CRITIQUES DE SCHUMANN ET MÉMOIRES DE BERLIOZ. ~ LA SYMPHONIE
FANTASTIQUE, L'oUVERTURE DU CARNAVAL ROMAIN ET l'oUVERTURE DE
LA FIANCÉE DE MESSINlp.
La Symphonie fantastique, que M. Pasdeloup vient d'exécuter, est une des premières œuvres de Berlioz. Il la commença en 1829, un an avant d'obtenir le prix de Rome, et la fit entendre au Conservatoire avant son déps^rt pour l'Italie, en i83o: la marche au supplice produisit une grande sensation; mais la scène aux champs ne fit aucun effet. Ce n'était encore là que l'ébauche de cette vaste conposition qu'il refit en grande partie à la villa Médicis : il ajouta une seconde partie, le monodrame de Lelio ou le Retour à la vie, pour compléter ce roman musical, Episode de la Vie d'un Artiste, qui n'est autre que l'histoire de la
furieuse passion de l'auteur pour la célèbre tragédienne anglaise, miss Smithson.
A son retour de Rome, Berlioz fit exécuter sa double symphonie dans un grand concert qu'il donna au Conservatoire, et auquel assistait miss Smithson: c'était le 9 décembre i832. Cette brillante audition d'une oeuvre dont elle savait être l'héroïne, bouleversa à tel point l'actrice qu'elle céda aussitôt aux vœux du musicien dont elle ignorait presque le nom en entrant dans la salle. Leur mariage aurait été célébré sur l'heure si la famille Berlioz n'avait retardé autant que possible, jusqu'aux sommations respectueuses inclusivement, cette union qui devait si tristement finir. On reconnaît là les grands coups de foudre du temps romantique.
Cette œuvre est celle d'un artiste de grand tempérament et d'une imagination incroyable. L'inspiration en esttrès riche,etmême exubérante,l'auteur y accumulant à l'envi les difficultés, les dessins contraires, les sonorités les plus bizarres, les heurts les plus violents; mais on reconnaît sous ces extravagances voulues une vigueur inimaginable et un génie de premier ordre. On comprend dès lors que le public d'aujourd'hui ait été
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dérouté par cette étrange conception, mais n^oublions pas que cette symphonie a été très applaudie en Allemagne, en Autriche, en Russie. Il faut se reporter de trente ans en arrière pour goûter et bien juger cette création d'un esprit aussi puissant qu'exalté.
A l'origine, Berlioz joignit à sa symphonie un long programme étourdissant de lyrisme, qui lui valut force plaisanteries. Les journaux du temps n'ayant pas conservé ce curieux scénario, voici une traduction d'après l'allemand, qui suffira pour en faire apprécier le romantisme échevelé :
« i'^® partie : Rêveries, Passions, Le compositeur imagine un jeune musicien (c'est lui-même) en proie à cette maladie morale qu'un illustre écrivain a défini « le vague des passions ». Ce jeune homme vient d'apercevoir pour la première fois une figure de femme, en qui se résume et s'incarne l'idéal que rêvait son imagination. Par un caprice singulier du sort, l'image chérie ne lui apparaît jamais sans être accompagnée d'une pensée musicale, dans laquelle il trouve un certain caractère passionné, mais noble et timide, le caractère même de la jeune fille : cette mélodie et cette figure le poursuivent sans relâche comme
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une double idée fixe. La rêverie mélancolique, interrompue seulement par quelques accents joyeux, s'élève enfin au plus haut degré de la rage amoureuse: douleur, ambition, feu intérieur, larmes du premier amour.
a 2« Partie : Un Bal, L'artiste, placé au milieu du tourbillon d'une fête, demeure abîmé dans la contemplation des beautés de la nature :
mais partout, dans la ville et dans les champs, l'image adorée le poursuit et agite son cœur.
