‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 8 sur 28 · IV. DERNIERS SOUVENIRS DU PAYS NATAL · texte numérisé non relu

IV. DERNIERS SOUVENIRS DU PAYS NATAL

L'auteur des Troyens est revenu bien souvent en Dauphiné depuis l'année 1821, à la fin de laquelle il quitta pour la première fois sa province pour venir à Paris. Il partit alors, plein d'ardeur et d'illusions, muni du diplôme de bachelier es lettres obtenu devant la Faculté de Grenoble le 22 mars précédent (signé le 26 avril). Son diplôme de bachelier es sciences physiques (j'ai tenu en mes mains les deux parchemins) est postérieur de trois années : signé du recteur de l'Académie de Paris, le 22 janvier 1824, il atteste que l'examen avait été passé dix jours auparavant, le 12 janvier. Le rapprochement des dates montre que l'étudiant avait mis peu de zèle à poursuivre les études médicales, et laisse devriner que les Danaïdes, la Vestale et Iphigénie l'avaient distrait des leçons de Gay-Lussac, de Thénard, et de son vieil ami Amussat. Il établit cependant qu'en cette troisième année de séjour à Paris il n'avait pas encore entièrement renoncé à la carrière que son père avait choisie pour lui, bien que nous sachions, par des indices certains, que le démon de la composition musicale le hantait dès longtemps. En faut-il d'autre preuve

que la lettré que lui écrivit Andrieux, auquel il avait demandé sa collaboration^ et que reproduisent les Mémoires? Elle est datée du 17 juin 1823. Le même chapitre «e termine par une lettre de Chateaubriand à qui il avait eu recours pour l'aider à faire exécuter sa première œuvre musicale rcelle-ci est du 31 décembre 1824. Le voilà donc dans la mêlée, et c'est dans le même temps que commence avec la famille les discussions qui se terminent par Vultima ratio, c'est-à-dire l'acte d'autorité paternelle qui a pour nom familier : « couper les vivres. » Les séjours qu'il revint faire à la Côte dans les années suivantes (1823, 1826 et 1828) furent marqués par les querelles que soulevait sa vocation contrariée. Mais le succès justifie tout : lorsqu'en 1830 Berlioz eut obtenu le prix de Rome et qu'il passa par la Côte pour aller en Italie, il fut reçu à bras ouverts. Ce n'est pas que son attitude fût très bien comprise, en ce milieu de pleine nature, où les influences romantiques avaient peu pénétré, ce II est question de bals, de goûters à la campagne; mes sœurs «t nos demoiselles cherchent des cavaliers aimables, ils ne sont pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce remueménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y répandre de l'entrain ni de la gaité. » Ainsi écrivait-il en 1828 à son confident' habituel Humbert Ferrand. Il y avait tout juste un an qu'il avait vu jouer Hamlet par les acteurs anglais ; ne vivant alors que pour Ophélie, il appelait son correspondant Horatio, dénomination dont les Côtois n'auraient sans doute pas très bien saisi l'à-propos. Mais ne faut-il point passer quelques singularités aux grands hommes? En 1831, il était consacré tel, puisqu'il avait eu son prix. Il passa en Dauphiné le mois de janvier, accueilli en triomphateur

dans la famille et par les amis, assistant h de grands dîners où il avait à ses côtés deux charmjantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles il folâtrait et riait de la façon la plus inaccoutumée, bien qu*en ce moment il fût la proie d'un amour fatal pour une femme, qui d'ailleurs n'était pas celle dont il était passionné en 1828, ni, moins encore, celle qui avait fait battre son cœur en 1815... Il revint encore à son retour d'Italie, et passa à la Côte les mois de mai à novembre 1832. « Je vois les Alpes! » s'était-il écrié avec joie en approchant de Turin. Désabusé des aventures d'amour, pendant cette courte période de tranquillité, il travailla, lut et respira à pleins poumons l'air natal. Comme il était devenu « un parti » (la famille était à l'aise, et, après ses premiers succès, il était permis de bien augurer de son avenir), son père voulut le marier, « par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs ne doit pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant et autant en expectative. — J'en ai ri pendant quelque temps comme d'une plaisanterie, poursuit-il dans cette confidence faite h M™« Horace Vernet; mais, les instances de mon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que je n'étais à vendre h aucun prix* » L'an d'après, Berlioz épousait Miss Smithson, ruinée et lourdement endettée. Il n'était pas né pour les beaux mariages.

