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Et puis, le charme s'évanouit. 11 n'est que trop apparent que Gounod, dans la course au succès, ne se préoccupa pas trop de savoir s'il agissait parfois aux dépens de Berlioz. Il lui prit ses sujets, ses poèmes. Il fut le seul qui consentit à accepter le livret de la Nonne sanglante, que Berlioz avait mis en partie en musique, puis rendu après des incidents racontés dans les Mémoires : Ilalévy, Verdi, Grisar, avaient eu la délicatesse de refuser par égards pour lui ; «M. Gounod enfin accepta, dit-il simplement; sa partition a été entendue avec un quart de succès. » Ce furent ensuite Faust et Roméo et Juliette. Berlioz ne se plaignit pas : son article sur Faust est d'une entière impartialité, aussi favorable qu'on pouvait l'espérer des divergences des deux grands musiciens quant à l'interprétation de l'œuvre de Gœthe. Puis, au moment où Berlioz ambitionnait de faire représenter les Troyens à l'Opéra, il trouva encore Gounod devant lui, avec la Reine de Saba, qui fut préférée h la noble épopée. Il y eut aussi des compétitions académiques. Bref, cette fois encore, la belle sympathie des débuts ne résista pas aux dures obligations de la vie.
De nombreuses mentions du nom de Gounod trouvées dans les lettres de Berlioz nous édifient sur la nature de leurs relations et sentiments réciproques ; voici, sans autre commentaire, les plus significatives :
Je n'ai pas compris ta phrase : « Gounod, par déférence pour son futur beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique. » En quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann'? Et comment Gounod a-t-il besoin de considérations étrangères pour la défendre? (du 22 mai 1852, à Joseph d'Ortigue).
Gounod vient de faire un joli petit opéra bouffe, le Médecin malgré lui (18o8). ^
On nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod dont je crois qu'il faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien (4859).
Le Faust de Gounod contient de fort belles parties et de fort médiocres, et l'on a détruit dans le livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même (1859).
Tu sais sans doute le nouveau malheur qui est venu frapper la famille Zimmermann *? Ce pauvre Gounod est devenu fou ; il est maintenant dans la maison de santé du docteur Blanche. On désespère de sa raison (1857).
Je cherche à soutenir un peu ce malheureux X (Gounod) qui vient de faire un fiasco comme on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition (la Reine de Saba), absolument rien. Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles*? Et pourtant il faut que je trouve quelque chose à louer... Et c'est son troisième fiasco. Eh bien, il en fera un quatrième ! On ne fait plus des douzaines d'opéras... beaux. Paisielloen a écrit cent soixante-dix ; mais quels opéras ! Et qu'en reste-t-il ? (2 mars 1862).
A propos d'une soirée pour fêter l'anniversaire des Troyens : Gounod s y trouvait, Doli fabricator Epeus; il a chanté avec sa faible voix, mais son profond sentiment, le duo : nuit d'ivresse (1864).
Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé de ma partition de Roméo et Juliette à propos de l'opéra de Gounod, et cela d'une façon peu agréable pour lui? C'est un succès dont je ne me suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné (1867).
Il n'apparaît pas que Berlioz ait été en relations personnelles avec César Franck. Ce n'est d'ailleurs qu'après sa mort que l'auteur des Béatitudes commença vraiment sa carrière active de compositeur, et Ruth, la seule œuvre de ce dernier qui fût justifiable de son feuilleton, fut exécutée pendant le temps d'une de ses absences de France. Cependant, voici un document, que n'ont pas connu, je crois, les biographes, et qui montre que Franck
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ne passa pas indifférent devant Berlioz. Encore élève au Conservatoire, après avoir obtenu un prix, de piano en 1838, César Franck, âgé de seize ans, fut admis à l'honneur de se faire entendre comme soliste à la Société des Concerts (le 24 mars 1839). Il fit, ce qui n'étonnera guère ceux qui l'ont connu, un choix malencontreux pour son morceau d'exécution : « Une fantaisie fort longue de Hummel qui, dit le compte rendu écrit par Berlioz, a paru insupportable aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'auditoire, et qu'on a supportée cependant par égard pour le beau talent du jeune virtuose. M. César- Auguste Franck, affirme-t-il, a exécuté ce morceau avec éclat, vigueur et précision. On l'eût applaudi vingt fois plus pour les belles qualités de pianiste et de musicien qu'il a montrées s'il avait fait un meilleur choix. »
Ce fut par ces éloges que l'auteur de V Enfance du Christ salua, le premier, l'entrée dans la carrière de César Franck.
