I. — L ANCIENNE ECOLE FRANÇAISE
Les anciens d'abord. Sa nature enthousiaste l'entraînait h reporter à la personne des auteurs Tadmiration que lui avaient inspirée les œuvres. Enfant, au sortir d'un opéra-comique de Dalayrac, il aurait voulu « se jeter au cou de sa statue », Vieillard, il exprimait encore le regret de n'avoir pas connu Shakespeare, ni Beethoven, ni Virgile, qu'il aurait aimés!... Ce besoin d'expansion lui procura quelques mécomptes, dont il a ri luimême. On se rappelle la lettre folle que, jeune étudiant, il écrivit à Kreutzer après avoir assisté à la représentation d'un de ses opéras, et de quelle désillusion fut suivie cette déclaration incandescente !
11 eut h subir en sa vie plusieurs désenchantements du môme genre.
Le hasard le favorisa cependant en lui donnant un maître digne de le comprendre. Lesueur eut ce rare mérite, qu'il ne fit rien pour entraver le génie naissant de Berlioz. Il fut pour lui un second père, son véritable père en art. Il assuma si bien ce Tôle qu'au moment des querelles du jeune compositeur avec sa famille, il intervient, comme s'il eût été investi d'une autorité légitime : il écrivit au docteur Berlioz, tentant de combattre son opposition ; quand celui-ci cessa de fournir aux dépenses de son fils, il alla jusqu'à payer de ses deniers les frais d'un de ses concours de l'Institut. Mais aussi le jeune homme eut pour lui une fidèle et respectueuse affection. Admis depuis quelques mois seulement à suivre ses leçons, il lui écrivait en 1825 : « Si jamais les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses élèves lui ont acquis sur eux le titre
de père, je suis du nombre de vos enfants. » Et ces sentiments persistèrent. Loiigtemps après le mort de Lesueur, à une époque où celui-ci était considéré très généralement comme un musicien « démodé », Berlioz tenait h honneur d'inscrire son nom sur les programmes de ses concerts. Il se peut qu'en matière de technique Lesueur ne lui ait pas appris grand chose : ce n'en fut pas moins pour lui une heureuse entrée dans la vie que de s'être trouvé immédiatement en communion spirituelle avec un tel guide.
Ses relations avec Spontini ne sont pas moins intéressantes à connaître. Ce maître eut pour seul malheur d'avoir vécu en son temps. Il fut le musicien du « style empire », le plus conventionnel et le plus froid de tous les styles, alors que son inspiration était ardente et d'une exubérance digne de la génération qui suivit. Berlioz ne voulut connaître de lui que le génie. Il lui a consacré un article biographique qu'on a justement qualifié « un acte d'adoration, un hymne à la déesse de la musique expressive ». Pourtant, sa personne — tous les portraits qu'on nous en a tracés sont d'accord là-dessus — était très .ridicule. Il y a, d>ans les écrits littéraires de Wagner, un chapitre de Souvenirs sur Spontini, dont certains détails sont d'un haut comique. L'auteur de la Vestale y apparaît parfois comme une caricature. Le trait suivant a sa place marquée ici : Berlioz étant allé voir Spontini un jour qu'il était malade, l'entendait répéter : « Je ne veux pas mourir » ; à quoi il répondait : « Comment pouvez-vous penser mourir, vous, mon maître, qui êtes immortel? » Mais le vieillard releva vertement ce qu'il prit pour une mauvaise plaisanterie : « Ne faites pas d'esprit », lui cria-t-il en colère I
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L'auteur des Troyens s'exprime sur un ton plus respectueux ; dans ses lettres, cependant, il est bien obligé de convenir que rhomme ne vaut pas Fartiste. Il en vient à écrire un jour : « Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Le voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher? Il est vrai qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin la Vestale et Coi^tez sont toujours là. »
Leurs relations personnelles avaient été aussi cordiales qu'il était permis de l'espérer entre de tels hommes. Berlioz avait fait la connaissance de Spontini en 1830, alors qu'il venait d'obtenir le prix de Rome ; il en avait été bien accueilli, lui avait donné à lire le poème des Francs- Juges, et avait reçu en souvenir la o-rande partition d'Olympie, avec une belle dédicace. Quand il partit pour l'Italie, ils se dirent adieu avec émotion : Spontini embrassa le jeune lauréat en lui faisant promettre de lui écrire, et lui donna des lettres de recommandation.
