‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 9 sur 85 · LA COTE-SAINT-ANDRE · texte numérisé non relu

LA COTE-SAINT-ANDRE

I. I.a maison natale de Berlioz est au n" S3 de la rue Nationale, une des deux ou trois grandes voies de la Cote. Cette maison à deux étages, avec cinq fenêtres de façade, avec sa porte basse et cintrée donnant sur un grand vestibule en contrebas de la rue, avec ses murs en plâtras recouverts de badigeon gris, est de l'aspect le plus villageois : elle est bordée à l'est par une ruelle dont elle n'est séparée que par un bâtiment plus bas, avec boutique (n° SS), et dont la gouttière a été ornée de dentelures en bois, découpées à la scierie mécanique. Cette année, on a restauré la maison de Berlioz ; mais le dessin ci-dessus la représente dans son état ancien, même avant la plaque commémorative qui y fut posée, le iS juin i885, par « ses compatriotes fiers de son génie », et qui donna lieu à une cérémonie où se firent entendre les diverses fanfares et sociétés orphéoniques de la région.

était par Tétude de la géographie et des mappemondes, par la lecture des livres de voyages anciens et modernes : c'était son grand bonheur que de découvrir, en lisant, tant de pays inconnus, auxquels il rêvait nuit et jour, que de voyager ainsi par la pensée. Pourtant, après qu'il eut péniblement logé dans sa mémoire quelques vers d'Horace et çie Virgile, il se sentit bientôt gagné par la poésie, tendre et passionnée, du chantre de Didon, et ce lui devint un plaisir ineffable, une source d'émotions on ne peut plus vives que d'expliquer le quatrième livre de VÉnéide. Un jour même qu'il était plus troublé que d'habitude, en traduisant l'admirable épisode de la mort de la reine de Carthage, comme la poitrine de l'enfant se gonflait, que sa voix tremblait et que les mots sortaient à peine intelligibles de sa bouche, le père, affectueux et voulant ménager une nature aussi vibrante, aussi facile à émouvoir, lui dit tranquillement, en fermant le livre : « Assez, mon enfant, je suis fatigué. » Et le petit garçon, soulagé d'un tourment atroce, courut pleurer dans le fond du jardin et donner libre cours à sa douleur, inexplicable chez un pareil bambin.

11 avait douze ans alors, et déjà, dit-il, il avait ressenti cette cruelle passion si merveilleusement décrite par Virgile ; il en avait déjà vivement souffert et il nous initie à ses premiers tourments avec l'insistance et l'abandon d'un homme auquel cette « sensibilité maladive » et cette ardeur des sens devaient servir d'excuse dans la vie et de stimulant dans son art. 11 allait à cette époque passer tous les ans trois semaines, un mois, sur la fin de l'été, chez son grand-père Marmion, qui possédait une campagne à Meylan, non loin de Grenoble. Dans la partie haute de ce village, adossée au rocher du Saint-Eynard et d'où la vue s'étend sur toute la vallée de l'Isère, habitait une dame Gautier avec deux nièces tout à fait charmantes : la cadette surtout, du nom d'Estelle, avait une grâce indicible, de grands yeux magnifiques, une chevelure abondante, et de tout petits pieds chaussés de brodequins roses, au moins la première fois que Berlioz la vit. Et, dès cette première entrevue, un coup de foudre abattit le garçonnet, dont l'innocente passion pour une belle jeune fille de seize ans fut bientôt un objet d'agréables moqueries dans toute la société de Meylan ; le pauvre enfant souffrait le martyre quand l'adorable Estelle acceptait de danser avec des cavaliers de son âge, ou quand elle causait simplement avec un d'entre eux. Elle-même, et sans méchanceté, s'amusait des airs langoureux et sombres de son jeune adorateur ; tantôt elle affectait de lui tenir rigueur, tantôt elle paraissait compatir à ses peines, et, certain soir qu'il s'agissait de se diviser en deux camps, chaque cavalier désignant sa dame, afin de jouer aux barres, comme on avait

fait exprès de laisser Hector choisir avant tout le monde et qu'il restait penaud, les yeux baissés, le cœur lui battant fort au milieu des chuchotements et des rires de tous les invités, Estelle alors s'approcha et lui prit gentiment la main en s'écriant : « Eh bien, non, c'est moi qui choisirai! Je prends M. Hector! » — O douleur! s'écrie Berlioz en rapportant ce trait de son existence après quarante années, elle riait aussi, la cruelle, en me regardant du haut de sa beauté !

