III. : — MEYLAN
Les hommes du moyen âge, qui ne craignaient pas leurs peines, bâtissaient sur les plus hauts sommets leurs forteresses et leurs châteaux. Pourtant, le Saint- Eynard, énorme pyramide, leur parut sans doute inaccessible, car c'est au pied du roc que fut élevé le manoir d*oîi les maîtres d'alors pouvaient h leur aise surveiller la vallée. Tel qu'il était, il dominait encore de très haut la zone habitée. Puis le temps, la guerre, le pillage, la destruction, passèrent par là, et il ne reste aujourd'hui du vieux bâtiment féodal que quelques pans de murs à ras de terre, une large esplanade qui en marque l'ancienne place, et, dans un coin, |dernier vestige encore debout, une tour carrée en ruines. Les bergers, à l'automne, y viennent chercher un abri ; les feux de branehes sèches en ont calciné les pierres. Les habitants du pays appellent ce lieu a la Roche aux cor- })eaux ». L'on y monte rarement aujourd'hui : qu'a-t-on à faire à cette place abandonnée, au-dessous de laquelle on voit souvent les nuages rouler dans la plaine, tandis que, par-dessus, le rocher gris et nu se dresse, étincelant au soleil !
Plus tard, — c'était lé temps où les soldats de France s'en allaient à pied, lourdement chargés, jusque vers les confins de l'Europe, — on voulait bien marcher
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encore ; de simples bourgeoises ne se prenaient pas poyr des hél^olnes s'il leur fallait monter de leurs pieds légers — quelquefois chaussés de brodequins roses — jusque vers ces hauteurs, dont l'ascension effraierait nos dégénérés d'aujourd'hui.
Il est> en effet, directement au-dessous de la ruine, une petite maison de campagne qu'on peut voir encore, entourée de vignes, perdue dans les arbres^ inclinant en pente douce son toit vers la montagne. Maintenant que le vieux manoir n'existe plus, elle se trouve être rhabitation la plus élevée de Meylan> dont on aperçoit au bas de la Côte les agglomérations éparses. Le logis est modeste. Deux fenêtres seulement s'ouvrent au premier étage : l'une, dans la direction de Grenoble, fait face aux fortifications formidables de la ville de guerre ; Tautre regarde Meylan, et ses maisons enfouies dans des nids de verdure, et la vallée de l'Isère, et les Alpes splendides, avec leurs sommets blancs et sauvages, où l'on voit, dans les gorges, jaillir les cascades, et que recouvre par endroits une puissante chevelure de forêts. Lèi-bas, c'est le noir Taillefer; puis voici les cimes de rOisans ; en fiice surgissent les trois pics de Belledonne, et la croix de Champrousse, dominant une ligne de faîte dont les aspérités s'étendent à l'infini. A l'horizon, très loin, fermant la vallée, le mont Blanc étale au soleil ses majestueuses blancheurs.
La porte d'entrée est surmontée d'une pierre sur laquelle est gravée une date : 1806.
Il est superflu de dire que le logis est fermé : qui donc voudrait Ihabiter aujourd'hui, puisqu'on n'y pourrait pas monter en automobile? Mais, du temps qu'elle était neuve, vers 1815, alors qu'un jardin bien aligné était planté sur ce terrain où poussent de;^
vignes, qu'une petite fontaine enfermait le clair filet d'eau qui court au bord d'une allée luxuriante de verdure, la petite maison blanche n'était pas dédaignée. A l'ombre d'un hêtre, assis auprès de son père, celui qui devait écrire le Pandaemonium de Faws^a joué sur sa flûte la musette de Nina. Mélancolie des airs d'autrefois ! Quelle peinture, fût-elle de Greuze ou de Proudhon, rendrait l'impression de ce groupe intime de façon aussi pénétrante que ce simple souvenir d'enfance, précisé par la gracile mélodie de Dalayrac ? La fenêtre qui s'ouvre sur les profondeurs de la plaine est celle d'où, quand il avait douze ans, elle lui montra d'un geste lier et ravi la poétique vallée. Qui, elle? Estelle^ la Stella montis, la nymphe, l'hamadryade du Saint- Eynard ! Leur roman est simple, et il est admirable. Il l'avait vue à douze ans, elle eu' avait dix-huit, et il l'avait aimée. Il la revit ayant plus de soixante ans, — elle, près de soixante-sept, — et il l'aima encore. Et, durant les années qui lui restèrent à vivre, il fut sous le charme; la joie qu'il en ressentit fut la consolation de ses dernières amertumes ; il mourut en pensant à elle.
C'est dans ce cadre sublime que cette étonnante histoire a commencé.
Descendons maintenant au village. Là, nous retrouvons la vie. Meylan est construit des deux côtés de la route qui va de Grenoble en Savoie par la rive droite de l'Isère, longeant d'abord la base du Saint-Eynard, à flanc de coteau, à une centaine de mètres au-dessus du fond de la vallée. Si nous allions jusqu'à la rivière, qui serpente au bas,. nous aboutirions, sur l'autre bord, à Murianette,'oii Berlioz s'est renduau retourde^son premier pèlerinage ; cari toute cette vallée est» pleine des souvenirs de sa famille -et des siens. Mais restons à
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AU PAYS DE BERLIOZ 3i
Meylan : c'est' là, au lieu dit « La Ville », qu'était la maison' du grand-père, chez qui il allait passer les vacances en ses jeunes années. Le village, en son ensemble, est à la fois actif et intime. Par je ne sais quelle prédestination, Meylan mériterait qu'on lui appliquât cette devise de la ville de Bruges : Formosis gaudet puellis. Bien avant qu'on y eût vu Estelle Gautier, cette « Mam'zelle Estelle, si jolie que tout le monde s'arrêtait à la porte de l'église, le dimanche, pour la voir passer », Meylan avait possédé une autre célébrité féminine, Claudine Mignot, dite la Lhauda, fille d'une herbière, ou d'une lingère (on ne sait), qui épousa successivement un trésorier général, un maréchal de France, et un roi, Jean Casimir de Pologne.
