IV. — LES ÉCOLES ÉTRANGÈRES
Berlioz a su dès sa jeunesse que l'Allemagne était la ' vraie patrie de la musique, tandis que l'Italie fut pour lui l'ennemi héréditaire. Nous comprendrions difficile- ' ment la violence de sa haine à l'égard de la musique italienne si nous ne savions par les écrivains, presque tous passionnés pour elle, — Alfred de Musset, Balzac, Lamartine, George Sand, Stendhal, et tant d'autres, — quelle/place incroyablement exagérée elle occupait dans les préoccupations du public de ce temps-là, aux dépens du véritable grand art. Pour lui, il l'appelait « la Prostituée », et, proclamant sa décadence, aimait h la caractériser par ce vers de son ami Auguste Barbier :
La belle Juliette au cercueil étendue.
Nous connaissons ses sentiments à l'égard de Rossini. Ceux que lui inspire Bellini sont identiques. A Florence, en 1832, il se refuse avec force à faire la connaissance de ce «petit polisson », coupable d'avoir écrit un Romeo et Giulielta après lequel « l'ombre de Shakespeare n'est pas venue exterminer ce myrmidon ! » La Sonnambula « redouble son aversion. Les Florentins mêmes l'ont chûtée et sifflée ! C'est cependant bien bon pour eux ».
Donizetti a eu ce privilège inattendu que Wagner et Berlioz, à un moment de leur vie, lui ont dû chacun le pain quotidien. Le premier, pendant son premier séjour à Paris, ne put subsister qu'en faisant des arrangements de la Favorite pour piano, cornet à pistons, flageolet, etc. Le second, ruiné pour avoir fait un chef-d'œuvre, s'en fut diriger un orchestre d'opéra à Londres, et l'œuvre principale qu'il eut à interpréter fut Lucia di Lamermoo7\ Il fallait qu'il se résignât à cette extrémité, lui qui naguère, constatant l'envahissement de tous les théâtres de Paris, écrivait : « M. Donizetti a l'air de nous traiter en pays conquis. C'est une véritable guerre d'invasion. » Il dut constater que la conquête était durable, quand, beaucoup plus tard, dans un de ses derniers feuilletons, il contait cette petite histoire :
c( Un marin, capitaine au long cours, disait un jour : (( Toutes les fois que je quitte Paris pour faire le tour du monde, je vois affichée la Favorite, et toutes les fois que je reviens, je vois affichée Lucie. » Ce à quoi un de ses confrères répondit : « Allons, vous exagérez; on ne joue pas Lucie aussi souvent. Quand je pars pour les Indes, je vois, il est vrai, affichée la Favorite, mais quand j'en reviens, on ne joue pas toujours Lucie.,. On donne quelquefois encore la Favorite. »
Pour son opinion sur ces œuvres, nous la devinons assez bien pour qu'il soit superflu de l'aller chercher dans ses feuilletons. Au reste, Berlioz ne rendait pas compte dans les Débats des représentations du Théâtre Italien : c'est ainsi que nous sommes peu renseignés sur ce qu'il pensait delà musique de Verdi, dont il estimait grandement le caractère. « Verdi est un digne et honorable artiste, » écrit-il. « 11 faut que je vous le dise : Verdi est un galant "homme, très fier, très inflexible, et qui
BERLIOZ ET LES MUSICIENS DE SON TEMPS 2i.l
sait on ne peut mieux remettre à leur place les petits chiens et les gros ânes qui s'émancipent trop. » Cette sympathie ne saurait surprendre chez deux maîtres de caractère également indépendant.
Il est deux artistes d'un autre pays, vhrtuoses-compositeurs illustres, qui balancèrent le succès des Italiens dans la société musicale d'après 1830 : Liszt et Chopin. Tous deux furent pour Berlioz de bons amis. Nous aurons à parler longuement du premier, qui a joué un rôle important aux côtés du maître français : pour Chopin, leurs relations furent plus superficielles, mais sincèrement affectueuses.