Le jeune garçon allait bientôt faire sa première communion; mais, en considération de sa ferveur religieuse et des sentiments pieux de sa mère, il devait être admis à la sainte table en même temps que sa sœur aînée et dans le couvent des Ursulines où celle-ci était pensionnaire ; on vint le chercher de grand matin, par un beau jour de printemps, et lorsqu'il s'approcha de l'autel, lui seul de son sexe, avant toutes les jeunes filles du couvent, un chœur de voix virginales entonnant un hymne à l'Eucharistie le remplit d'un trouble à la fois mystique et passionné qu'il eut bien de la peine à cacher aux yeux de l'assistance. En entendant cette mélodie si expressive et si touchante, il lui semblait voir le ciel s'ouvrir et les anges lui faire cortège auprès du Très-Haut. Ce fut là, dit-il, sa première impression musicale; mais, avant même que d'avoir eu cette sorte de révélation, Berlioz savait déjà chanter à première vue et jouer de deux instruments : le flageolet et la flûte. Tel était le résultat des premières notions que lui avait données son père, un peu pour lui être agréable et surtout pour couper court aux sifflements barbares qu'il produisait avec un flageolet découvert au fond d'un tiroir. L'enfant avait fait des progrès assez rapides en moins de huit mois, si bien que M. Berlioz, n'étant plus capable de lui rien apprendre, avait proposé à quelques familles aisées de la ville de s'entendre avec lui pour faire venir de Lyon, à frais communs, un maître de musique à la Côte. La proposition sourit à ces personnes et un nommé Imbert, second violon du théâtre des Célestins, qui jouait aussi de la clarinette, ayant accepté de venir se fixer à la Côte si on lui assurait un certain nombre d'élèves et la direction de la musique de la garde nationale, Berlioz était devenu son élève assidu, prenant deux leçons par jour, chantant à première vue avec une assez jolie voix et jouant sur la flûte les concertos les plus difhciles de Drouet. Cependant, le fils de cet Imbert, déjà corniste habile et de très peu plus âgé que Berlioz, qu'il avait pris en amitié, s'avisa de se pendre un jour ; alors, son malheureux père ne voulut pas rester à la Côte et fut remplacé presque immédiatement par un artiste beaucoup plus habile, du nom de Dorant, qui jouait un peu de tous les instruments, mais particulièrement de la clarinette, de la basse, de la guitare et

du violon. Ce modeste artiste, originaire de Colmar, fut réellement le premier maître un peu sérieux de Berlioz, celui qui lui enseigna la guitare ainsi qu'à sa sœur et le proclama bientôt son égal sur cet instrument, celui auquel Berlioz, passant par Lyon quelque trente ans plus tard, reportera le mérite de son éducation première et rendra publiquement hommage, devant tout un orchestre également surpris de la modestie de l'élève et de la discrétion du professeur.

Le père de Berlioz avait d'abord vu d'un bon œil grandir le goût d'Hector pour la musique; il l'avait cultivé, il avait trouvé le moyen de lui donner des professeurs ; mais cependant, comme il entendait bien que ce ne fût là qu'une source de distractions et non pas une occupation principale, il avait refusé de laisser son fils étudier le piano; et celui-ci, plus tard, regretta souvent cette décision tout en se louant d'en être réduit à « composer silencieusement et librement » et d'être ainsi « garanti contre la tyrannie des habitudes des doigts, si dangereuse pour la pensée ». Un jour, il avait trouvé parmi les vieux livres de son père le traité d'harmonie de Rameau, expliqué par d'Alembert, et il avait pâli dessus sans en découvrir le sens ; il voulait cependant composer à toute force et s'escrimait à faire des arrangements de duos en trios et en quatuors, mais il ne pouvait trouver une basse et des accords qui eussent le sens commun. Cependant, à force d'écouter des quatuors de Pleyel, joués par des amateurs, et surtout grâce au traité d'harmonie de Catel qu'il avait pu se procurer, il se rendit compte presque instantanément de la formation et de l'enchaînement des accords, et le premier usage qu'il fit de son nouveau savoir fut d'écrire une façon de pot-pourri sur des airs italiens dont il avait découvert un recueil ; puis, enhardi par ce premier essai qui parut acceptable, il composa de son propre fonds un grand quintette pour flûte, deux violons, alto et basse, qu'il prit grand plaisir à jouer avec son maître et trois amateurs.