Nous avons déjà fait connaissance avec le père et la mère d'Hector Berlioz, mais nous n'avons qu'entrevu ses deux sœurs, Nancy et Adèle. Toutes deux furent confidentes des secrets de ses jeunes années; il les aima

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tendrement, surtout la seconde, pour laquelle il marqua toujours une préférence qui se prolongea par-delà la tombe. Il a, bien certainement sans l'avoir prémédité, permis aux lecteurs de son œuvre d'établir une comparaison des deux natures, en publiant dans ses Afe'mofrôs les lettres que chacune lui écrivit pour lui annoncer la mort de leur père. La sœur aînée, femme raisonnable, parle de la délivrance qui a mis un terme aux souffrances du malade, du concours de peuple qui a suivi le cortège funèbre, des discours qui ont été prononcés, etc., — tout ce qui est apparence, tout ce qui est banalité. Mais l'autre ouvre son cœur : elle retrace les derniers moments du cher mort, redit les mots suprêmes, le nom du fils absent prononcé pendant l'agonie; enfin, déplorant son éloignement, elle assure son frère que son mari l'a remplacé dans ses douloureux devoirs, et achève par ce mot délicat et touchant : « Mon cœur lui en tiendra compte. » C'était une autre femme en effet, et nous comprenons la préférence.

La famille a compté encore un quatrième enfant, Prosper Berlioz, tard venu, et qui mourut jeune : il en est à peine question dans les écrits de son frère, qui le connut peu, ayant presque constamment vécu loin de lui.

Nancy Berlioz s'était mariée en 1832 avec un magistrat de Grenoble, M. Pal; elle eut une fille M™® Masclet. Adèle devint M*"® Suât, et fut habiter Vienne, où son mari était notaire ; elle eut deux filles, aujourd'hui M"** Chapot et de Conlongeon, sur lesquelles Berlioz reporta toute l'affection qu'il avait eue pour la mère. Encore enfants, il leur dédia la première partie de VEnfance du Christ. Plus tard, il aimait à prendre quelques jours de repos auprès d'elles dans leur campagne d'Es-

tressin. 11 leur lisait Hamlet, — elles frémissent encore à ce souvenir! il paraît que c'était terrible; Tâme de Shakespeare semblait vibrer dans l'accent du lecteur ! « Je m'amusais, a-t-il écrit à ce propos en 1865, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux. Ce sont de charmants enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer. »

Ce dernier trait n'est-il pas un peu sévère ? Ce n'est point à nous d'en décider; mais il faut avouer que les boutades de cette sorte ne sont pas rares sous la plume de Berlioz : « Sans vouloir faire une réputation aux Dauphinois, que je tiens pour les plus innocents hommes du monde en tout ce qui se rattache à l'art musical », écrit- il dans les Mémoires. Ailleurs : « malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie ; et Dieu sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et par-dessus tout 'le plus horrible sang- froid. On dirait, à les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire ; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni d'enthousiasme ; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de roses la litière de leurs chevaux. » (Lettre de la Côte Saint-André, 25 juillet 1832, à M"^« Horace Vernet). « Je vis au miu&U du monde le plus prosaïque, le

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plus desséchant. Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie ; ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid ; on dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute, ou autres cochonneries. » (Lettre à Humbert Ferrand, 13 juillet 1832.) « Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises, viennoises et grenobloises ; mais jq suis bronzé à ce sujet depuis longtemps et je pense que je me tirerai avec honneur de cette nouvelle épreuve. D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe môme énormément de littérature moderne, — pour la dénigrer, bien entendu. On est à Voltaire... » (Lettre à J. d'Ortigue, du 26 août 1847.)

Nul n'est prophète en son pays : il est trop vrai que Berlioz le fut moins que personne. Il y demeura incompris non seulement pendant sa vie entière, mais, il faut bien le dire, alors que le succès était venu déjà partout à son œuvre. Mais ce n'est pas en l'année où son centenaire a été célébré avec une joie sincère dans sa ville natale ainsi que dans la capitale de la province qu'il convient de revenir sur d'anciennes récriminations. Aussi bien, Berlioz fut, dans son pays, plutôt ignoré que méconnu, et cela par la force des choses. Il a conté que son père, peu de temps avant sa mort, lui exprimait vivement le désir de connaître ce terrible Tuba mimim dont on avait tant parlé, après quoi il pourrait dire : Nunc dimitte sei^um tuum Domine. Mais il ne lui fut jamais donné d'accomplir ce vœu. D'autres auraient pu avoir une envie analogue, qui n'auraient pas mieux pu la satisfaire : quels moyens les habitants d'une petite ville de province ont-ils,

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même aujourd'hui, d'entendre la musique de Beriioe 1 Achevons rapidement le récit des derniers rapports qu'il eut avec sa province natale. Après une longue absence, il alla voir son père en 1847, pour lui présenter son fils Louis, âgé de treize ans. « Quel bonheur pour l'enfant d'être ainsi tendrement accueilli par tous ses grands-parents, par nos vieux domestiques, de courir les champs avec moi, un petit fusil à la main I )> Cette entrevue devait être la dernière ; s'il revint encore l'année suivante, ce fut appelé par la mort de ce père chéri. Ce dernier voyage s'acheva par son premier pèlerinage à Meylan. Combien le pays se dépeuplait pour celui qui en avait tant aimé les habitants d'autrefois! La Stella monlis était loin, on qc savait où ; la maison du grand-père Marmion était vertdue, le grandpère lui-môme mort depuis 1837. Le fils de ce dernier, l'officier de Napoléon, devenu colonel d'un régiment de dragons, ne reparaissait jamais au pays ; pourtant ils ne se perdirent jamais de vue, et Berlioz l'aima tendrement : il le vit, pour la dernière fois sans doute, au mariage de sa nièce. M™® Chapot, en septembre 1867; l'oncle avait quatre-vingt-quatre ans; mais lui, quoique plus jeune d'une vingtaine d'années, écrasé par la douleur de la perte récente de son fils unique, était encore plus près de la tombe. « Nous avons bien pleuré en nous revoyant, écrivait-il alors ; il semblait honteux de vivre... je le suis bien davantage. »

