CHAPITRE II
DE l'entrée au conservatoire au prix de ROME
-^^^^m ES qu'il fut de retour à Paris, Berlioz s'occupa de se faire comprendre parmi les élèves titulaires dans la classe de composition de Lesueur au Conservatoire, et, grâce à son maître, qui fit lui-même la demande à Cherubini, l'affaire alla de soi ; bien mieux, Cherubini, qui tenait en tout pour la régularité, ayant appris que le nouvel élève n'avait pas suivi la filière habituelle avant d'arriver dans une classe de haute composition, décida qu'il serait également inscrit à la classe de contrepoint et de fugue de Reicha, par laquelle il aurait dû passer : BerHoz dut suivre ainsi deux cours au lieu d'un, ce qu'il fit d'ailleurs avec un zèle exemplaire et qui prouvait son désir de réparer le temps perdu. Quels jours heureux pour lui que le 26 août 1826, où il fut officiellement inscrit sur les registres du Conservatoire; que le 2 octobre, où les classes commencèrent ! Et, comme s'il n'avait pas encore assez de ces deux cours à suivre et des doubles devoirs à faire, il entreprenait d'écrire un grand opéra sur certain poème des Francs- Juges que son ami Humbert Ferrand avait élaboré : ne se voyait-il pas déjà, lui naïf, accueilli, représenté, triomphant à l'Opéra? Ces nombreuses occupations le détournèrent un peu de ses leçons, si bien que lorsque fuirent les beaux jours et qu'il dut penser à vivre un peu moins au grand air, à se nourrir d'une façon plus substantielle, il se trouva fort dépourvu. Mais son enthousiasme d'artiste et sa répulsion pour tout autre métier le soutinrent : plutôt que de crier misère et de s'avouer vaincu, plutôt que d'appeler sa famille à son aide, il résolut d'avoir recours aux derniers expédients.
Il venait précisément de rencontrer à Paris un jeune homme originaire de la Côte, nommé Antoine Charbonel, qui étudiait la pharmacie et n'était pas plus fortuné que lui. Mais la misère à deux paraît plus supportable et les jeunes gens eurent l'idée de s'associer ; d'abord, ils louèrent deux petites chambres rue de la Harpe, ils achetèrent les ustensiles indispensables pour faire leur cuisine et manger : deux fourneaux, une marmite, une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre sous et deux verres à huit. Puis, comme ils étaient d'honnêtes
garçons, ne voulant pas se tromper l'un Tautre, ils se procurèrent un cahier où leurs dépenses quotidiennes furent soigneusement portées tant que dura cette association, soit du 6 septembre 1826 au 22 mai de Tannée suivante. Certes, ils faisaient maigre chère, et, surtout vers les fins de mois, on allait fort à l'économie : le 2g septembre, par exemple, Berlioz, étant seul, n'acheta que quelques grappes de raisin ; puis, le lendemain, du pain pour 43 centimes, du sel pour 25; total, 68 centimes. Tout cela est navrant; mais on me fera difficilement croire que de vigoureux garçons de cet âge aient pu se soutenir en suçant un jour du raisin, en croquant le lendemain du pain trempé dans du sel. D'ailleurs, Berlioz nous dit qu'ils vivaient ainsi tous les deux pour trente francs chacun par mois (et Berlioz ne devait pas forcer le chiffre), ce qui ne fait pas loin de deux francs par jour ; en feuilletant ce carnet à des moments moins malheureux, on voit que l'ordinaire était la côtelette ou des légumes assaisonnés à la graisse de porc. Le i*^"^ janvier 1827, Charbonel dîne en ville et Berlioz, demeuré seul, ne prend que huit sous de pain; mais pour Pâques, en revanche, festin pantagruélique : « Un chapon, i fr. 55 cent. ! » La vie, en somme, était supportable, surtout grâce à Charbonel, dont l'adresse leur était précieuse : il prenait des bûches et taillait dedans une paire de galoches pour chacun d'eux, il se fabriquait un filet et des appeaux avec lesquels, le printemps venu, il allait prendre des cailles dans la plaine de Montrouge. Des cailles, peste, ils n'étaient pas dégoûtés et ce fin régal ne leur revenait pas cher.
L'hiver, il faut en convenir, avait été plus dur, et Berlioz, malgré l'industrie et le talent culinaire de Charbonel, ne parlait de rien moins que de s'exiler, de s'engager comme flûtiste dans un théâtre du Nouveau-Monde, à Mexico ou à New-York, aux Indes ou en Chine. 11 n'eut pas besoin d'aller aussi loin, si tant est qu'il en ait jamais marqué l'envie. Il apprit certain jour qu'à Paris même allait s'ouvrir un nouveau théâtre où l'on devait jouer des vaudevilles et des opérascomiques : une scène destinée à la musique suppose un orchestre, un orchestre, des flûtistes... Vite, il court au théâtre des Nouveautés, en face de la Bourse, et demande au régisseur une place de flûtiste : elles sont toutes prises. Un emploi de choriste, alors ? Ils sont tous donnés. On inscrit cependant son adresse pour le cas où l'on aurait besoin de sujets supplémentaires et, quelques jours après, Berlioz recevait avis qu'il eût à venir concourir pour la place sollicitée : il dut la disputer à de redoutables concurrents, un tisserand, un forgeron, un acteur congédié d'un petit théâtre et un chantre de Saint-Eustache. Il l'emporta cependant, ce qui lui donnait cinquante francs par mois.
et c'est ainsi qu'à partir du jour où le théâtre effectua son ouverture (i" mars 1827), il dut s'esquiver chaque soir de la rue de la Harpe afin d'aller chanter aux Nouveautés de simples chœurs de vaudevilles'. Mais il avait affaire à un compagnon de misère assez fier qui n'aurait pas admis l'idée de cohabiter avec un histrion ; aussi, tant pour ménager la dignité du futur pharmacien que pour cacher à sa famille à quel degré de bassesse il était descendu, Berlioz, quand il dut s'absenter tous les soirs, prétextait-il des leçons à donner tout au bout de la ville, et prenait-il soin de se grimer avant que d'entrer en scène, ou même, à ce qu'on dit, de mettre un faux nez.
