CHAPITRE II
Décembre 1872 (i)
TRIPLE RÉPARATION D'BONNEUR DU CONSERVATOIRE ENVERS BERLIOZ : SCÈNE d'amour de ROMÉO , OUVERTURE DU CARNAVAL ROMAIN , MARCHE DES PELERINS D'HAROLD. — LES HA, HA, HA ! DE LA CRITIQUE ET LES HÉSITATIONS DU PUBLIC.
Cette même semaine, la Comédie-Française faisait une reprise solennelle d'une tragédie immortelle qui ne put être jouée que huit fois à sa naissance, -Bnïanmcw^, et le Conservatoire exécutait avec un succès marqué une œuvre admirable qu'on sifflait dans cette même salle de la rue Bergère il y a onze ans. Rien de plus instructif, à mon sens, que ces rapprochements historiques
(i) Cette date et celles qu'on trouvera par la suite en tête de chaque chapitre indiquent précisément, comme il est dit dans l'Avant-propos, les différentes stations des amateurs et des journaux dans leur retour vers Berlioz. Elles marquent en quelle année a eu lieu le concert ou l'incident d'où le chapitre découle et, pour les œuvres en particulier, elles donnent l'époque à laquelle elles furent enfin connues et admirées,par opposition à la date de l'exécution originale qu'on trouve au courant du récit : encore un hommage à la sagacité du public.
dans les questions d'art. Comment démontrer mieux que par le fait brutal la vanité des jugements hâtifs que nous sommes si enclins à porter et que la postérité casse tout d'une voix ?
S'il est profitable d'étudier dans le passé ces revirements de l'opinion, combien n'est-il pas plus curieux d'assister à une telle révolution, d'en deviner lès prémisses, de voir le goût public passer successivement par tous les degrés :
l'hostilité, la défiance, la confiance, la faveur, l'admiration 1 C'est, d'ordinaire, l'affaire de vingt ou trente ans. Il y a plaisir à voir le public arriver ainsi à résipiscence, tant il met de bonne grâce à se renier lui-même. Or, pareil spectacle va nous être offert, et je vous engage à le suivre avec d'autant plus d'attention qu'il s'agit d'un des musiciens qui ont été le plus vilipendés de leur vivant, de Berlioz.
N'en déplaise à ceux qui n'écoutent encore qu'en se signant les admirables créations de ce fiévreux artiste, dans vingt ans il aura sa place marquée parmi -les plus grands maîtres. J'en vois le présage certain dans l'accueil que lui fait maintenant le Conservatoire, un excellent baromètre pour juger des variations du goût
BERLIOZ AU COîîSERVATOIRE 3g
musical, mais baromètre qui monte avec une lenteur désespérante. Voyons de combien il a monté en quarante ans.
La Société des Concerts du Conservatoire ouvrit ses portes à Berlioz en 1834 et exécuta sans aucun succès son ouverture de Rop-Rqy. En 1849, elle joua, toujours sans succès, le chœur et le ballet dés sylphes et la marche hongroise, de la Damnation de Faust. L'écart de ces deux dates dit assez quel cas on faisait alors de ces «divagations musicales. » Enfin, en 1 86 1 , la Sociétéinscrivait sur son programme toute la scène du sommeil de Faust, Pair du démon, le chœur et le ballet des sylphes, et le double chœur des étudiants et des soldats. L'accueil fut des plus froids : le ballet des sylphes parut seul distraire Pauditôire.
A la fin pourtant, après ce double chœur d'une gaieté si bruyante et si vraie, quelques bravos se firent entendre qui provoquèrent de vives manifestations en sens inverse. Ces marques de mécontentement froissèrent quelques musiciens qui, à leur rentrée dans le foyer, se mirent à acclamer Berlioz. Le public n'avait rien à voir à cette ovation qui se passait hors de la salle des concerts; mais les ennemis de l'auteur ne man-
quèrent pas de grossir cet incident outre mesure, et s'en allèrent, en protestant que, si pareille scène se renouvelait, on serait forcé de faire usage au Conservatoire d'un vieil instrument délaissé, que les représentations de Tannhauser venaient précisément de remettre à la mode.
