief plus saisissant encore que pendant les périodes antérieures.

Cette époque est dominée par les souffrances physiques. Il n'est pas très vieux pourtant : à sa mort, il dépassait à peine la soixante-cinquième année. Mais il expie les imprudences de la jeunesse. Ce n'est pas impunément qu'on se livre aux jeux auxquels il se laissa trop souvent aller au temps de ses égarements : tentatives de suicide par le poison et par l'eau, nuits passées dans la neige, courses insensées, privations. Sans doute, tout cela était charmant à l'époque où l'on chantait : « Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans », et d'autres refrains chers aux « Jeunes Frances » ; mais cela se paie quand on est vieux. 11 souffrit, pendant quinze ans et plus, d'une névrose intestinale, qu'il ne s'astreignit jamais à soigner, et qui, s'aggravant sans cesse, fit des derniers temps de sa vie le plus cruel martyre.

En outre, il meurt d'ennui. Car sa vie a subi un changement profond. Sa dernière note est tracée, sa dernière œuvre exécutée, son dernier feuilleton imprimé : accoutumé naguère à une activité de tous les moments, il se

trouve inoccupé du jour au lendemain. Il tue le temps comme il peut, dormant le jour, passant les soirées en compagnie d'amis fidèles, les Damcke, les Massart, d'Ortigue, Léon Kreutzer, Stephen Heller, Ritter, Ernest Reyer, résignés à subir son humeur morose pour qu'il supporte mieux ses maux.

La correspondance est une de ses occupations principales. Il aime surtout à faire ses confidences à des femmes dignes, à divers titres, de les recevoir : la princesse Wittgenstein, M"** Viardot, M™« Massart, M"»« Ernst, surtout sa vieille et bienveillante amie du Dauphiné, en l'honneur de laquelle il a écrit les dernières lignes destinées par lui au public, la Post-face de ses Mémoires, datée du 1*'' janvier 1865.

Aux maux physiques se joint une torture morale qu'il ne connaissait pas autrefois ; il se prend à douter de lui. Plusieurs de ceux qui l'ont fréquenté à cette époque ont rapporté qu'à certains jours de découragement il déclarait que rien ne resterait de son œuvre, qu'il s'était trompé, qu'il ferait volontiers lui-même un bûcher pour consumer ses partitions. D'autres fois, des lueurs d'espoir l'illuminaient. Il était infiniment sensible aux moindres succès dont les nouvelles lui parvenaient parfois d'Allemagne ou de Russie, (.'est ainsi qu'en 1866 une audition vraiment triomphale de la Damnation de Faust à Vienne lui causa une grande joie. A Paris mémo, l'institution nouvelle des Concerts populaires commençait l'œuvre de réhabilitation qui fut définitive après sa mort. Plusieurs auditeurs, et lui-même, ont parlé avec une vive émotion d'une exécution du septuor des Troyens qui y fut donnée en 1866 et produisit une sensation profonde. L'ouverture des Francs-Juges avait fait grand efTet aussi l'année précédente : des

inconnus, des dames du monde, arrêtaient l'auteur à la sortie du concert, le félicitant, s'extasiant sur la hardiesse et la nouveauté du style. « On voit que vous venez d'écrire cette œuvre, » lui disait-on. « Hélas! madame, objectait-il, c'est ma première composition d'orchestre : elle date d'il y a trente-sept ans ! »

Malgré ces réconforts passagers, il est plus que douteux que, même en ses jours d'espérances les plus optimistes, il ait jamais entrevu l'avenir qui lui était réservé, ni soupçonné qu'il serait l'objet des apothéoses auxquelles nous avons assisté depuis vingt-cinq ans.

Quant à ce qui concerne ses douleurs intimes, la destinée lui fut cruelle jusqu'au bout et ne luK épargna aucune épreuve. Ce ne fut pas, on n'en saurait douter, sans un serrement de cœur, qu'il se brouilla avec des amis de quarante années, comme Liszt. Ayant vu mourir sa mère, son père, ses sœurs, sa première femme, il perdit la seconde en 1862, et se retrouva définitivement seul.

I! lui restait son fils unique, son ami, son camarade, dont il disait : « Nous nous aimons comme deux jumeaux. » Rien n'est touchant comme les lettres qu'il lui adresse. La dernière que nous connaissons se termine par ces mots :

« Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai aimé, même quand tu étais tout petit, et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants ! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime, comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter. »

« Si je ne t'avais pas!... » Quelques mois après avoir

entendu ce cri p»aternel, le pauvre enfant mourait dans les iners d'Amérique ! . . .

« Je me tourne vers vous au moment où je subis la plus affreuse douleur de ma vie, » écrivit le père désolé à M"* Estelle Fornier, la dernière personne dans le cœur de laquelle il pût s'épancher. Elle aussi, à quelques semaines de \h, avait h subir les mêmes tristesses; elle avouait h Berlioz son désir de voir finir son ennuyeuse vie. Le désespoir fut, jusqu'à la fin, son partage.

Ce n'est pas encore tout. Berlioz fut mêlé, bien inopinément, a un événement tragique qui, de si loin qu'il y soit intervenu, jette une lueur sinistre sur le crépuscule de sa vie romantique.