C'est en 1854, après la mort de sa sœur aînée, que Berlioz, appelé par le règlement des affaires de famille, alla pour la dernière fois sans doute à la Côte Saint- André, où il vendit sa part de propriétés. Cependant il fit plusieurs voyages postérieurs dans le Dauphiné, dont l'établissement des chemins de fer avait faci-

lité Taccès. C'est ainsi qu'il y vint presque inopinément à la fin de l'été 1864, chassé de Paris par un ennui tenaillant. Cette époque est celle du second pèlerinage h Meylan : il revit l'ancienne beauté aux brodequins roses, devenue une vieille grand'mère, mais restée une femme à l'esprit supérieur et au cœur exquis. Il retourna fréquemment la voir, ainsi que ses jeune» nièces, fixées à Vienne ou aux environs.

Son dernier voyage fut pour le pays, et pour celles qu'il y aimait.

C'était en août 1868. Berlioz, invité à présider un concours musical à Grenoble, commençait à recevoir enfin de ses compatriotes des hommages que l'on pouvait prendre pour de l'enthousiasme. Mais le vieux lutteur, brisé par les douleurs physiques autant que morales, n'était déjà plus que l'ombre de lui-même.

Quantum mutatus ab Ulo HectoreL..

Par une coïncidence assez singulière, j'étais venu à Grenoble, pour la première fois de ma vie, en ce jour où Berlioz y fut la dernière. J'aurais pu le voir. Il y a, à la dernière page des Mémoires, ces mots : « Il faut me consoler de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aimé, ou Gluck, ou Beethoven, ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être... Il est vrai que je ne m'en console pas . » Fautil l'avouer? A l'âge que j'avais alors, je n'avais pas encore entendu prononcer le nom de Berlioz; j'en ignorais profondément l'existence. Je ne cherchai donc pas à me trouver sur son passage, et ne le vis jamais. Il est vrai que je ne m'en console pas... Mais une autre particularité de cette journée m'est restée très présente à l'esprit : c'est l'ouragan

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terrible qui fondit le soir sur la ville, une de ces puissantes tempêtes des montagnes, descendant des vallées supérieures, emportant tout sur leur passage. Sur les places ornées pour la fête, les tentures étaient renversées, les mâts déracinés ; les drapeaux qui pavoisaient les maisons, déchirés par la violence du vent, s'enflammaient aux illuminations et volaient en l'air en promenant par-dessus la foule, dans la nuit, leurs sombres flammèches.

C'était l'heure du banquet. Le maître s'y était traîné à grand'peine. On lui avait porté des toasts, posé sur la tête une couronne d'or ; il était debout, balbutiant des remerciements. Soudain les fenêtres de la salle du banquet s'ouvrirent sous la violence de la bourrasque ; les lumières vacillèrent et s'éteignirent. Lui restait debout, la couronne en tête, pareil à une apparition shakespearienne, tel le roi Lear au milieu de la lande... «On eût dit, rapporte un biographe, le génie de la symphonie,, auquel la puissante nature eût fait une apothéose, dans un décor de montagnes, et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque. »

Le lendemain, 15 août, l'on inaugura sur l'une des places de la ville la statue de Napoléon. Pour lui, il eut hâte de fuir la cohue : il prit la route du village où la ^Stella montis habitait, et alla lui faire une suprême visite, ce Ce dernier voyage, cette dernière entrevue fut aussi sa dernière émotion », a écrit son confident de la dernière heure, Ernest Reyer.

En mars suivant, il mourut.

Je suis, depuis ce temps, maintes fois revenu a Grenoble : jamais je n'y ai revu la statue de Napoléon.

Mais, trente-cinq années jour pour jour après l'inauguration de celle-ci, on en a érigé une autre sur la plus

belle place de la ville, et ce fut la statue de Berlioz.

Ce monument pacifique, nous pouvons le croire, sera durable.

Déjà, depuis plusieurs années, les habitants de la Côte Saint-André en avaient consacré un semblable, et posé sur la vieille maison bourgeoise une plaque commémorative par laquelle ils se déclaraient « fiers de son génie ».

C*est ainsi que l'enfant du Dauphiné, autrefois maudit par crainte de Topprobre dont il devait couvrir le nom de Berlioz, a elTectué son retour au pays, parmi des apothéoses que ni lui, ni personne parmi les siens, n'avait jamais osé ambitionner.

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