Scudo fut naturellement un de ceux qui crièrent le plus fort : on reconnaît là le juge qui, malgré de sérieuses qualités, une grande franchise et une raideur sévère, était homme de parti pris au premier chef et condamnait Tœuvre au seul vu de la signature. De tous les musiciens contemporains, David, Gounod, Wagner, que Scudo poursuivait de ses impitoyables sarcasmes (ses jugements sur la musique moderne ne sont que critiques amères et imméritées), Berlioz fut celui contre lequel il déploya le plus d'acharnement et de fureur; l'homme même n'échappait à ses^ attaques passionnées. Pour la musique, il la jugea d'un mot : « J'ose affirmer qu'on ne la réentendra pas en pareil lieu. »
Cependant cette algarade n'avait en rien affaibli l'estime que certains membres de la Société des Concerts avaient pour Berlioz, et ils cherchèrent quelle nouvelle page du maître ils pourraient bien
produire. Berlioz avait justement fait exécuter, sur la fin de 1 854, une œuvre d^une grâce exquise, qui tranchait, par sa douceur et sa simplicité, sur les violences qu^on lui reprochait d'habitude. C'était une trilogie sacrée, VEnfanCe du Christ^ sorte de mystère musical, empreint d'une foi naïve et que la masse du public aussi bien que la presse avaient favorablement accueilli. Je sais même, tels juges qui écrivirent à ce propos, et aussi sur les Trojrens, des pages qu'il fera bon relire plus tard: elles ne sont pas moins curieuses que celles que Suard et Geoffroy commirent sur les Noces de Figaro et sur Don Juan, mais il faut attendre, pour les citer, qu'elles aient acquis toute leur saveur.
On décida de donner au Conservatoire la seconde partie : le Repos de la Sainte Famille. Elle datait d'un peu plus loin que le reste de l'œuvre. Un jour qu'il était en soirée et qu'on jouait aux cartes, Berlioz s'était assis à l'écart et griffonnait machinalement un petit morceau qui prenait peu à peu une certaine^ tournure archaïque. Il venait de finir quand son ami Duc, l'architecte, s'approcha de lui : « Que fais-tu là ? — Tu le vois. Bien fin qui devinerait que ce morceau
est de moi. On jurerait qu'il date du siècle dernier. — Qui f empêche d'essayer ? — Il faudrait un nom. Bastel je prends le tien: ce morceau sera de Pierre Ducré. » A quelque temps de là, ce charmant pastiche fut exécuté dans un concert sous le nom de Pierre Ducré, maître de chapelle du dix-huitième siècle : immense succès. Peu de jours après, Duc se présenta chez une dame qui avait de grandes prétentions en musique, et qui tombait en syncope au seul nom de Berlioz, « Quel musicien que ce Ducré I s'exclama-t-elle, Et dire qu'il était resté inconnu jusqu'à présent, Quel charme I Quelle onction I Ce n'est pas votre fou de Berlioz qui écrirait une pareille merveille I — Vous vous trompez, madame ; Pierre Ducré, c'est lui. » La dame, dit-on, ne pardonna pas de longtemps à M. Duc de l'avoir aussi cruellement mystifiée. Une chose pouvait pourtant la consoler : c'est qu'elle était en nombreuse et bonne compagnie.
Cette page si gracieuse réussit assez au Conservatoire, en 1864, pour qu'on ne craignît pas de la rejouer en 1866. L'année précédente, BerMoz avait encore obtenu un succès inespéré au Conservatoire, avec le duo nocturne de Béatrice et Béné-
dicty une spirituelle comédie musicale qu'il avait extraite de la pièce de Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien, à l'exemple et à Pinverse de Berton qui en avait déjà tiré son beau drame lyrique de Montano et Stéphanie, Ce délicieux nocturne, supérieurement chanté par M°^** Vandenheuvel- Duprez et Viardot, produisit un si charmant effet par sa couleur mystérieuse que le public, ravi, le fit répéter d'enthousiasme.
Ces trois succès auraient dû réparer aux yeux du maître les échecs passés, mais son cœur ulcéré et marri ne pouvait plus goûter aucune joie paisible: une inquiétude sans fin, une désespérance profonde le tenaient abattu depuis que son œuvre favorite, les Troyens, était tombée sous les blâmes de la critiqué et sous les quolibets d'une foule hostile. Et puis, à tout prendre, ces œuvres charmantes que le public semblait goûter n'étaient pas l'expression la plus puissante du génie de Berlioz et, pour que la réparation fût complète, il fallait que l'ouvrage condamné fût applaudi au lieu même où il avait été sifflé. Berlioz mourut sans avoir eu cette satisfaction.
Il laissait heureusement de chauds partisans, tout prêts à lui rendre un éclatant hommage.
M. Pasdeloup avait déjà amené le public des Concerts populaires à écouter favorablement les belles ouvertures du Roi Lear, des Francs-JugeSj du Carnaval romain, et aussi d^admirables fragments de Roméo et Juliette. M. Litolff et surtout M. Reyer firent plus encore pour sa gloire en nous révélant des pages d'une beauté éclatante (ïHaroldj de Roméo, des Troyens, etc.