Le 22 mai, Charbonel part et Berlioz reste seul à Paris, entre ses cours à suivre, ses leçons à donner et ses chœurs à chanter ; mais, aussitôt qu'il se voit un peu moins gêné, soit qu'il ait gagné quelque argent, soit que sa famille ait eu pitié de sa détresse, il renonce à cet emploi misérable et reprend sa liberté du soir; alors vite à l'Opéra. C'était là, dit-il, qu'il faisait ses véritables études d'instrumentation. Avant d'entrer aux Nouveautés, il s'était lié avec un ami du célèbre chorégraphe Gardel, qui lui donnait très souvent des billets de parterre, et Berlioz, une fois sa liberté reconquise, put se rendre à l'Opéra presque tous les jours. Il apportait avec lui la partition de l'ouvrage; il se rendait compte, en suivant avec attention, des effets d'orchestration et se familiarisait avec le timbre et l'accent des divers instruments, quitte à en apprendre un peu plus tard l'étendue et le mécanisme ; il suppléait de la sorte à tout ce qu'il trouvait d'insuflHsant dans l'enseignement de Lesueur et de Reicha, trop fidèles observateurs des traditions établies et n'ayant eux-mêmes que des notions fort bornées sur cet art tout particulier. Berlioz avait bien d'abord été vivement frappé par l'expression saisissante et les beautés supérieures de certaines œuvres de Salieri, de Méhul ; il avait été bouleversé par la Mort d'Abel, de Kreutzer, auquel il n'avait pu se tenir d'écrire une lettre extravagante : « O' génie ! je meurs ! les larmes m'étouffent ! la Mort d'Abel! dieux!... Quel infâme public! il ne sent rien! Que faut-il donc pour l'émouvoir?... » Mais il avait singulièrement rabattu de cet enthousiasme depuis que Kreutzer l'avait éconduit avec son morceau de la Répolution grecque, et son admiration pour Salieri, pour Méhul, s'était légitimement confondue avec son adoration pour Gluck de qui procédaient les auteurs des Danaïdes et de Stratonice. Quant à Beetho-
I. En 1S27, le -27 octobre, on donna bien aux Nouveautés un prétendu opéra de Faust, tiré du poème de Gûsthe par Thcaulon et Gondelier, et orné par Béancourt, chef d'orchestre du théâtre, de morceaux puisés dans divers ouvrages français (voir mon Gœthe et la musique, cliez Fischbacher, 1880) ; mais il paraît avéré qu'à celte date Berlioz avait déjà pu abandonner ce métier qui l'aurait, dit-il, à la longue ou rendu idiot ou fait mourir du choléra.
ven, dit-il, dont il avait seulement lu deux symphonies et entendu un andante, il lui faisait de loin « TefFet d'un soleil, mais d'un soleil obscurci par d'épais nuages » ; bref, à l'en croire, il était alors exclusivement adonné à l'étude de la tragédie lyrique, il était tout à Gluck et à Spontini '.
Cependant l'époque du concours pour le prix de Rome était arrivée, et, cette fois, il fut admis à l'épreuve définitive ; mais, voyez un peu le malheur. La scène lyrique qu'il avait dû traiter était Orphée
déchiré par les bacchantes, et son morceau final, une bacchanale furibonde, était tellement difficile que le pianiste, chargé de représenter l'orchestre, y pataugea d'un bout à l'autre ; alors, les juges, plutôt que de s'en prendre à l'exécutant, exclurent le candidat du concours.
Ces juges-là s'appelaient Cherubini, Paër, Lesueur, Berton, Boieldieu, Catel, et le concurrent évincé ne leur pardonna jamais cet arrêt sommaire ; à quelques mois de là, quand il fit chanter de nouveau sa messe, il leur envoya à tous des lettres d'invitation, afin qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils appelaient de la musique inexécutable, « car ma Messe, écrit- il à Humbert Ferrand, est trente fois plus difficile que ma cantate de concours, et vous savez que j'ai été obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le piano et que M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable, même à
MISS SMITHSON DANS MARGUERITE, d'apris un dessin de Wageman, gravé par T. Woolnoth2.
I. Berlioz se trompe étrangement quand il ajoute, en parlant des maîtres qu'il admirait alors, après l'échec de son Orphée au concours de Rome, c'est-à-dire en 1827 : « Weber n'avait pas encore produit ses chefs-d'œuvre; son nom même nous était inconnu. » Il se peut qu'il ne ressentit pas encore l'influence de Weber dans son style musical ; mais il avait entendu de nombreuses fois Robin des Bois qui se jouait à l'Odéon depuis 1824, peut-être aussi la Forêt de Schiart, imitée d'Euryanthe, et sa poursuite folle à la recherche de Weber par tout Paris remontait au mois de février de l'année précédente, à moins qu'elle ne fût d'imagination pure, ^'oir notre étude sur Weber à Paris en 182G, dans Paris dilettante an commencement du siècle (Firmin-Didot, 18S4).
2. Ce rôle de Marguerite est probablement celui de la fille de Sir Giles Overreach, dans la comédie de Massinger intitulée : A New Way to pay Old Debts {Nouvelle Méthode pour payer de vieilles dettes), que miss Smithson joua avec Kean, à Drury-Lane, le 6 février 1824.