« 3® Partie : Scène aux Champs. Un soir, il entend le chant de deux pâtres qui se répondent ; ce dialogue, le site, le léger bruissement des feuilles, une lueur d'espérance de voir son amour partagé, tout conspire pour donner à son cœur un relâche inaccoutumé, à ses pensées un tour plus riant. Il rêve que bientôt il ne sera plus seul... Illusion I Alternatives d'espoir et de douleur, de lumière et d'ombre. A la fin, un des bergers redit encore son chant, mais le second ne • répond plus. Tonnerre dans le lointain.
Solitude. Silence profond.
« 4® Partie : Marche au Supplice, L'artiste, certain que son amour n'est pas payé de retour, s'empoisonne avec de l'opium. Le narcotique.
versé à trop faible dose pour le tuer, lui apporte un sommeil pesant que traversent des visions effroyables. Il rêve qu'il a assassiné, qu'il est condamné à mort et qu'il assiste à sa propre exécution. Le cortège s'ébranle aux accents d'une marche, tantôt sombre et sauvage, tantôt brillante et solennelle ; on entend le bruit confus des pas, la rumeur féroce de la foule. A la fin de la marche, l'idée fixe reparaît, comme une dernière pensée montant vers la bien-aimée, mais elle est interrompue par le coup de la hache.
a 5® Partie : Rêve dans une Nuit de Sabbat.
L'infortuné se voit au beau milieu des goules horribles, des sorcières, des monstres de toutes sortes qui se sont donné rendez-vous à ses funérailles. Pleuss, hurlements, rires, cris . d'angoisse. La mélodie favorite résonne encore une fois, mais elle ne forme plus qu'un motif de danse vulgaire et obscène. La voilà elle-même, la bien-aimée, elle vient I Tonnerre d'allégresse à son approche. Orgie infernale. Dies irœ burlesque. »
Schumann a discuté et apprécié jadis l'œuvre de Berlioz ave« une justice extrême. Liszt en avait fait une réduction pour piano très-complète, mais
d'une difficulté inouïe ; Schumânn, Payant lue, fut frappé du mérite de Touvrage, et Panalysa sous tous ses aspects dans une étude faite de main de maître. Et comme les œuvres critiques de Schumânn sont très-ignorées à Paris, je vais en citer un passage que je recommande à Pattention de ceux de mes confrères qui ont le plus sévèrement jugé Pouvrage de Berlioz :
« Pour ce qui regarde le côté inusité de cette forme nouvelle, Pimpression étrange qu'elle pro-; duit résulte en partie du faux point de vue où Pon se place pour Papprécier. En effet, la plupart des gens, dès la première ou la seconde audition, ont le tort de s'attacher trop aux détails ; or, il en va de cela comme de/la lecture d'un manuscrit difficile : si pour le déchiffrer on s'acharne à chaque mot, on emploie incomparablement plus de temps que si Pon commence par le parcourir rapidement d'un bout à l'autre pour se rendre compte du sens général et de Pintention de Pauteur... Plus un ouvrage semble étrange à première vue et d'une facture compliquée, plus il conviendrait de montrer de circonspection dans le jugement qu'on en porte.