Pourtant, dès le retour en France, le désenchantement de Berlioz avait commencé. Il en était déjà à se demander si Spontini, maintenant fixé en Allemagne, lai ferait bon accueil. Le fait est qu'il ne rendit rien à Berlioz de l'admiration que celui-ci avait pour lui. Une seule fois, disent les Mémoires, il lui dit un mot d'approbation, en qualifiant la Symphonie funèbre et triomphale d' « ébranlante musique » ; il le loua aussi de s'être inspiré, dans son Requiem, du Jugement dernier de Michel-Ange, compliment que Berlioz a déclaré d'ailleurs parfaitement immérité. Mais, ayant assisté à une répétition de Benvenuto Cellini, Spontini pro-
nonça sur cette œuvre des critiques qui ne furent peutêtre pas &ans influence sur le courant d'opinion hostile qui se manifesta.
Malgré l'amertume que Berlioz fut en droit d'en ressentir, il n'en resta pas moins fidèle. En 1841, il écrivit au vieillard une lettre du style le plus lyrique : « Gloire ! gloire ! gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son cœur, a créé cette œuvre inimortelle !... Si la musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque part en Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à la représentation des chefs-d'œuvre monumentaux... C'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands hommes, et je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un bonheur. » L'on peut croire, après avoir lu ces lignes, que Spontini avait quelques raisons d'appeler Berlioz « le bon critique », ainsi que le rapporte Liszt ; et la veuve de Spontini ne lit qu'accomplir un pieux devoir le jour où, à l'occasion d'une exécution de la Vestale qu'il dirigea à Londres, elle lui offrit le bâton dont son mari s'était servi « pour diriger les œuvres de Gluck, de Mozart, et les siennes». C'était une part d'héritage qui revenait de droit à Berlioz.
De Spontini à Cherubini, la transition est brusque : c'est aller de l'admiration passionnée, sinon aux haines vigoureuses du misanthrope, du moins à l'incompatibilité d'humeur la plus décidée. Point n'est besoin de revenir en détail sur les incidents bien connus que Berlioz a racontés dans ses Mémoires, et qui en forment les chapitres les plus animés. La sincérité des récits est incontestable ; on en a douté, mais à tort : tous les documents qui nous sont venus par d'autres voies confirment les
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assertions du livre, et souvent y ajoutent des traits non moins mordants. C'est sans aucun doute une scène irrésistible que celle qui nous représente Télève Berlioz poursuivi dans la Bibliothèque par Cherubini, escorté de son garçon de classes, parce qu'il s'était rendu coupable de passer par la porte des demoiselles ! Mais je sais un trait plus comique encore : il est dans un dossier des Archives nationales, une correspondance administrative ! Il s'agit du premier concert que donna Berlioz, et pour lequel il demanda la grande salie du Conservatoire : le Directeur des Beaux- Arts, vicomte Sosthène de la Rochefoucault, aVait acquiescé, mais Cherubini opposait des difficultés. Avec quelle ardeur le jeune musicien saisit sa plume et rédigea sa protestation ! « Ce sera la seconde fois, écrit-il au vicomte, que vos bienveillantes intentions pour moi auront été paralysées par la volonté d'un agent subalterne. » Subalterne ! ce mot, venu sous la plume d'un petit jeune homme, est d'une sublime ingénuité ! A combien d'interprétations de toute espèce il pourrait servir de thème !...