l'orchestre. Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique, à présent du moins, est de chercher à faire du neuf. »
Pour se consoler de cet échec, il reprit, avec un redoublement d'ardeur, le cours de ses études à l'Opéra ; il y apportait un véritable fanatisme et cherchait à recruter des prosélytes, à réchauffer, quand il tiédissait, le culte de ses amis pour Gluck. Connaissant les bonnes et les mauvaises places du parterre, il s'arrangeait pour arriver dès l'ouverture avec sa troupe afin d'avoir le choix, puis on attendait anxieux le lever du rideau, craignant toujours qu'un contretemps subit n'eût fait remplacer le chef-d'œuvre annoncé de Gluck, de Salieri, voire de Sacchini, par quelque pauvreté de Lebrun, de Lenioyne ou de Grétry. Pour faire patienter ses compagnons, Berlioz les initiait aux beautés de l'opéra qu'ils allaient entendre et leur nommait les principaux artistes à mesure qu'ils venaient se placer à l'orchestre ; enfin, dès que la toile était levée, la petite troupe imposait silence aux bavards, réprimait les bravos inopportuns de la claque et claquait elle-même d'autorité aux bons endroits, mais seulement lorsque les chanteurs méritaient réellement d'être encouragés. Jusque-là, rien de mieux, car tous ces détails, que Berlioz rapporte avec complaisance, rentrent bien dans les habitudes des gens passionnés de théâtre à cette époque ; mais que Berlioz et ses amis aient interrompu le spectacle par des clameurs lorsqu'on ajoutait des cymbales dans tel morceau dilphigénie ou qu'on supprimait les trombones dans tel autre, qu'ils aient protesté à grands cris contre l'introduction d'airs de danse étrangers dans le ballet à'Œdipe à Colone et qu'ils aient de la sorte empêché de renouveler ces outrages envers Gluck et Sacchini, qu'un beau soir, enfin, le public, excité par leurs clameurs, ait sauté dans l'orchestre et brisé les instruments parce que Baillot, soliste en titre, n'avait pu venir jouer son solo de violon dans Nina ; voilà bien des exploits, racontés avec une verve bouillonnante et fort amusants à lire, mais qui paraissent terriblement apprêtés, démesurément grossis, sinon tout à fait imaginaires Cependant, Berlioz n'avait pas renoncé à sa messe ; après l'exécution, qu'il avait payée avec l'argent de Pons, il y avait encore apporté des modifications et désirait beaucoup la réentendre sous cette forme définitive. Il obtint qu'on la chantât à Saint-Eustache le jour de la Sainte-Cécile (22 novembre 1827), et l'impression qu'il en ressentit fut excellente. Ses corrections lui parurent bonnes ; le passage Et iterum venturus, qui avait été manqué la première fois, fut rendu d'une façon
I. Le premier grand prix, en 1827, fnt remporte' par J. B. Guiraud (le père de M. Ernest Guiraud), élève de Lesueur et Reicha, et les deux seconds grands prix furent attribués Ji Ross-Despréaux et Alphonse Gilbert, tous deux élèves de Berton.
foudroyante par six trompettes, quatre cors, trois trombones et deux ophicléides ; enfin, certain passage du chœur qui suivait, exécuté par toutes les voix à Toctave, produisit sur l'auditoire une impression terrible. Pour lui, dit-il, il avait bien conservé son sang-froid jusque-là, car il n'avait pas craint de diriger toute l'exécution ; cependant, quand il attaqua ce tableau du Jugement dernier, quand il entendit cette annonce chantée par six basses-tailles à Tunisson, ce terrible clangor tubarum, ces cris d'effroi de la multitude, il fut saisi d'un tremblement convulsif qu'il put bien maîtriser jusqu'à la fin du morceau, mais qui le contraignit ensuite à s'asseoir et à laisser reposer l'orchestre un bon moment ; il ne pouvait plus tenir debout et craignait que le bâton ne lui échappât des mains. Tel est le récit qu'il fait à Humbert Ferrand de cette exécution solennelle ; c'était la première fois qu'il dirigeait un orchestre, une de ses œuvres, et déjà il ressentait ces palpitations, ces suflFocations, ces quasi-évanouissements qu'il devait éprouver toute sa vie avec une violence inimaginable. En deux mots, ce lui parut être un « succès double de la première fois », et qui aurait été encore plus considérable s'il avait eu des voix en assez grand nombre pour remplir cette immense église ; il avait reçu des félicitations de tout le monde et, le soir même, il lui arrivait a une lettre où certain auditeur inconnu lui disait des choses charmantes ». Déjà! Ce fut peut-être un succès, mais un succès qui n'eut pas grand retentissement, d'abord parce que les journalistes qu'il avait priés, Castil-Blaze et Fétis, plus le critique de l'Observateur, lui manquèrent de parole, et puis, parce que cette audition arrivait au milieu des émeutes qui troublaient le quartier Saint-Denis, et que beaucoup de personnes, même de ses connaissances particulières, avaient jugé prudent de rester au logis.
Tout à coup, un éclair sillonna la nue, un coup de tonnerre éclata dans le ciel littéraire, et tous les poètes, les artistes, les écrivains ralliés à la nouvelle école dont Victor Hugo allait arborer le drapeau dans la préface de Cromxpell, furent éblouis, fascinés par l'apparition d'un génie étranger dont ils n'entendaient pas la langue, pour la plupart, mais dont les puissantes conceptions, presque réduites pour eux à l'état de pantomimes, les remuaient jusqu'aux entrailles. Et puis, ces drames si violents, si hardis, si libres d'allures et de conception, ne semblaient-ils pas devoir porter le dernier coup aux conventions de la tragédie classique, aux timidités bourgeoises de la scène française ? Dès lors, tous ceux qui rêvaient le triomphe d'un art libre et sans entraves devaient être heureux d'engager la bataille en se couvrant du nom de Shakespeare, et tous, parmi les tenants du romantisme, auraient pu s'écrier avec Berlioz : « Shakespeare, en tombant sur
moi à rimproviste, me foudroya ; son éclair, en m'ouvrant le ciel de Tart avec un fracas sublime, m'en illumina les plus lointaines profondeurs. Je reconnus la vraie grandeur, la vraie beauté, la vraie vérité dramatiques. Je vis... je compris... je sentis... que j'étais vivant et qu'il fallait me lever et marcher. » En 1827, les comédiens anglais, qui venaient de traverser le détroit pour nous révéler Shakespeare, arrivaient bien à l'heure opportune : autant ceu.x qui avaient déjà tenté pareille entreprise à la Porte-Saint-Martin, en 1822, avaient été mal accueillis par raison patriotique, et chassés comme ennemis, autant les nouveaux venus furent fêtés par raison littéraire, et transformés, d'un jour à l'autre, en messagers de paix. 11 est vrai que le directeur Abbott avait très habilement fait exécuter, au commencement de la représentation, l'air Vive Henri IV, puis le God save the King, et prononcé une allocution où il mettait sa troupe et les œuvres qu'elle allait exécuter sous le couvert de nos sentiments hospitaliers, du libre esprit d'examen qui guidait alors la jeunesse française dans toutes les questions d'art et de littérature : il aurait été difficile, à coup sûr, de mieux débuter.