<c L'exemple de Beethoven n'est-il pas là d'ail-
leurs pour nous éclairer? Est-ce que, au début, ses ouvrages, surtout les derniers, n'ont pas été déclarés incompréhensibles, et cela non seulement à cause de leur conception, mais aussi en raison de l'inépuisable variété de formes nouvelles auxquelles le maître a eu recours?... On ne peut citer aucun ouvrage, parmi les plus modernes, où Ton rencontre au même degré que dans celui-ci des mesures et des rhythmes inconciliables, rapprochés et accouplés sans le moindre embarras. Presque jamais le contre-sujet ne correspond au sujet, la réponse ne suit la question. Nous touchons là justement la caractéristique de Berlioz, et elle est si conforme à son génie méridional, partant si étrangère à nous autres, gens du Nord, qu'elle suffit à expliquer l'impression désagréable du premier moment, à faire comprendre le reproche d'obscurité. Mais il faut absolument lire et entendre la partition pour se faire une idée de la hardiesse et de la légèreté de main de l'auteur ; c'est au point qu'on ne saurait ajouter ni retrancher quoi que ce soit sans amollir le dessin et altérer la pensée. »
Voici maintenant la conclusion de ce long travail : « Si ces lignes peuvent engager Berlioz
à atténuer de plus en plus le côté excentrique de sa tendance ; si elles peuvent servir à faire connaître sa symph^onie, non pas comme un chef-d'œuvre, mais comme un ouvrage auquel son originalité assigne une place à part au milieu des productions contemporaines; si enfin elles stimulent Tardeur et l'activité des artistes allemands, auxquels Berlioz tend une main puissante dans la ligue contre la médiocrité sans talent, — j'aurai atteint le but que je me proposais (i). »
Le demi-échec de la Symphonie fantastique a été brillamment réparé par le grand succès qu'a obtenu au Conservatoire, sous l'excellente direction de M. Deldevez, l'ouverture du Carnaval romain^ cette page pleine de bruit et de lumière, un véritable chef-d'œuvre de réalisme poétique. Cette ouverture, bien que composée plus tard, doit se jouer avant le dernier acte de ce Benvenuto Cellini qui fit une si belle chute à l'Opéra, en i838, mais auquel l'Allemagne accorda en revanche, de justes bravos. J'ai déjà signalé, à propos
(i) Depuis que je donnai pour la première fois en français ces courts fragments de l'article de Schumann, M. Maurice Kufferath a traduit en entier pour le Guide Musical de Bruxelles tous les écrits de Schumann sur Berlioz, et il les a ensuite publiés à part sous le titre : Hector Berlioi et Robert Schumann (Bruxelles, Schott frères, 1879).
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de l'Enfance du Christ^ les sottes préventions qu'inspira longtemps Berlioz à beaucoup d'amateurs,qui applaudissaient sous un nom d'emprunt les mêmes morceaux qu'ils auraient siffles, sous le sien : Benvenuto fut aussi l'occasion de mystifications bien plaisantes.
On chantait un soir dans un salon une romance sur lequel était inscrit le nom de Schubert devant un .amateur pénétré d'une sainte horreur pour la . musique de Berlioz. « A la bonne heufe, sîécriat-il, voilà de la mélodie, du sentiment, de la clarté I Ce n'est pas Berlioz qui eût trouvé cela I » C'était la romance de Cellini.
Un autre dilettante se plaignait, dans une réunion, d'avoir été trompé de la façon la plus inconvenante: « J'entre un matin, disait-il, à une répétition du concert Sainte-Cécile ; j'entends un morceau d'orchestre brillant, d'une verve et d'une originalité extrêmes. Je m'avance vers le ^hef d'orchestre': « Quelle est donc cette entraînante ouverture ? — C'est le Carnaval romain^ de Berlioz. » Vous conviendrez... — Nous convenons, dit alors un auditeur en coupant la parole au narrateur naïf, qu'il est indécent de surprendre ainsi la religion des honnêtes gens. »
Je voudrais surtout, «en racontant ces anec^ dotes, inspirer le désir de lire le livre où je les ai prises, les Mémoires de Berlioz. Cette lecture offre un profit sérieux, elle nous retrace la carrière orageuse du musicien, nous rappelle ses déboires, ses enthousiasmes, ses saintes colères : elle nous prépare à l'audition de ses œuvres en révélant toutes ses pepsées et ses ambitions ; en un mot, elle nous fait vivre la vie de cet apôtre du beau musical. Un tel livre ne peut pas s'analyser, il faut le lire pour en bien apprécier le sentiment profond, Pardente conviction. Et puis comment peindre cet esprit moqueur, cet humour intarissable, ces indignations, ces haines, ces amours implacables? Les Mémoires de Berlioz, je le répète, doivent être, comme ses autres ouvrages, la lecture constante des vrais amateurs de musique, parce qu'ils inspirent une passion irrésistible pour le beau et une horreur profonde du médiocre et du laid. •
M. Pasdeloup nous a aussi fait connaître l'ouverture de la Fiancée de Messine que Schumann, après Anselme Weber et Urban, composa pour la tragédie pseudo-antique de Schiller. Laissant de côté les chœurs, Schui^ann
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se contenta d^écrire une préface symphonique (i85i) qui, sans être une de ses créations les plus marquantes, est empreinte d'une grandeur terrifiante et dispose bien Pauditoire à voir se dérouler les sombres horreurs imaginées par. Schiller.