Au reste, le génie slave et celui de Berlioz ont toujours fraternisé. C'est en Russie que, par deux fois, l'auteur de la Damnation de Faust alla rétablir sa fortune délabrée : il obtint, dans ce pays neuf, aux sensations non encore émoussées, des succès inoubliables. Encore n'avait-il pas attendu d'aller chez eux pour montrer sa sympathie aux musiciens russes : dès 1845, il avait tenu à honneur de présenter Glinka au public parisien, en exécutant ses œuvres dans les concerts qu'il dirigeait, et en écrivant sur lui un important feuilleton. Plus tard, des artistes comme Balakiref, Lvof, César Cui, les critiques de Lenz et Wladimir Stassoff devinrent pour lui des amis. Et, devant cet accord dans l'admiration^ si nouveau pour lui, on comprend le cri du cœur qu'il poussa quand, dans l'enivrement des acclamations, n'oubliant pas la patrie ingrate, il se tournait vers l'occident en murmurant : « Ah î chers Parisiens î... »
Mais, du jour où il eut entendu les premières notes du Freischûtz et où le Conservatoire lui eut révélé les sublimités de Beethoven, c'est vers rAllemagne qu'il se
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tourna résolument. Longtemps avant qu'il eût passé le Rhin, il entretenait des relations cordiales avec plusieurs de ses musiciens. Ferdinand Hiller fut un de ses plus anciens et fidèles amis. Jeune débutant, il était sensible aux compliments d'Onslow, comme à ceux de Meyerbeer. Stephen Ileller, Damcke, furent les meilleurs compagnons de ses dernières années.
De tous, celui pour lequel il éprouva la sympathie la plus vive, la plus immédiate, la plus durable, fut Mendelssohn. 11 fit preuve, en cela, d'une justesse d'appréciation d'autant plus méritoire que l'auteur d'Elie fut loin de manifester un sentiment réciproque : il ne comprit pas l'artiste, et ne rendit pas à l'homme affection pour afl'ection . Berlioz ne l'ignora pas, et ne changea pas pour cela, donnant ainsi une preuve nouvelle de l'élévation de son caractère.
Us se virent pour la première fois au lendemain de l'arrivée de lierlioz k Rome. Celui-ci eut vite apprécié son compagnon h sa juste et haute valeur. « C'est un garçon admirable, écrivit-il aussitôt. Son talent d'exécution est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire. Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi ; je crois fermement que c'est une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. » Il comprit que la société d'un tel artiste serait seule capable de lui faire supporter l'exil dans cette Italie qui était pour lui l'anti-musique. Souvent ils se réunissaient dans l'intimité : Mendelssohn lui jouait du Beethoven, — comme à Goethe, l'année précédente; — lui-même chantait los plus beaux morceaux de Gluck, ou bien quelquesunes de ses Mélodies Irlandaises, une de ses premières œuvres, pour laquelle Mendelssohn affectait une estime « calomnieuse pour ses autres œuvres », aurait-il
pu dire en cette occasion comme dans une autre plus célèbre.
Le jeune maître, en effet, était assez disposé à écraser son aîné sous sa supériorité de musicien allemand ne pouvant admettre qu'un Français pût avoir une conception supérieure de Tart. Berlioz a raconté comment leur familiarité commença. On avait, avant qu'ils se connussent, montré à Mendelssohn un morceau de sa cantate de concours. Berlioz, en arrivant, déclara :. « C'est bien mauvais. » Cet aveu rompit la glace : Mendelssohn fut ravi de voir un Français (c'est-à-dire, suivant lui, un être pétri de vanité) faire ainsi mépris d'une invention musicale de son cru, sur laquelle il l'avait complaisamment jugé tout d'abord. Mais il n'en éprouva pas plus d'estime pour des œuvres sérieusement conçues : il le déclara franchement lui-même, et plus tard, mieux éclairé, ne démentit rien de cette opinion. Ils se retrouvèrent en effet douze ans après à Leipzig : Berlioz y fit entendre ses symphonies, son Requiem, etc. De tout cela, Mendelssohn ne trouva à faire compliment à l'auteur que sur une entrée de contrebasse qui se trouve dans l'accompagnement de la romance : VAbsence. « Mendelssohnatoujourseuunecertaino estime pour mes chansonnettes, » a-t-il dit avec philosophie. — La même petite mésaventure est arrivée à Wagner, à qui Mendelssohn déclara, à la fin d'une représentation de Tannhàuser, « qu'une entrée en forme de canon dans l'adagio du second finale, lui plaisait fort ».