La première représentation donnée à l'Odéon par la troupe anglaise eut lieu le 6 septembre : le grand tragédien de la troupe étant en retard de quelques jours, on commença par deux pièces, l'une de Sheridan, l'autre d'Allingham : The Rivais (les Rivaux) et Fortunes Frolic (un Caprice de la Fortune). Parmi ces artistes inconnus à Paris, la presse et le public distinguèrent, outre le directeur Abbott, de tenue excellente en scène, un acteur comique, du nom de Liston, plein de naturel, et deux amoureux, Powers et Masson ; mais ils furent surtout charmés par une élégante et grande personne, dans tout l'épanouissement de la beauté, avec des bras superbes, un visage d'une blancheur mate et deux grands yeux bleus tantôt vifs et brillants, tantôt pleins d'une langueur douloureuse. En consultant le programme, on avait appris qu'elle s'appelait miss Harriet Smithson. Elle devait avoir à peu près vingt-sept ans, étant née avec le siècle, à Ennis, dans le comté de Clare, en Irlande'. Son père, directeur de théâtre, après l'avoir fait très convenablement élever chez un clergyman d'EnnIs, l'avait décidée à prendre la carrière dramatique vers laquelle elle n'était nullement portée. Une fois qu'elle eut débuté cependant, à Dublin, elle fit des progrès assez rapides; après avoir
I. La date communément adopte'e est celle du iS mars 1802. D'autre part, l'acte de décès de miss Smithson, morte à Montmartre le 3 mars 1854, la porte âgée de cinquante-trois ans, ce qui la fait naître en 1801; enfin, un écrivain anglais, M. Dutton Cook, dit, dans le Gentleman's Magasine (article traduit par la Revue Britannique en décembre 1879), qu'elle était née en 1800. De toute façon, elle était plus âgée que Berlioz, d'un an pour le moins.
paru sur diflFérentes scènes irlandaises, elle avait été engagée à Birmingham, en 1817, puis à Londres dans la troupe de Drury-Lane où l'on appréciait déjà son joli visage et sa tournure élégante, sa voix charmante, expressive, et sa diction plus animée que pure. En i8ig.
CH. KEMBI.E ET MISS SMITHSON DANS « ROMEO ET JULIETTE », EN 1627. Sci-'iic dos adieux (acte HT, scène v). — Lithographie de Devéria et L. Boulanger.
elle regagnait Dublin ; mais son ancien directeur de Birmingham, Elliston, ayant pris le théâtre de Drury-Lane, il la rappela à Londres où elle aborda bientôt les premiers rôles à côté d'Edmond Kean : la reine Anne dans Richard III, Desdémone dans Othello. Cependant, et bien qu'elle tînt un rang très convenable, elle était loin de compter
3o HECTOR BERLIOZ
parmi les illustrations de la scène anglaise : on lui reprochait toujours, à Londres, de n'avoir pas su se défaire d'un accent irlandais très prononcé. En somme, et malgré des essais passagers, elle ne tenait pas les premiers emplois, surtout dans la tragédie : aussi fut-elle troublée au dernier point lorsqu'on lui dit de vite apprendre le rôle d'Ophélie afin de le jouer à côté de Charles Kemble, qui venait d'arriver et qui ne pouvait pas, contre son gré, débuter dans Roméo : « Vous n'avez pas de Juliette, avait-il dit au directeur; alors commençons par Hamlet ; le rôle d'Ophelia n'est rien ; nous le donnerons à miss Smithson. »
Ce qui troublait surtout la comédienne, c'est que, d'après la tradition anglaise, Ophélie était ordinairement jouée par une cantatrice, à cause des vieilles ballades qu'elle doit chanter dans la scène de la folie, et la pauvre Henriette se jugeait tout à fait inhabile à tenir cet emploi de chanteuse ; elle courait au-devant d'un insuccès grave et dans son désespoir elle offrait une semaine de ses appointements à celle de ses camarades qui aurait accepté de la remplacer. Toutes refusèrent; alors elle dut se dévouer, elle s'enferma dans sa chambre en pleurant pour étudier son rôle et, quand elle en sortit, elle avait dans les yeux un feu extraordinaire; elle avait pressenti, deviné une nouvelle façon de représenter Ophélie et décidé de risquer ce coup d'audace. Mais, par prudence, elle usa de ruse ; elle répéta son rôle en observant les jeux de scène traditionnels ; elle essaya de chanter tant bien que mal; puis le grand jour arrivé, n'ayant plus à compter avec personne, elle ne s'inspira que d'elle-même et donna la vie à la nouvelle Ophélie qu'elle avait rêvée. Épouvante de ses camarades qui la croient réellement folle, enthousiasme du public auquel cette incarnation parait être de tradition anglaise et qui, tout en applaudissant, en rappelant la comédienne, ne voit que son charme indicible, sa mimique déchirante : elle ne roucoulait plus ces ballades avec de prétentieux effets de chanteuse, elle les murmurait à demi-voix, en les coupant d'un sanglot déchirant lorsqu'elle s'agenouillait sur son voile noir comme sur le linceul de son père. A sa deuxième scène de folie, quand elle reparut avec des brins de paille emmêlés dans ses cheveux, des fleurs champêtres à la main et qu'elle les distribua au roi, à la reine, à son frère, en laissant échapper de tristes plaintes, en exhalant vers le ciel la dernière strophe de sa chanson mélancolique, elle arracha des larmes de tous les yeux... La foule avait envahi l'Odéon, attirée par les noms de Shakespeare et de son illustre interprète, Charles Kemble, et c'était une actrice secondaire, à laquelle on avait eu recours par nécessité, qui bouleversait toute une salle en délire, qui arrachait de frénétiques bravos aux plus silencieux.