Il avait pour un de ses plus chers et plus vieux amis Ilumbert Ferrand, un camarade d'enfance, presque un compatriote, collaborateur de ses premières œuvres (il est l'auteur du poème des Francs- Juges), et fidèle confident de toutes ses peines. La collection des lettres que Berlioz lui écrivit de 1825 à 1867 forme un volume entier, imprimé sous le titre de Lettres intimes : nous y avons eu recours presque à chaque page de cette étude, car son ensemble constitue une des meilleures sources de documents qui existent sur la vie intérieure et les événements de la carrière du maître. Ilumbert Ferrand s'était marié en 1831 avec M"® Aimée Roland de Ravel, « sa passion », écrivait Berlioz, en se lamentant plaisamment sur la « matrimoniofurie » qui sévissait alors sur tous ses amis. Depuis ce temps, après diverses entreprises malheureuses, Ferrand et sa femme s'étaient retirés dans une maison de campagne, à Gonzieu, site sauvage dans les montagnes du Hugey, non loin de Belley.

Le volume des Lettres intimes se termine par quelques lettres, écrites à des intervalles rapprochés, sur un ton d'urgence, et dont le sujet a évidemment été une énigme pour l'unanimité des lecteurs. Il y est question d'une affaire pour laquelle Ferrand fait appel à l'influence de Berlioz, et à laquelle il importe d'intéresser jusqu'à l'empereur : un homme soumis à la surveillance de la haute police, qu'on voudrait dispenser de cette obligation ; entre temps, l'on discute si celui qui est l'objet ,de ces démarches est un « malheureux jeune homme w ou un « maudit garçon ». Bref, l'intervention de l'ami amène une solution conforme aux vœux de Ferrand : « L'affaire est finie, » écrit-il le 8 octobre 1867.

L'auteur de ce livre s'excuse de se mettre ici en scène : les souvenirs qu'il va évoquer font partie si intégrante de cet épisode qu'il ne peut s'en dispenser. Tout enfant à cette époque, il habitait le chef-lieu du département où vivaient les Ferrand, Bourg en Bresse. Le 2S juillet 1868, la ville était en rumeur à cause d'un procès criminel qui s'y jugeait en cour d'assises. Ayant été conduit fortuitement au palais du tribunal, il entra dans la salle au moment précis où l'homme rouge prononçait ces paroles :

«... condamne Blanc-Gonnet à la peine de mort. »

Ce Blanc-Gonnet avait assassiné Madame Humbert Ferrand !

Et, constatation stupéfiante, l'assassin était le a maudit garçon », le « malheureux jeune homme » que l'influence de Berlioz avait soustrait à la surveillance ; enfant perdu, recueilli, presque adopté comme un fils par Ica Ferrand, dont l'incompréhensible pitié avait résisté à deux condamnations infamantes qu'il subit pour vol : reçu de nouveau dans leur maison, il profita

du sommeil du mari, à demi paralysé, pour pénétrer nuitamment dans l'appartement de la femme, qu'il étrangla (25 au 26 mai 1868). Il fut exécuté le 5 septembre suivant.

Quelle dut être l'impression de Berlioz lorsqu'il connut cette nouvelle, et sut que le misérable qui avait tué la femme de son ami était celui qu'il avait fait rendre à la liberté ! 11 était donc toujours l'homme fatal, le prédestiné, celui qui pouvait s'écrier comme l'Hernani de 1830 :

Ah! je porte malheur à tout ce qui m'entoure !

Au vrai, il était d'ores et déjà si affaibli, si usé, que les émotions semblent n'avoir plus eu de prise sur lui.

Il avait passé la plus grande partie de l'hiver précédent en Russie, où une princesse l'avait engagé à diriger (les concerts : ce fut la dernière manifestation de son activité artistique, fort belle d'ailleurs.

Mais, du fond des neiges, il aspirait au soleil. A peine rentré en France, il voulut revoir la côte méditerranéenne sur laquelle il avait autrefois passé des jours heureux : là, par deux fois, il tomba sur les rochers, et fut ramassé sanglant.

En août, il fit un dernier voyage en "Dauphiné, où il dit l'adieu suprême à ceux qu'il aimait; à Grenoble, on le traîna au milieu d'une fête musicale, où il apparut au milieu de l'orage, couronne en tête, semblable à un être fantastique.

Puis il revint à Paris, où il mit sept mois encore à s'éteindre.

On a dit que sa dernière parole fut un cri d'espérance : « Enfin, l'on va jouer ma musique î » Mais je ne sais trop s'il n'y a pas là une part de légende. M. Ernest

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Reyer, qui l'a veillé dans sa nuit d'agonie, a apporte un témoignage bien différent : comme il s'enquérait des soins par lesquels il pourrait adoucir ses souffrances, le mourant répondit :

« Ça m'est égal. »

Tel fut le dernier mot de Berlioz. Il^st mort inconsolé.

Le 15 août 1903, la capitale de sa province natale, Grenoble, a célébré par des fêtes le centenaire de sa naissance. A l'instant même où devait avoir lieu l'inauguration de sa statue, un ouragan formidable, tombant des Alpes, ébranla l'atmosphère, et c'est au milieu des éclairs et du fracas du tonnerre que l'image du plus grand musicien français de l'époque moderne fut découverte aux yeux de ses compatriotes.

Le soir, les étoiles brillèrent dans le ciel rasséréné, et, le lendemain matin, le soleil se leva radieux.

Tout le monde comprit que ces caprices du temps étaient un symbole fidèle de la destinée de Berlioz.

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