Mais vraiment, qu'existait-il de commun entre des hommes que leurs vies et leurs œuvres ont montrés si profondément étrangers l'un à l'autre? L'un froid, pur et traditionnel, l'autre en ébullition et en révolte perpétuelle! L'antipathie se révéla à première vue, et ni l'un ni l'autre ne chercha à la dissimuler. Critique musical, Berlioz s'efforça parfois, pour raisons de convenances, à faire l'éloge de Cherubini : il eut grand'peine à savoir quoi dire, et n'a jamais trouvé à louer de lui qu'une « Marche de la Communion », sur laquelle il revient à tout propos quand il veut être aimable, et qui est certes une des productions les plus menues de Cherubini. Et
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dans le même temps, à l'Opéra, à la première représentation d'un opéra du vieux maître, Berlioz jouait son impertinente scène d'enchère : « Je donne un louis pour une idée ! Deux louis ! Cinq louis !... Ah ! ma foi, je ne suis pas assez riche, je renonce ! »
A propos du chapitre à^s Mémoires relatif à l'histoire du Requiem (Berlioz y raconte que l'exécution de son œuvre mit en fort méchante humeur Gherubini, dont on avait coutume d'exécuter une œuvre similaire aux cérémonies funèbres officielles), certains auteurs, peu favorables à Berlioz, ont, pour atténuer l'effet de son récit, produit une lettre où il déclare en termes émus qu'il aime mieux retirer son œuvre que de « priver le gouvernement et ses admirateurs d'un chefd'œuvre, etc. » A qui pense-t-on donner le change avec un aussi grossier subterfuge? Conçoit-on Berlioz ayant écrit son Requiem, et suppliant Gherubini de faire en sorte qu'on ne l'exécute pas ! Cette lettre même, loin d'aboutir aux conséquences qu'on en voudrait tirer, est au contraire la preuve vivante des intrigues que les Mémoires ont dénoncées.
Entre Gherubini, et Berlioz, en somme, il y eut lutte de génération, lutte d'école ; avec cela, ils avaient aussi mauvais caractère l'un que l'autre, chacun dans son genre ! Gomment donc vouloir qu'ils eussent été bons amis?
C'est par l'ironie que Berlioz traite en général les représentants de l'école d'opéra-comique, « l'école parisienne », comme il dit, maîtres de la situation en France au moment où il arriva. Il lui suffit souvent, pour les juger, de rapportersimplement leurs paroles. Quoi de plus amusant que son dialogue avec Boïeldieu, rencontré sur le boulevard le soir du jour où, pour
avoir voulu trop bien faire, il avait manqué son prix de Rome? Rien ne donne une meilleure impression de chose entendue.
Mon cher ami, dit Boïeldieu, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez ; mais quand j*ai entendu votre ouvrage !... Comment voulez-vous que je donne un prix aune chose dont je n'ai pas d'idée. Je ne comprends pas la moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven ! Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficultés de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui n'ai pas fait d'études harmoniques, qui n'ai aucune expérience de cette partie de l'art! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.
— Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne faut pas nous donner un sujet comme Gléopâtre, une reine désespérée qui se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions !
— Oh ! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout ; mais je suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse plusieurs fois avec l'orchestre.
— M y suis-je refusé ?
— D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, celle haine pour tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit ainsi, doit nous mépriser du fond de son cœur. Vous êtes un être volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi ; toutes les organisations ne sont pas de cette trempe . Mais venez chez moi, faitesmoi ce plaisir, nous causerons, je veux vous étudier.
« Je vous combattrai, mais en chevalier français, » ajoutent les Mémoires, terminant par une pointe empruntée à l'arsenal de J-ean de Paris.
Berton, de son côté, lui reproche de chercher à faire du neuf.
C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois ; il n'y a point de neuf en musique ; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes musicales que yous voulez adopter. Pourquoi chercher à faire mieux que les grands naaîtres ? Et puis je sais que vous avez une grande admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans génie... c'est Spontini.
— Oh ! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui et je l'aurai toujours.
— Eh bien, mon cher, Spontini... aux yeux de véritables connaisseurs, ne jouit pas .. d'une grande considération.
Auber enfin ne dédaigne pas non plus de lui donner d'analogues et aussi précieux conseils :
Vous fuyez les lieux communs ; mais vous n'avez pas à redouter de faire jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, ce sera justement ce qu'il faut. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de musique ne vous achèteraient pas.
Gomme Berlioz dut se sentir puissamment armé pour la lutte, après qu'il eut écouté de si belles leçons !