HECTOR BERLIOZ 3i
L'engouement gagna de proche en proche après cette soirée du Il septembre et ce fut par tout Paris comme une traînée de poudre. Après OphéHe, elle jouait Juliette, Desdémone, d'autres rôles encore, et remportait le plus éclatant succès à côté de Charles Kemble, émerveillé d'une pareille révélation. Pendant tout l'hiver ce fut une mode, une fureur que d'aller voir les tragédiens anglais. Après six semaines de séjour à l'Odéon, comme on s'était plaint de voir le second Théâtre-Français toujours envahi par des productions de l'étranger, par les tragédies anglaises après les opéras allemands ou italiens, la troupe d'Abbott alla jouer au Théâtre-Italien où Kean parut dans Richard III, oh. Macready joua Macbeth; puis, en janvier 1828, ils revinrent à TOdéon, 011 furent représentés le Roi Lear et le Marchand de Venise, la Jane Shore, de Rowe, et le Virginiiis, de Knowles. Dans toutes ces pièces, c'est miss Smithson qui donne la réplique aux plus célèbres tragédiens de son temps, et le public suit partout l'artiste dont il s'est engoué, artiste inspirée et réellement supérieure en certains endroits, de l'aveu même de ses camarades ; car Macready rapporte que, quand elle prononçait ces mots dans Jane Shore : « Vous voyez une affamée qui n'a pas pris de nourriture depuis trois jours ! » un frisson parcourait la salle, qu'on entendait partout des cris d'angoisse aussitôt réprimés. Mais le rôle où elle était incomparable, où tout le monde allait admirer la grâce de ses attitudes, l'expression déchirante de sa physionomie et surtout les douloureux accents d'une voix endolorie partant du cœur, allant au cœur, c'était toujours celui d'Ophélie : c'est aussi celui où les gravures du temps la représentent de préférence avec son long voile noir et des fleurs sauvages dans les cheveux'.
Berlioz, qui ne savait pas un seul mot d'anglais et n'entrevoyait Shakespeare qu'à travers le théâtre de Ducis ou les traductions de Letourneur, avait assisté comme tous les tenants de l'école romantique à la représentation à'Hamlet ; il avait pleuré des larmes amères sur les malheurs de la douce Ophélie, et si tous ses compagnons, Victor Hugo, Dumas, Vigny; Delacroix, avaient été émus, ravis par cette idéale apparition, lui, avec sa nature bouillonnante et son cœur toujours prêt à flamber, avait reçu une telle secousse qu'il s'était sagement résolu à
I. Pendant toute cette première saison, l'entliousiasme du public et des journaux ne se de'mentit pas un instant. La représentation donnée au bénéfice de miss Smithson, le 3 mars 1828, tut un véritable triomphe; elle y joua trois actes de Roméo, tandis que M"° Mars interprétait une petite comédie d'Andrieux, le Manteau, et que M'"° Sonlag chantait le deuxième acte d'il Barbiere. On refusa plus de mille personnes; le théâtre était jonché de bouquets et de couronnes. Charles X fît offrir k la bénéficiaire une bourse d'or et la duchesse de Berry, présente au spectacle, lui envoya un magnifique vase de Sèvres. La clôture eut lieu le 28 juillet par une représentation où Macready joua Othello, où Abbott et miss Smithson parurent dans Jane Shore. — Sur toute la carrière antérieure de miss Smithson et sur son premier début à Paris, on trouvera des détails circonstanciés dans le Berlio^ intime, de M. Hippeau, et dans un joli article de M. Julien Tiersot : Ophelia en i82y, publié au Ménestrel en 1886.
ne pas aller entendre Roméo et Juliette. Mais, dès qu'il avait vu ce nouveau drame annoncé pour le i5 septembre, aussitôt et bien qu'il pût entrer gratis à Forchestre de TOdéon, il avait couru louer une place afin d'être plus sûr de ne pas manquer un pareil bonheur... Et cette soirée décida de son malheur. Il sut cependant ne plus retourner au théâtre anglais et ne vit miss Smithson ni dans Cordelia, du Roi Lear, ni dans Virginie, de Virginius, où elle était admirable au moment de l'agonie ; mais c'était déjà trop tard. Il se sentait envahir par un chagrin intense, insurmontable ; il tombait dans un état nerveux maladif; il en perdait le sommeil, le goût de ses études favorites, et, dans l'impossibilité où il était de travailler, errait sans but par les rues de Paris ou dans les environs, ■ — Liszt et Chopin le suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen, — pour tuer la douleur morale en brisant le corps. Et quand il tombait, exténué de fatigue, où que ce fût, dans un champ, sur une table de café, sur l'herbe gelée, il dormait là, dit-il, d'un sommeil de plomb semblable à la mort'.
Deux des génies qui devaient le plus bouleverser et dominer Berlioz se révélèrent à lui coup sur coup : c'est au plus fort de sa crise shakespearienne et lorsqu'il était encore ébloui, fasciné par les soirées anglaises de l'Odéon, qu'il reçut une commotion nouvelle et plus forte encore, s'il était possible, en faisant plus ample connaissance avec les symphonies de Beethoven. La Société des concerts du Conservatoire avait été fondée par arrêté de M. de la Rochefoucauld en date du i5 février 1828, et, iiioins d'un mois après, le 9 mars, elle donnait son premier concert où la Symphonie héroïque formait la pièce de résistance : pour reconnaître l'appui que Cherubini avait donné au projet conçu par Habeneck, on terminait ce premier programme par trois morceaux du directeur du Conservatoire. Mais la seconde séance, donnée quinze jours après, était consacrée à la mémoire de Beethoven et ne comprenait que des morceaux de lui; enfin, durant cette première année on entendait deux fois la Symphonie héroïque, trois fois celle en ut mineur, les ouvertures à' Egmont et de Coriolan, deux fois son concerto de violon, exécuté par Baillot, un fragment du concerto de piano en ut mineur, le quatuor de Fidelio, plus des frag-
I. Le renseignement d'après lequel Berlioz, après Roméo et Juliette, aurait eu le courage de ne plus jamais retourner voir jouer miss Smithson doit être exact, puisqu'il se retrouve dans une lettre à Ferrand, — à moins que Berlioz n'ait aussi adopté un rôle à l'égard de son ami; — mais on lit tout le contraire dans un article de d'Ortigue, écrit sous la dictée de Berlioz, à propos de la Symphonie fantastique : « Le jour où les Anglais ne jouaient pas, Berlioz ne pouvait songer sans frémissement à revoir le lendemain miss ***. Il redoutait ce moment-là comme le moment d'une crise ou d'un accès. Alors, on le vo3'ait dans un coin de l'orchestre de l'Odéon, pâle, défait, égaré, ses longs cheveux et sa barbe en désordre, assistant, morne et taciturne, h quelque comédie de Picard, qui, de temps en temps, lui arrachait un affreux éclat de rire, etc. »
ments de la messe en ut et du Christ au mont des Oliviers. Ces différents morceaux, mais surtout les deux symphonies, avaient jeté le désarroi dans le monde musical en France : autant certains artistes, les jeunes gens en particulier, marquaient d'enthousiasme pour ces
CH. KEMBLE ET MISS SMITHSON DANS « ROMÉO ET JULIETTE », EN 1S27. Mort de Roméo (acte V, scène dernière). — Lithographie de Devéria et L. Boulanger.