Je savais d'avance que le public accueillerait cette ouverture avec froideur : Porchestre a justifié par sa mollesse le silence dédaigneux de la fin. Je n'approuve pas moins M. Pasdeloup d'avoir exécuté ce çiorceau, et je l'engage à le rejouer : on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer tous les ouvrages inférieurs à celui-ci que le public du Cirque a d'abord écoutés avec défiance et qu'il fête aujourd'hui ; et, d'autre part, cette ouverture est très-supérieure à bien d'autres qui ravissent l'auditoire et qui n'auraient jamais dû figurer sur un programme de musique symphonique.
Pour Schumann comme pour Beethoven, M. Pasdeloup devrait faire entendre au moins une fois par an chacune de leurs symphonies et de leurs ouvertures, de façon que son public puisse passer en revue le cycle complet de leurs productions orchestrales. Or, il est au moins deux des onze ouvertures de Beethoven qu'on ne connaît pas. De Schumann, M. Pasdeloup n'a jamais
joué la symphonie en ut majeur et il n'exécute les trois autres qu'à de longs intervalles. Enfin, s'il joue assez^ souvent les ouvertures de Geneviève, de Manfred, celles des Fêtes du Rhin, de Jules César, d'Hermann et Dorothée sont encore inconnues du public, bien qu'elles ne soient pas inférieures à la Fiancée de Messine.
Schumann et Berlioz ont occupé à eux seuls toute l'attention du monde musical durant ces dernières semaines: c'est un assez joli résultat pour des gens qui, inconnus ou méconnus il y a quinze ans, sont encore en butte à de violentes attaques. Tant il est vrai que les clabauderies des envieux et des badauds ne peuvent retarder qu'un instant l'avènement du génie et rendent son triomphe encore plus éclatant (i).
(i) Quatre ans plus tard : «... Le grand succès de l'hiver, aussi bien aux Concerts populaires qu'au Châtelet, a été incontestablement pour Berlioz ; car ici et là quelqu'une de ses œuvres capitales a produit un effet presque indescriptible : on court maintenant applaudir Berlioz comme on courait naguère le siffler, par mode ; et l'admiration tourne à la fureur, à l'engouement. Tandis que M. Colonne ne satisfaisait pas encore le public par cinq auditions consécutives de la Damnation de Faust, M. Pasdeloup, de son côté, devait répéter jusqu'à trois fois dans la saison cette stupéfiante Symphonie fantastique pour laquelle on se bouchait les oreilles il y a quatre ans à peine, M. Pasdeloup,qui n'avait osé jouer alors que les quatre premiers morceaux, a risqué cette année le cinquième, le plus écrasant, cet épouvantable cauchemar intitulé : le Songe d'une nuit de Sabbat, C'est donc bien la première
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fois que la Symphonie fantastique est entendue intégralement à Paris depuis Texécution originale, qui remonte à i83o. L'auditoire a fait par trois fois un accueil enthousiaste à cette composition, où les fantaisies les plus bizarres qui puissent écloredans la tête d'un homme sont rendues avec une puissance, un instinct des effets et une science de l'orchestre véritablement surprenante chez un compositeur qui ne faisait alors que de débuter. Si le motif primordial n'est pas toujours très-saillant, ni très-original, comme celui du Bal ou de la Marche au Supplice^ l'auteur le développe,le retourne, le combine avec une telle aisance et une telle ampleur que le morceau atteint bientôt une' incroyable puissance d'expression. La dernière partie même, où est intercalé ce Dies irœ burlesque, avec cloches, bassons et ophicléide imitant le serpent, et mainte autre bizarrerie, tait rire d'abord l'auditeur non prévenu, puis le domine et l'entraîne comme dans un tourbillon. Toute la symphonie a été remarquablement rendue par l'orchestre, et M. Pasdeloup doit se féliciter d'avoir osé la donner en entier ; mais qu'il n'attende plus aussi longtemps pour la rejouer ! » (mars 1877).