Il dut ainsi vivre en étranger dans sa propre patrie. Que pouvait-il y avoir de commun entre un Berlioz et les musiciens qu'il rencontrait alors dans Paris ?
Il disait, par exemple de Garafa, son collègue à l'Institut : « Il est invisible pour moi, comme le spectre de Banquo au festin de Macbeth. Nous nous coudoyons sans nous parler. >>
Ce n'est pas que ses relations personnelles avec eux fussent hostiles : elles ont toujours été d'une courtoisie parfaite et n'ont donné lieu à aucun incident regrettable. A la mort de Boïeldieu des difficultés ayant
été soulevées par Téglise pour la participation de la musique aux funérailles, la Gazette musicale publia une. virulente protestation, non signée, mais à Fesprit sarcastique de laquelle il est d'autant plus facile de reconnaître la plume de Berlioz, que cet article, motivé par l'auteur de la Dame blanche, inspira à l'auteur de la Damnation de Faust le calembour qu'il replaça vingt ans plus tard dans une lettre à... Richard Wagner!
Pour Auber, il fallait bien qu'ils se supportassent, puisque leurs fonctions au Conservatoire les mettaient en relations constantes. Au reste, le joug du directeur fut léger au bibliothécaire, et leurs rapports administratifs des plus faciles. Ce n'est pas que Berlioz n'ait regardé quelquefois d'un œil d'envie vers le cabinet d'Auber. Ambitieux des hautes situations, il éprouvait quelque dépit à les voir s'accumuler sur une tête unique. Sans qu'il eût formellement prétendu à la direction du Conservatoire, il a complaisamment rapporté dans ses Mémoires le propos de. . . son garçon d'orchestre déclarant qu'il n'y avait que lui pour remplacer (]herubini, «ceenquoiM. Auber ne fut pas de son avis», il vit encore attribuer à ce dernier le poste de maître de la chapelle impériale, objet d'une de ses principales convoitises, et c'est d'un air de pitié qu'il constata qu'au mariage de l'Empereur, Auber ne trouva à faire entendre, pour l'entrée du cortège, que la Marche des filets de Vulcain, morceau d'un vieux ballet d'opéra. « Je me console de n'avoir pas fait trente -sept opérascomiques, et de bien d'autres malheurs plus réels », ajoute-t-il à ce propos. Aimable indifférent, n'ayant plus rien à désirer pour lui-même, aucunement gêné par Berlioz, Auber ne prit pas la peine de lui faire la moindre opposition. Voici en quels termes pittoresques
Tauteur de VEnfanceduChrislàéiimi sort attitude lors de son élection à Tlnstitut :
« Aiiber est du côté des gros bataillons... comme le bon Dieu... et autres gredins ! »
On devine comme ils devaient mutuellement s'apprécier. On cite un mot d'Auber, faisant coup double sur les deux « musiciens de l'avenir.)), qui est un joli modèle d'incompréhension :
« Wagner, c'est Berlioz moins la mélodie. ))
Pour Berlioz, il est évident que la musique d'Auber est de celles auxquelles il eût le plus volontiers appliqué ces mots de ses Mémoires :
« Si nous ne pouvons pas détruire ou anéantir le contraire du beau, il faut nous contenter de le mépriser, et tacher de le connaître le moins possible. »
Il fut pourtant bien obligé de la connaître, ne fût-ce que par nécessité professionnelle. Mais quelle hâte il avait de l'oublier lorsque la représentation était achevée et son feuilleton écrit ! Son habitude, dans ces sortes d'articles, était de raconter la pièce très longuement, avec force jeux de mots, puis d'expédier la musique en quelques lignes d'appréciation banale, où il ne parvient pas toujours à cacher l'horreur qu'il ressent. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir su pénétrer ce qu'il y a de couleur et de vie, sous des formes si fâcheusement conventionnelles, dans la Muette de Portici, œuvre ' qu'il n'eut pas à apprécier dans la nouveauté, mais dont il trouva l'occasion de parler parfois avec de grands éloges, — d'accord en ceci avec Wagner, qui tenait cet opéra pour un chef-d'œuvre, et la production la plus remarquable de ce qu'il considérait comme la véritable école française.