créations, d'une nouveauté de forme, d'une richesse de développement inimaginables, et bataillaient avec ardeur pour faire prévaloir leur opinion ; autant les musiciens classés, les maîtres patentés montraient de réserve et de méfiance à l'égard de cet Allemand dont la musique
éclatait comme une bombe au milieu des ouvrages français et italiens ayant régulièrement cours à Feydeau comme à TOpéra. Aussi Berlioz, dès qu'il sentit quel abîme le séparait désormais de Lesueur, lui qui ne jurait plus que par Beethoven, perdit-il toute confiance en son maître et se promit-il de l'écouter toujours par convenance, mais de n'en faire qu'à sa fantaisie et de lui cacher ses nouvelles compositions.
A ce moment, d'ailleurs, il ne songeait guère à composer, accablé par son amour sans espoir ; il était, dit-il, en proie à un chagrin dont rien ne pouvait le distraire. Après plusieurs mois passés dans cette sorte d'abrutissement, c'est l'expression qu'il emploie, en ne rêvant que de Shakespeare et de la divine Ophélie, il s'éveilla de sa torpeur. Il sentait battre en sa poitrine un cœur de poète et prétendait marcher l'égal de l'artiste acclamée ; il voulut que son nom fût porté par les cent voix de la renommée aux oreilles de la tragédienne et résolut alors de donner un grand concert exclusivement composé de ses œuvres. Le programme était vite arrêté : l'ouverture de Waverley, qu'il venait de terminer, celle des Francs-Juges, plus un air et un trio avec chœur du même opéra, la Scène grecque et surtout la Mort d'Orphée qu'il voulait inscrire au programme avec cette mention de défi : morceau déclaré inexécutable par l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut et exécuté le *** mai 1S2S. Mais le hasard sauvegarda pour un temps l'amourpropre des membres de l'Institut, et Alexis Dupont se trouva si fort enroué le jour du concert qu'il fallut rayer du programme cette cantate et la remplacer par le Resurrexit de la messe. C'était toujours tous morceaux de Berlioz, et comme on clabaudait, comme on le taxait déjà d'outrecuidance et de témérité pour oser remplir un concert avec ses seules compositions, il s'empressa d'écrire à Fétis, directeur de la Revue musicale, afin de se justifier : il ne voulait, disait-il, que se faire connaître, qu'inspirer confiance aux directeurs, et de ce qu'il composait tout un programme avec ses œuvres il ne s'ensuivait pas qu'il se mît sur le même rang que Mozart et que Beethoven ; bref, comme depuis quatre ans il frappait vainement à toutes les portes, il usait du seul moyen qu'il eût de se faire connaître et n'en demandait pas plus.
Que cette « justification » ait été vraiment nécessaire ou bien qu'il ait trouvé là, l'habile homme, un moyen d'apprendre son nom au public, toujours est-il que le concert eut lieu le lundi de la Pentecôte, 26 mai, au Conservatoire, avec le concours de M"" Lebrun et de M. Ferdinand Prévost, comme chanteurs, et sous la direction de Bloc, le chef d'orchestre des Nouveautés. L'ouverture de Waverley, accueillie par trois salves d'applaudissements, avait mis l'auditoire en bonnes dispositions ; malheureusement une Mélodie pastorale à trois voix
avec chœur, tirée des Francs- Juges, fut pitoyablement rendue par la faute du chef d'orchestre qui négligea dlndiquer aux choristes le moment d'entrer ; la Marche religieuse des Mages, nouvellement écrite, avait été fort applaudie et, quant au Resurrexit de la messe, ce fut, si Ton en croit sa lettre à Ferrand, un véritable délire à l'orchestre et dans la salle : « Les coups d'archets retentissaient comme la grêle sur les basses et contrebasses : les femmes, les hommes des chœurs, tout applaudissait; quand une salve était finie, une autre commençait; c'étaient des cris, des trépignements !... Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de Torchestre, je me suis étendu sur les timbales et je me suis mis à pleurer. » La deuxième partie commençait par l'ouverture des Francs-Juges, qui fit aussi un eflFet foudroyant : a C'est efi^rayant ! il y a de quoi en perdre la tête », lui disait son voisin le timbalier, tandis que Berlioz se tirait avec rage une grosse touffe de cheveux pour s'empêcher de crier : « Monstrueux, colossal, horrible ! » Enfin, venait la scène de la Révolution grecque, assez mal exécutée, avec de mauvais mouvements, des entrées désordonnées, et qui cependant bouleversa l'auditoire... En somme, ce premier succès le faisait délirer de joie ; il avait reçu force embrassades de nombreux chanteurs de l'Opéra, et, par-dessus le marché, les critiques de Panseron et de Bruguières, qui trouvaient ce genre nouveau, mais détestable ; il avait eu plusieurs articles favorables, un entre autres non signé et cependant très flatteur, qu'il sut être d'un élève de Berton, nommé Despréaux, son principal concurrent pour le prix de Rome, et il adressait toutes ces feuilles à Ferrand en lui criant : « Envoyez-moi donc un opéra ! Robin Hood !... que voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème ? » Enfin, il était rayonnant, il avait conquis la gloire, il était illustre..., et de ce grand tapage entre amis, circonscrit dans le monde musical, il n'était pas arrivé le moindre écho aux oreilles de sa Dulcinée '.
