‹ Hector Berlioz; la vie et le combat, les œuvresChapitre 28 sur 35 · LE REQUIEM I7I · texte numérisé non relu

LE REQUIEM I7I

Requiem bien plutôt que de serrer de près le sens exact du texte latin, Berlioz se donne libre carrière et prend des licences qu'il condamnera plus tard en termes sanglants chez autrui. Il jongle avec les paroles, il brise les phrases et les émiette pour les adapter au rhythme persistant quMl a adopté, — voyez plutôt les mots dies illa coupés en quatre pour terminer le LacrymosUy les répétitions précipitées des mots Kyrie eleison à la fin du premier morceau, et surtout le dessin implacable et absolument inexplicable des ténors sur les mots ; Dies irœ^ — de plus, il imagine, lui qui se moquera si bien des roulades de Marcello, de faire vocaliser des mesures entières aux premiers ténors sur la phrase : Quàntus tremor estfuturus etc. ; mieux encore, il bâtit une fugue d'assez belles dimensions sur le Hosannah in excelsiSj lui, le révolutionnaire à tous crins, qui rira si fort de la fugue et la qualifiera de « bestialité dans toute sa splendeur ».

Tous les droits*qu'il s'arroge et qu'il ne croit pas un instant qu'on puisse'^ui contester, il le fait pour dépeindre de la façon la plus terrible à ses yeux les scènes douloureuses ou terrifiantes dont il trouve le sujet dans les paroles du Requeim^

et c'est aussi pour y mieux réussir qu'il imagine ces accouplements bizarres d'instruments qu'ilse vanta par la suite d'avoir trouvés et qui ne répondent pas toujours à l'idée excessive, surhumaine qu'il avait dans l'esprit et qu'il a voulu rendre. A dire vrai, on ne comprend bien son idée que quand on en est exactement informé.

Parmi les effets d'iustrumentaiion cliers à Berlioz et qu'il imagina pour son Requiem^ se trouvent d'abord les accords parfaits qu'il a réalisés au «moyen de huit paires de timbales, et les grincements étranges qu'il tire des sons aigus de la flûte, accouplés aux notes les plus graves du trombone, de façon que la note des flûtes semble être comme la résonnance harmonique suraiguë des tronabones, dont les grondements ultra -profonds doivent rendre plus terrifiant l'arrêt de la phrase vocale dans le chœur : Hostias et preces.

L'effet, je le reconnais, est on ne peut plus bizarre et le morceau entier est d'une très-belle expression, mais l'étrangeté voulue de cette sonorité ne dépasse-t-elle pas la mesure en faisant sourire l'auditeur non prévenu plutôt qu'en le terrifiant? Quand aux accords parfaits de timbales,

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il est bien possible que ces roulements en accords complets donnent un son plus plein, plus étoffé dans un ensemble, dans le Tuba mirum par exemple, mais lorsqu'ils reviennent presque seuls à la fin de la messe sur des arpèges des cordes, la tierce et la quinte ne sont guère perceptibles, et il faut bien avouer que l'effet ne répond pas ici à la théorie éclose dans Tesprit de Berlioz.

Ces observations générales et ces remarques techniques une fois exposées, il faut reconnaître qu'il règne dans Tœuvre entière un souffle puissant, et que ce Requiem^ si singulier qu'il soit comme composition religieuse, est une création admirable dans certaines de ses parties et intéressante dans toutes.

Le Kyrie est un des morceaux les moins bizarres et les plus expressifs; la phrase dialoguée des ténors et des basses : Te decet hjrmnus^ sur une ondulation des violoncelles, est particulièrement touchante et aussi la mélodie des voix de femmes, avec les flûtes et hautbois, sur une batterie des violons et des altos. L'explosion du Tuba mirum avec ces quatre orchestres de cuivre qui semblent éveiller les morts des quatre coins de l'horizon (disposition théâtrale d'un effet

grandiose et que Félicien David et M. Verdi ont empruntée à Berlioz en Taffaiblissant beaucoup, Pun pour son Jugement dernier^ Tautre dans son récent Requiem]^ a soulevé la salle entière.

Il est vrai que le morceau est également admirable depuis les premières notes jusqu'aux dernières : Mors stupebit^ répétées d'une voix expirante, et que les appels superposés de trombones ont été lancés de façon à surprendre Berlioz, lui qui se plaignait de n'avoir jamais pu rencontrer en France ni en Allemagne tromboniste capable de les lancer à toute volée. Entre ce morceau et le Rex tremendce, qui est écrit aussi dans cette gamme de sonorités fulgurantes , 'Berlioz , qui s'entend si bien aux contrastes, a placé une triste lamentation des ténors : Quid su,m miser, accompagnée seulement par les cors anglais, les violoncelles et les bassons.

De même, la strophe Quœrens me est écrite pour les voix seules, sans orchestre, afin de ménager l'effet du Lacrymosa où Porchestre entier se déchaîne de nouveau avec une furie irrésistible : la phrase primordiale, ces appels haletants de toutes les voix entrecroisées, me semble beaucoup plus vraie, partant plus émou-

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vante, que la mélodie cadencée à ritalienne des ténors et sopranos chantant à l'unisson des violoncelles avec réponses des voix graves unies aux contre-basses et aux bassons.

Cette page de grande dimension et d'une sonorité éclatante produit une impression très-vive; elle me paraît pourtant moins absolument belle que Y Offertoire qui suit, un admirable morceau symphonique, où les voix ne lancent que de temps à autre de courtes exclamations aussitôt réprimées. Et tel était Pavis de Schumann qui, entendant Torchestre de Leipzig répéter ce morceau sous la direction de Berlioz, sortit de son nlutisme habituel pour dire brièvement au musicien-voyageur : « Cet offertorium surpasse tout, »

Aprf^ VMostiaSj murmuré par le chœur et entrecoupé de ces prodigieux accords de flûtes et de trombones, commence le SanctuSy une mélodie séraphique soupirée par le ténor solo, soutenue à l'aigu par la flûte et reprise par toutes les voix sur un doux bruissement des altos divisés; cette page délicieuse se termine par un brillant Hosannah qu'on a entendu d'abord à l'état de

simple épisode entre les deux reprises du motif principal.

Le début de VAgnus reproduit encore la mélopée chorale de VHostias^ avec les inévitables appels de flûtes et de trombones, puis l'auteur ramène habilement le beau motif du premier chœur : Te decet hymnuSj auquel s'enchaîne un Amen non fugué cette fois et qui est cependant d'une extrême élévation.

Voilà longtemps que M. Colonne projetait de nous rendre cette vaste composition, et il a dû mettre une rare persévérance avant d'en arriver à ses fins, tant pour réunir les éléments d'une véritable armée vocale et orchestrale que pour faire apprendre à tout ce monde une œuvre aussi complexe et d'une grande difficulté : il y est parvenu cependant et l'exécution qu'il nous en a donnée a été de tous points satisfaisante, y compris le ténor solo M. Mouliérat qui succédait à Duprez à quarante ans d'intervalle et qui n'avait pas à le faire oublier.

A Paris comme à Berlin, lorsque Berlioz y conduisit l'exécution du Requiem, le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris l'entrée du Liber scriptus; puis tous les

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