Si, dans ses Mémoires comme dans ses lettres, Berlioz parle de ses relations avec Mendelssohn sur un ton d'enjouement qui montre le plaisir qu'il a de les remémorer, si parfois même il exprime les sentiments d'une vive affection (« Quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime
beaucoup. — Je remercie Mendeissohn de son souvenir : les sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus en moi aujourd'hui pour que je l'essaie », etc.) celui-ci, au contraire, s'est montré assez fâcheusement hargneux quand il lui est arrivé de communiquer ses propres impressions. Il a fait mention de lui dans ses lettres de voyage, écrites à sa famille, et voici comment il commence : « Berlioz est une vraie caricature sans une étincelle de talent. » A quoi le maître français, qui rapporte tristement la citation dans une note de ses Mémoires, répond qu'au moment où il formulait ce jugement sommaire, Mendeissohn, âgé alors de vingt et un ans, ne connaissait pas une note de ses grandes partitions. Il ne voit en lui qu'affectation et prétention : « Il ne rêve que Beethoven, Schiller et Gœthe ; il est d'une vanité incommensurable et traite avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte que son enthousiasme m'est très suspect. » Plus loin, il veut bien reconnaître qu'il est « un Français, c'est-à-dire un homme avec lequel les relations sont toujours agréables »; mais il ajoute : « Tu dis, chère mère,^que Berlioz doit cependant poursuivre un but élevé dans l'art. Je ne suis pas en cela de ton avis. Je crois que, ce qu'il veut, c'est se marier, et il est, à bien prendre, pire que les autres, car il est plus affecté. Cet enthousiasme purement extérieur, ces airs désespérés qu'on prend auprès des dames, ces génies qui s'affichent en grosses lettres, tout cela m'est parfaitement insupportable. » Gomme voilà Berlioz bien compris ! Il ne doit pas même « poursuivre un but élevé dans l'art î »
11 est vrai qu'à l'époque où Mendeissohn le jugeait ainsi, Berlioz était en proie à ses violentes passions romantiques, — et c'étaient là choses que le placide auteur de Paulus,
qualifié par Berlioz « candide » et « virginal », ne comprenait guère. Gomme, dans les inquiétudes que lui causaient ses amours laissées àParis, il annonçait qu'il allait partir, Mendelssohn paria qu'il n'en ferait rien, ne concevant pas que Ton pût sacrifier les avantages du prix de Rome à une amourette, et persistant à ne pas vouloir prendre au sérieux ses éclats passionnés. Il perdit son pari !
A Leipzig, où Berlioz alla donner son premier concert en 1843, il fut accueilli par Mendelssohn d'une façon parfaitement cordiale et confraternelle. La sœur de celui-ci, Fanny llensel, h qui plaisait l'originalité des artistes français, dit qu'il fallut son intervention pour ramener à des sentiments favorables le public timoré de la ville, que les « excentricités » de Berlioz avaient d'abord effarouché. Mais les malentendus sont fréquents entre gens qui ne parlent pas la même langue : Mendelssohn avait toujours peur que Berlioz se moquât de son mauvais français (lui n'avait pas les mêmes craintes, s'étant toujours refusé h dire un seul mot d'allemand). On put voir les effets de cette ignorance à la suite de la petite manifestation comiquement solennelle des bâtons de chef d'orchestre échangés, avec lettre dans le style du Dernier des Mohicans, anecdote bien connue grâce aux Mémoires. Berlioz avait voulu faire inscrire sur son bdton la traduction de ces mots, extraits de sa lettre : « Le mien est grossier, le tien est simple. » Ce que l'adroit traducteur interpréta dans ce sens : « Je suis grossier, et tu es simple. » On en a ri longtemps à Leipzig, après avoir trouvé d'abord que ces Français ont vraiment d'étranges manières !
L'opinion favorable de Berlioz à l'égard des œuvres de Mendelssohn s'est exprimée dans plusieurs endroits
de ses écrits. On ne la trouve guère dans ses feuilletons : Toccasion manquait, la musique de Mendelssohn ayant peu été exécutée en France du vivant de Berlioz. Mais les Mémoires et les Lettres lui ont fourni maintes occasions d'exprimer son admiration, qui ne se démentit jamais. Sans doute les deux artistes ne sont pas toujours d'accord sur les tendances. Telle fugue scolastique met Berlioz en rage ; il traite alors Mendelssohn de « tisserand de notes » ; cependant il ne veut pas lui contester le droit de comprendre l'art d'une autre façon que lui. « Il n'y a pas de beau absolu, conclut-il, et je trouve que vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec Mendelssohn. » D'autres parties de la même œuvre (la Ré formation) lui semblent « superbes» ou « piquantes » ; Eiie est « magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique indescriptible ». Un trio, une sonate, les deux symphonies en la sont appréciés dans les termes les plus louangeurs, de même que, dans les Mémoires, il est parlé de la Nuit de Walpurgis et du Songe d'une nuit dété avec une chaleur extrême.