Mais, sur le moment, Berlioz était tout aux compliments dont on lui rebattait les oreilles ; un mois après la fête, il les rapportait encore
I. Lorsqu'eii novembre i885 on vendit, à Paris, la grande collection musicale de feu M. Martin, ancien directeur du Conservatoire de musique à Marseille, deux numéros attirèrent l'attention des amateurs : une copie manuscrite de la cantate de la Mort d'Orphée, avec cette mention ajoute'e de la main de Berlioz : Ouvrage déclaré inexécutable par la section de musique de l'Institut et exécuté à l'Ecole royale de musique le 22 juillet 1S28. L'auteur à son ami F en-an d ; et une copie manuscrite de la Scène héroïque, avec cette indication : Exécutée au Conservatoire de Paris le 22 juillet 1828. Le premier ouvrage fut adjugé à un collectionneur de Marseille au prix de 160 fr. ; et le second à M. Wcckerlin pour 72 fr. Mais il se pourrait que la date et la mention ajoutées par Berlioz fussent de pure fantaisie, car, d'une part, il est bien positif que la Scène héroïque avait déjà été exécutée auparavant, le 26 mai ; et d'autre part, on ne trouve nulle trace dans les journaux, ni dans le Figaro, ni dans la Revue musicale, d'un concert donné le 22 juillet dans la salle du Conservatoire. Ajoutez à cela que l'époque et même le jour, un mardi, auraient été singulièrement choisis, que Berlioz dans aucune de ses lettres ne parle de ce concert qui aurait été bien rapproché du précédent pour lequel il avait dépensé toutes ses économies, et qu'enfin la seconde quinzaine de juillet était précisément l'époque où il était en loge, en train de concourir pour le prix de Rome.
à Ferrand le plus naïvement du monde. Tel artiste lui avait dit qu'il était le Byron de la musique, un autre s'est senti devenir pâle comme la mort en entendant ces compositions qui lui arrachaient les entrailles; enfin, il suppliait son ami de lui envoyer vite au moins deux actes des Francs-Juges auxquels il brûle de travailler, quoiqu'il ait beaucoup de choses en train, dont deux ouvrages, l'un pour Feydeau, l'autre pour l'Opéra : il va, dit-il, sortir sur l'heure afin d'aller voir M. Laurent, directeur des théâtres anglais et italien, et d'obtenir de faire un opéra italien avec la tragédie anglaise de Virginiiis. Et, huit heures plus tard, il ajoute un post-scriptum à sa lettre : il n'est pas allé chez le directeur ; il est parti en courant pour Villeneuve-Saint-Georges et revenu de même... 11 n'en est pas mort! mais tous ses muscles tremblent comme ceux d'un mourant. « A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations déchirantes ; avec cela, les persécutions de ma famille recommencent : mon père ne m'envoie plus rien ; ma sœur m'a écrit aujourd'hui qu'il persistait dans sa résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui, l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup. Ni pendant... ni après... Ni avant la vie?... Quand donc? Jamais. Inexorable nécessité!... Et cependant le sang circule; mon cœur bat comme s'il bondissait de joie. Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie! » Et il jette cette lettre à la poste. Mais dès le lendemain, après une nuit de repos, il récrit vite à Ferrand et lui recommande instamment de ne parler à âme qui vive des « malheureuses aberrations de son cœur », de peur que tout cela n'arrive jusqu'à son père qui en perdrait totalement le repos : « Cette efî"royable course d'hier m'a abîmé : je ne puis plus me remuer, toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je marche encore toute la journée '. »
C'est au milieu de cet affolement, de ce bouillonnement de tout son être qu'il dut, le temps étant venu, concourir une troisième fois
I. Berlioz ne s'ouvrait à Ferrand que de ses œuvres importantes et de ses vastes projets; mais il écrivait alors plusieurs romances sur des poe'sies que lui fournissaient des amis, Albert Duboys, Bourgerie, d'autres encore qui gardaient l'anonyme; il les dédiait à Augustin de Pons, à son ami Edouard Rocher et à son cousin Alphonse Robert, à la vicomtesse Dubouchage ou à M"'° Branchu ; il e'tait tout heureux de les voir éditer chez Boieldieu jeune ou chez M"'° Cuchet et les signait fièrement : Hector Berlioz, élève de Lesueur. Tels sont le Maure jaloux; Toi qui l'aimas, verse des pleurs ; Pleure, pauvre Colette, à deux voix égales; un Canon libre à la quinte pour basse et contralto; l'invocation à quatre voix : Amitié, reprends ton empire (la première peut-être de ces compositions, car c'est la seule où le nom de Lesueur soit encore accompagné du titre de chevalier), et le chant élégiaque à deux voix : le Montagnard exilé, orné d'une lithographie de Louis Boulanger qui débutait alors par des dessins du genre troubadour le plus pur. Berlioz détruisit plus tard ces divers essais du tour mélodique le plus simple et d'une harmonie élémentaire où l'on distingue encore l'influence Horianesque : peut-être à la rigueur pourrait-on retrouver en germe, dans ce mélodiste sentimental et pleurard, le Berlioz de la Scène aux champs et de la sérénade d'Harold.
pour le prix de Rome, L'année précédente, en annonçant à Ferrand son pitoyable échec, il s'écriait avec rage : « Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?,.. Il le faut pourtant, mon père le veut, il attache à ce prix une grande importance. A cause de lui, je me représenterai ; je leur écrirai un petit orchestre bourgeois à deux ou trois parties qui fera autant d'effet sur le piano que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances puisque ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis et qu'il ne faut pas faire mieux que
«LE MONTAGNARD ii X I L É » , D K I; li R L I O Z , VERS 1 S 2 7 . Dessin lithographie sur le titre, par L. B. (Louis Boulanger).