(^eux qui furent pour Berlioz « les jeunes » lui ont unanimement témoigné les sentiments d'un respect et d'une admiration qui dut être pour lui, s'il s'en rendit compte, une grande raison d'espérer en l'avenir. Est-il besoin d'insister sur le dévouement filial d'un Ernest lleyer, qui, par son œuvre même, a tenu à honneur de maintenir ses hautes et fières traditions? Il ne fut pas son élève ; mais il a dit lui-même ce qu'il lui doit comme artiste : « S'il ne nous a rien enseigné, du moins nous a-t-il beaucoup appris. » Il fut pour lui, pendant la dernière partie de sa carrière, un compagnon de luttes, le réconfortant parfois par l'exemple de sa juvénile persévérance, s'efforçant par tous les moyens de lui donner la confiance que son œuvre était
vraiment impérissable. « Le bronze n'a pas tonné, écrivait-il le 9 mars 1869 ; les cloches n'ont pas fait entendre leur carillon funèbre ; les journaux de musique qui paraîtront demain ne seront même pas encadrés de noir en signe de deuil. Et pourtant un grand artiste vient de mourir... » Bientôt il ajoutait : « On mettra peut-être plus de temps à glorifier Hector Berlioz qu'on on a mis à glorifier Beethoven, mais on le glorifiera pourtant. » La prophétie s'est accomplie, sans doute au delà même des espérances de celui qui l'a prononcée : il est juste de lui en faire honneur aujourd'hui.
Le fait que deux artistes d'une nature si différente que MM. Reyer et Saint-Saëns se sont montrés également dévoués à la cause de Berlioz et l'ont assisté do leur mieux pendant sa vie est une preuve éclatante du prestige qu'il exerçait sur la jeune génération. Il est fort h croire que le futur auteur de Samson et Dalila et celui des Troyens se rencontrèrent pour la première fois au concert de la Société de Sainte-Cécile du 18 décembre 1853, dont le programme comprenait à la fois la première audition de la Fuite en Egypte (2' partie de V Enfance du Christ) et celle d'une symphonie inédite et anonyme dont l'auteur, se révélant après l'exécution, n'était autre que le jeune Camille Saint-Saëns, âgé de dix-huit ans. Ils ne tardèrent pas à se retrouver de compagnie. Le «jeune lion musical » (c'est ainsi que Berlioz le qualifie) transcrit pour le piano la partition de Lelio. Il est en tiers avec le maître et M™® Viardot pendant qu'on étudie Oi^phée et qu'on projette l'exécution des Troyens. « Saint-Saëns, écrit-il, est un grand pianiste, un grand musicien qui connaît son Gluck presque comme moi. » Et c'est avec l'accent de la plus vive joie que, dix-huit mois avant sa mort, il annonce le succès
officiel qu'a obtenu sa cantate des Noces de Prométhée, couronnée par le jury de l'Exposition de 1867.
11 est paternel pour tous ces jeunes gens. Ernest Guiraud, fils d'un de ses anciens condisciples de la classe Lesueur, l'avait assisté dans les études de VEnfance du Christ ; il ne manque pas d'en faire des compliments au père en écrivant à un ami commun : « Le fils de Guiraud m'a été bien utile... C'est un charmant garçon qui deviendra un homme. »
C'est par un éloge de l'auteur de Carmen que Berlioz termina son métier de critique : son dernier article aux Débats (8 octobre 1863) est un compte rendu élogieux des Pêcheurs de perles; quelques mois auparavant, Bizet avait eu déjà part à un feuilleton écrit dans le même esprit (26 janvier 1863). Berlioz le comparait à Liszt et à Mendelssohn comme pianiste-lecteur, ajoutant que, malgré ce rare talent, le public serait bien forcé de l'accepter comme compositeur.
De plus récents encore ont reçu d'analogues témoignages de cette précieuse sympathie. Tels MM. Massenet,Taladilhe, Bourgault-Ducoudray, qui tous en gardent un souvenir ému. M. Henri Maréchal, le dernier venu de tous, rappelait naguère que, presque enfant encore, à la suite d'une rencontre toute fortuite, il reçut les confidences les plus passionnantes du vieux maître, qui, marchant à son bras dans la nuit pendant plusieurs heures, pensait tout haut, disant à son jeune compagnon ses enthousiasmes, son labeur sans fin, ses sublimes illusions, ses désespoirs.
C'est qu'il se sentait écouté par cette jeunesse. Il comprenait qu'ils étaient enfin venus, ceux qui devaient le comprendre ; il avait le pressentiment que c'était leur génération qui ferait sa réhabilitation. Il fut leur
patron, leur guide, leur drapeau; et quand, après 1870, se produisit en France ce mouvement de régénération qui, dans le domaine musical, aboutit à la révélation de tant de beaux talents dont s'honore aujourd'hui notre école, c'est Berlioz, invisible, mais présent, qui marchait en tête : c'est à ce moment exact que commença pour lui l'ère de la gloire.