Particularité singulière : parmi les nombreuses causes de désaccord qui existèrent entre Berlioz et Wagner, et dont nous allons nous occuper bientôt, Mendelssohn est entré pour une certaine part. 11 est vrai que ce dissentiment-là ne fut pas grave : tout se borna à quelques lignes écrites par Berlioz à Liszt au retour du voyage à Londres où les deux « musiciens de l'avenir » se rencontrèrent. Elles sont assez intéressantes pour que nous ne craignions pas de les reproduire :
« Si je n'avais pas le même défaut pour d'autres maîtres que j'exècre avec une violence de canon de 420 (c'est Bach que Berlioz veut dire), je dirais que
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Wagner a tort de ne pas considérer comme une riche et belle individualité le puritain Mendelssohn. Quand un maître est un maître, et quand ce maître a toujours et partout honoré et respecté Tart, il faut l'honorer et le respecter aussi, quelle que soit la divergence existant entre la ligne que nous suivons et celle qu'il a suivie. » En vérité, Mendelssohn a trouvé un bon avocat d'office en la personne de Berlioz.
Berlioz eut peu de relations personnelles avec Schumann. Celui-ci, sauvage déjà par sa nature, parlait trop mal français pour qu'ils pussent s'entendre. Mais comme artistes, ils se comprirent : c'est assez dire, et il est précieux de pouvoir signaler un si bon accord entre de tels génies.
C'est Schumann qui en donna le premier témoi- '^ gnage, et il est éclatant. En 1835, âgé de vingt-six ans, il écrivit sur la Symphonie fantastique^ qu'il n'avait pu étudier que dans la transcription au piano de Liszt, l'article le plus artiste, le plus perspicace, le plus pénétrant qui ait jamais été publié sur ce chef-d'œuvre. Il eut à cela, je pense, quelque mérite : les paroles de Schumann eurent quelque chose de prophétique, et je ne sais si je ne l'admire pas autant pour avoir écrit un pareil morceau critique que pour avoir composé tel de ses chefs-d'œuvre symphoniques.
Berlioz comprit l'importance d'une telle manifestation émanée du génie allemand. Si d'abord il se réjouit surtout que Fétis « ait été h son sujet roulé d'importance », il sentit bien aussi qu'un article aussi profondément étudié, renfermàt-il des critiques, valait mieux qu'une réponse à de mesquines polémiques de tous les jours.
Quelques mois après avoir reçu Tarticle de \siNeue Zeitschrift fur Musik, il publia dans la Gazette musicale une lettre ouverte à Robert Schumann, qui, après les remerciements dus au critique et au chef d'orcheslro (car Schumann, premier en Allemagne, avait fait exécuter à Leipzig l'ouverture des Francs-Juges) contient des déclarations qui sont un de ses meilleurs exposés de principes d'art, et par lesquelles il préparait, cinq années à l'avance, son premier voyage de propagande musicale en Allemagne. C'est encore sous forme de lettre à Schumann que, par une attention délicate, leur ami commun Stephen Heller publia dans la Gazette musicale une analyse détaillée de Roméo et Juliette après la première exécution de cette symphonie.
Sans s'être jamais vus, ils se sentaient donc amis. Vers ce temps encore, Clara Wieck vint donner des concerts à Paris. Invitée à une soirée chez les Bertin, elle vit un inconnu s'empresser auprès d'elle : c'était Be> lioz. « Il a tout de suite parlé de toi, écrit-elle à son liancé. Il est silencieux, a les cheveux énormément épais, et baisse toujours les yeux en regardant le parquet. Demain il viendra me voir. Au commencement je ne savais pas qui il était, et j'étais étonné qu'il parlât tout le temps de toi. Finalement, je lui ai demandé son nom, et, l'ayant appris, j'ai eu un joyeux mouvement d'efïroi qui a dû le flatter. »
Quand à son tour il vint à Leipzig, il eut Schumann pour auditeur fidèle, et c'est avec une juste fierté qu'il a rapporté en plusieurs occasions le compliment que lui fit son grand confrère, dont le caractère peu expansif était bien connu : « Schumann, le taciturne Schumann, est tout électrise par l'Offertoire de mon Requiem; il a ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnemcnt de
ceux qui le connaissent, pour me dire, en me prenant la main : Cet offertorium surpasse tout ! »
Hector Berlioz et Robert Schumann se sont reconnus [ frères en l'Art. Tl est bon et salutaire de le proclamer. \