les grands maîtres, et, si j'obtiens le prix, je vous jure que je déchire ma scène aux yeux de ces messieurs, aussitôt que le prix sera donné. » 11 entra donc en loge et s'escrima sur une cantate de Vieillard, Herminie ; mais, au jour décisif, il n'eut pas occasion d'accomplir le sacrifice annoncé, car cette fois encore il n'obtint pas le premier prix qui fut décerné justement à ce Ross-Despréaux qui s'était montré critique courtois et bon camarade à son égard. Berlioz, malgré tous les efforts de Lesueur pour faire apprécier les mérites de son élève, n'eut que le second prix en partage avec Julien Nargeot, autre élève de Lesueur,
dont toute la carrière s'écoula comme chef d'orchestre aux Variétés, puis à Saint-Pétersbourg. 11 paraît avoir pris son échec relatif avec philosophie et ne s'insurgea pas trop contre ce verdict : il partit pour la Côte et Grenoble, oii il demeura presque tout le mois de septembre, accueilli en véritable lauréat, choyé par ses parents qui ne lui laissent même pas le temps d'aller voir Ferrand, gâté par ses sœurs qui organisent à son intention bals, goûters à la campagne et qui le retiennent, si triste figure qu'il fasse, au milieu de ces fêtes. « Arrivez au plus tôt, écrivait-il à Ferrand , nous lirons Hamlet et Faust ensemble, Shakespeare et Gœthe ! les muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez, oh ! venez ! personne ici ne comprend cette rage de génie. »
11 venait justement l' avant-veille, étant en voiture, d'écrire une ballade du Roi de Thulé en style gothique qu'il offrait à son ami pour glisser dans son Faust, s'il en avait un, et ce paraît être là l'origine des Huit Scènes de Faust, auxquelles il se mit à travailler lorsqu'il fut revenu à Paris pour la réouverture des cours, en octobre. Il était sous le coup de la profonde impression ressentie en lisant le Faust de Gœthe, traduit par Gérard de Nerval, impression telle qu'il ne pouvait plus quitter ce livre et qu'il le lisait partout, dans la rue, à table, au théâtre. 11 fut irrésistiblement pris du désir de mettre en musique les fragments versifiés, hymnes et chansons de ce poème, et ce nouveau travail le captiva tellement qu'il s'en acquitta très vite et qu'une fois fini, sans en avoir entendu une note, il résolut de le faire graver, à ses frais comme de raison : il en eut regret par la suite, et il attribua presque au hasard le fait que quelques exemplaires se fussent comme égarés en France et en Allemagne ; mais sur le moment même il était ravi de les répandre et pestait contre le graveur trop lent à la besogne. 11 s'empressait d'adresser sa partition à Gœthe et hâtait de tous ses vœux l'instant où il recevrait du maître une réponse annoncée par intermédiaire et qui n'arrivait pas; il l'attendait tous les jours, mais ne la vit jamais venir ; il envoyait un exemplaire à Ferrand qui s'était galamment offert à fournir cent francs pour payer l'imprimeur et lui faisait observer que l'œuvre était dédiée par reconnaissance à M. de la Rochefoucauld, bien que « ce ne fût pas pour lui ». Un peu plus tard, il annonçait encore à son ami que Faust avait le plus grand succès parmi les artistes ; Meyerbeer l'avait fait demander de Bade ; Urhan, Chelard et beaucoup d'autres musiciens de l'Opéra se l'étaient procuré et lui adressaient de nouveaux compliments chaque soir ; enfin Onslow, qui « depuis la mort de Beethoven tient le sceptre de la musique instrumentale » , Onslow lui-même était venu de sa
personne, un matin, le déconcerter par les éloges les plus passionnés : a J'aime bien ma musique, aurait-il dit; mais, en conscience, je me crois incapable d'en faire autant. » Comment un jeune compositeur qui se voyait gravé pour la première fois aurait-il fait la sourde oreille à de pareils compliments ? Aussi ne rêvait-il plus que de donner un concert solennel où il ferait entendre, avec son Faust, deux grandes ouvertures, plus diverses mélodies irlandaises, imitées de Thomas Moore et dont Gounet lui faisait bien attendre le texte : il n'en avait encore écrit qu'une et brûlait déjà de les faire exécuter'.
Le titre exact de cette partition d'orchestre, qui comprenait près de cent pages, est : Huit Scènes de F.a.ust, tragédie de Gœthe, traduite par Gérard, musique dédiée à Monsieur le vicomte de Larochefoucauld, Aide de camp du Roi, Directeur général des Beaux- Arts, et composée par Hector Berlio^. Grande partition. Œuvre I. Prix, 3o fr. A Paris, chez Schlesinger, rue de Richelieu, n° gy. Sur la couverture même il y a deux épigraphes ; d'abord une phrase traduite de Faust même : Je me consacre au tumulte, aux jouissances les plus douloureuses, à l'Amour qui sent la haine, à la Paix qui sent le désespoir; puis deux vers des Mélodies irlandaises de Thomas Moore : One fatal remembrance, one sorrow that throws Its bleak shade alike der our joys and our jvoes. Chacun de ces huit morceaux, outre la phrase du drame de Goethe servant de réplique, porte, en tête, une épigraphe en anglais, plus ou moins exacte -, et, en regard des parties de chant, l'indication du caractère que ce fragment doit avoir, d'après la pensée du musicien. Le premier morceau : Chants de la fête de Pâques, a pour épigraphe ces paroles d'Ophélie dans VHamlet de Shakespeare : Heavenly powers, restore him, et pour indication : Caractère religieux et solennel. Le morceau lui-même est identique, au moins dans sa première partie, à celui que Berlioz a remis dans la Damnation de Faust; seulement, dans la seconde partie, après le deuxième appel des soprani : Christ vient de ressusciter, il a fait des changements peu importants, confiant aux voix de femmes le chant qu'il avait d'abord marqué aux ténors, supprimant dès lors aux dessus des dessins ornés de vocalises et ajoutant une coda d'une dizaine de mesures sur le mot : Hosanna. Le morceau qui vient après. Paysans sous les tilleuls, porte en tête ces mots de Capulet dans Roméo : Who'll non' deny to dance? she that makes dainty, she l'il swear hath corns, et, en marge des parties vocales : Gaieté franche et naïve; c'est exactement le chant des paysans reporté dans la première partie de la