Grâce à eux, la valse des sylphes et le menuet des follets, de Faï«^,devinrent célèbres du jour au lendemain. Inconnus il y a trois ans, ces morceaux sont classiques aujourd'hui: pas de concert où on ne les ait joués dix et vingt fois, car le bis est de rigueur. Le Conservatoire se piqua alors d'honneur, et au début de Thiver dernier, il nous réoffrit tous les fragments de Faust qu'il avait joués en 1861. Qui l'aurait cru ? Ce fut un grand et durable succès, car en moins d'un an le Conservatoire a rejoué six fois ces délicieux morceaux, et chaque fois ils ont rencontré une faveur plus vive. Aujourd'hui, ils font partie du répertoire au même titre que les œuvres de Beethoven ou de Mozart. On les joue même plus souvent, sans doute pour réparer le plaisir perdu. Que pense de cela l'ombre de Scudo ?
BERLÎOZ AU CONSERVATOIRE 4.6
La morale à tirer de ce récit peut se résumer dans ces mots que M. F. Thomas prononça sur la tombe de Berlioz : « Nous avons un grand malheur en France, nous sommes réfractaires à l'admiration. Ce sentiment nous pèse comme s'il était lin aveu * d'infériorité, comme s'il nous diminuait, quand il nous grandit au contraire en nous élevant vers l'artiste qui l'inspire, » Belles et justes paroles qui expliquent à merveille l'existence si orageuse de notre musicien. Pendant nombre d'années il a produit des pages superbes, souvent des chefs-d'œuvre, et toujours ses généreux- efforts sont venus se briser contre cette barrière d'indifférence égoïste et de critique envieuse, obstacle insurmontable pour les artistes qui, comme Berlioz, ne veulent ni sacrifier aux goûts routiniers du public, ni user pour conquérir ses faveurs des mille ressources de l'intrigue.
La mort seule devait ouvrir enfin les yeux à ses détracteurs. A peine le grand artiste eut-il disparu, que l'indifférence s'évanouit. Le blânte fit place à la louange ; le public revint sur son premier jugement, et, emportée par ce retour subit, la presse elle-même rendit pleine justice au compositeur qu'elle avait, vivant, abreuvé de douleurs et de
déboires. Qui ne se rappelle cette première explosion de regrets à l'audition des fragments de Faust, aux concerts de POpéra ? Applaudissements, bîSj acclamations, le triomphe fut complet, le public fasciné, la critique convertie. Les mêmes bouches, les mêmes plumes, qui, jusqu'alors, n'avaient eu pour Berlioz que froid dédain ou fine ironie, ne trouvèrent pas d'expressions assez fortes pour peindre leur ravissement : ce fut une surprise universelle.
Mais, si ce n'est pas une œuvre nouvelle ou encore inconnue qui excite de tels transports, où donc étaient hier ces admirateurs d'aujourd'hui, ces enthousiastes de demain ? Hier, ils étaient dans les rangs des détracteurs. Et qu'on ne dise pas que c'est une génération nouvelle qui fête les œuvres du maître et que ceux qui applaudissent à cette heure ne sont pas les mêmes qui riaient hier à gorge déployée. Cette excuse, à peine valable pour la première audition de Faust en 1846, serait ridicule appliquée à ces dernières années. Ces personnes hier hostiles, aujourd'hui silencieuses ou favorables, sont bien les mêmes : la mort seule de l'auteur a pu changer leurs critiques en éloges,leurs sifHets en bravos.
Du reste, le revirement de l'opinion publique à regard de Berlioz ne fait que commencer; ce sera un spectacle amusant que de voir ses ennemis disparaître un à un devant la faveur chaque jour croissante de Popifiion. Il faut dire qu'à cette heure ses opéras sont de beaucoup en retard sur. ses symphonies. Cela s'explique aisément par la facilité qu'on a de jouer tel ou tel fragment de symphonie et aussi par le nombre croissant des concerts voués à la musique d'orchestre et qui, tous, tiennent à honneur d'exécuter les œuvres de Berlioz.
Ici apparaît le beau rôle que peut jouer la Société du Conservatoire, en poursuivant l'œuvre de réparation commencée par MM. Litolff et Reyer envers notre grand musicien. Elle semble, du reste, l'avoir compris en rejouant dès le début de cette année les fragments de Faust, Mais il ne faut pas qu'elle s'en tienne là. Qu'elle n'oublie pas que Berlioz lui a légué la masse entière de musique qu'il possédait, contenant tout ce qui est nécessaire pour l'exécution en grand de tous ses ouvrages, les opéras exceptés. Elle n'a donc que l'embarras du choix. Mais qu'elle ne tarde pas trop à • choisir 1 Pareil legs oblige,
et il importe à la gloire du Conservatoire de ne pas se laisser devancer dans cette louable entreprise.