Gomme les événements semblent revivre quand on les évoque aux lieux-mêmes où ils se sont déroulés ! La maison du grand-père Marmion est depuis longtemps sortie de la famille : suivant le courant de l'évolution sociale, elle a d'abord été acquise par un de ses anciens fermiers, et a perdu son aspect bourgeois. Maintenant, si nos renseignements sont exacts, elle a reçu une destination musicale, sans doute en souvenir de Berlioz : elle sert aux répétitions de la/ fanfare ! Telle que nous l'avons revue, elle ne ressemble plus guère à ce qu'elle était à' la fin du premier Empire.' En 1848, quand Berlioz yrevint après plus de trente ans d'absence, il y avait pu retrouver encore quelques souvenirs, reconnaître des meubles, le fauteuil du grand-père, son jeu de trie trac, même une petite cage d'osier qu'il avait façonnée de ses mains étant enfant, -et les enluminures du papier qui tapissait les murs, avec ses oiseaux fantastiques aux couleurs voyantes. Maistout était bien plusdélabré'encore quand je vins à-mon tour faire un
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pèlerinage vers ce lieu, asile inconscient d*art et de poésie. N'importe : les murs sont toujours debout^ ces murs entre lesquels il s'est « passé quelque chose » ; avec la connaissance des faits aidée d'un peu d'imagination, il est facile de reconstituer l'histoire*
Voici donc, après qu'on a gravi le premier étage d'un étroit escalier tournant, le vaste salon, au haut plafond hlanchi soutenu par deux poutres maîtresses. Au fond s'élève une haute cheminée. Nous le revoyons meublé à la mode de l'autre siècle. Toute la famille, habillée comme dans un tableau de Boilly, y est réunie, entourant le grand-père, un peu grognon, comme les grandspères de campagne, brave homme tout de même. Son fils le capitaine, adjudant-major de lanciers, l'aide à faire les honneurs du logis : il revient de la guerre, orné de quelque balafre, tout chaud de l'haleine dii canon, mais toujours plein d'ardeur, et joyeux et galant, vrai chevalier français, comme les personnages de son art de prédilection, l'opéra-comique. Par la porte extérieure, on aperçoit dans le verger, assis sur un banc, le docteur perdu dans ses rêveries, cependant que M™' Berlioz la mère, raide et austère, surveille les petites filles qui jouent. Pour Hector, il s'isole déjà, l'esprit inquiet. Parfois il jette un œil d'envie sur le vieux piano-forte, encore fermé, sur lequel on jouera tout à l'heure les contredanses et les valses; puis soti regard erre un instant au dehors, et, sombre comme un héros de roman à la mode, il reste silencieux.
Mais la porte s'ouvre : une ravissante apparition se présente ; tout le monde est debout. Notre taciturne personnage a tressailli : c'est elle ! Son œil contemple le doux visage autour duquel se jouent quelques rouitiaux de cheveux bruns, les yeux armés en guerre^
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bien que toujours souriants, la taille dessinée par une robe légère dont les manches bouffantes et la collerette légèrement échancrée laissent à découvert le cou et les bras, enfin les mignons brodequins roses... L'on s'empresse autour d'elle ; le beau capitaine lui fait galamment les honneurs ; grand-père Marmion n'est plus grognon du tout, et ne peut s'empêcher de faire à M°»« Gautier l'aveu que sa petite fille, M"« Estelle, est charmante : tels, sur le passage d'Hélène, les vieillards de Troie se rangeaient avec admiration ! Mais la jeune fille ne voit rien de tout cela : elle veut ignorer sa beauté ; elle reçoit les hommages avec grâce et sans hauteur. Elle est très bonne, car, un jour où, pour embarrasser son précoce adorateur, on a voulu l'obliger à choisir le premier sa partenaire au noble jeu de barres, elle-même, prise de pitié, et, qui sait ? peutêtre plus touchée qu'on ne croit de cette admiration naïve, s'est écriée, saisissant sa main : « Eh bien ! non, c'est moi qui choisirai ! Je prends monsieur Hector ! . . . » « Se peut-il que ces heures n'aient laissé aucune trace dans ces lieux, que tout y soit redevenu silence?... » Ainsi Edgar Quinet exhalait d'analogues soupirs, évoquant, lui aussi, les souvenirs de son jeune temps. Mais non : penseur, poète, artiste, eux-mêmes ils les ont fait revivre, ces années depuis si longtemps révolues ! Deux fois encore, au cours de sa vie prodigieusement agitée, Berlioz remonta vers la petite maison blanche qu'il n'avait pas vue depuis l'enfance; il avait quarante-cinq ans au premier de ces voyages, il en avait soixante et un au second : sa vie antérieure, en un jaillissement soudain, parut alors se réveiller ; il eut l'ambition surhumaine de la reprendre par la base. Les chapitres de ses Mémoires dans lesquels il retrace ces événements
sont assurément d'une émotion aussi vive et d'un art aussi expressif, aussi vibrant, que ce qu'il a été écrit de plus parfait en musique, sa langue naturelle. Les Confessions de Jean- Jacques Rousseau n'ont rien de plus ému. C'est ainsi que l'aimable village de Meylan, sur son coteau frais et verdoyant, aura son nom gravé dans la mémoire des hommes, associé pour toujours à celui de la Stella Montis et aux précoces et durables amours d'Hector Berlioz.