L'auditoire applaudit fort, à l'exception du père de Berlioz, qui jugea sévèrement cet essai ; aussi fut-il peu agréablement surpris quand Hector, moins de deux mois après, lui dit qu'il avait déjà composé un autre quintette ; il voulut en entendre au moins la partie de flûte avant qu'on ne l'essayât avec tous les instruments et, son fils la lui ayant jouée : « A la bonne heure, dit-il, en entendant certaine phrase bien claire, voilà de la musique. » Malheureusement ce morceau était beaucoup plus difficile que le premier et les exécutants ordinaires de la Côte ne purent jamais s'en tirer d'une façon passable. A propos de ces premières ébauches comme aussi de diverses romances écrites par lui vers cette époque et dans lesquelles Berlioz, relisant sans cesse

ïEstelle, de Florian, traduisait inévitablement son romanesque amour pour l'Estelle de Meylan, il fait observer qu'elles étaient presque toutes dans le mode mineur et portaient l'empreinte d'une mélancolie profonde : autant d'essais de son adolescence, autant de morceaux brûlés plus tard, le sextuor sur des airs italiens et les deux quintettes aussi bien que telle ou telle romance inspirée par des vers de Florian. Mais toutes ses inspirations lui venaient du cœur, car le motif approuvé par son père dans le second de ses quintettes obsédait son esprit lorsqu'il composa l'ouverture des Francs-Juges et devint la phrase qu'exposent les premiers violons peu après le début de Tallegro ; car la mélodie de la romance de Florian se représenta à sa pensée lorsqu'il entreprit la Symphonie fantastique, elle lui parut alors si bien convenir à Texpression d'une tristesse accablante qu'il la fit chanter par les premiers violons au début du largo de la première partie de cet ouvrage. 11 avait douze ans, dit-il, — ou un peu plus, — quand il écrivit ces différents morceaux, quand ces deux mélodies si caractérisées lui passèrent par la tête : aussi, lorsqu'elle^s lui revinrent plus tard, se garda-t-il d'y rien changer.

Berlioz, après avoir appris avec son père un peu de latin, de grec, de littérature^ d'histoire et de géographie, avait été mis en pension au petit séminaire de la Côte, adopté par les principales familles de la ville et qui se trouvait tout à côté de la maison des Berlioz '. Lorsqu'il en sortit, au bout de trois ou quatre années, remplies par des études assez peu brillantes mais qui lui furent cependant profitables, Hector devait avoir environ dix-huit ans ; il rentra alors dans sa famille et sentit se développer son goût pour la musique, avec d'autant plus d'acuité que son père, voyant approcher le moment de choisir une carrière, le poussait plus ouvertement vers la médecine. Il n'avait cependant jamais vu de grande partition et la seule musique qu'il connût alors consistait en solfèges accompagnés d'une basse chiffrée, en solos de flûte ou en fragments d'opéras avec accompagnement de piano : quelle surprise et quelle révélation ce fut pour lui qu'une simple feuille de papier à vingt-quatre portées qui vint à lui tomber sous les yeux ! 11 entrevit alors, comme par une clarté soudaine, quelles prodigieuses combinaisons on pouvait créer sur cet échiquier musical, et ce simple coup du hasard arrivant après une lecture très captivante qu'il avait faite des articles concernant Gluck et Haydn

I. Tous CCS points ont été nettement détermines par M. Hippeau, qui, sur les lieux mêmes, a consulté d'anciens camarades du maître et a pu fixer ainsi l'époque exacte où le jeune Hector suivit les cours du séminiire de la Cote; il y avait certainement confusion dans les souvenirs de Berlioz et le temps de ses études à la maison, sous la direction de son père, a précédé, non suivi la période de ses classes au petit séminaire ; d'ailleurs, c'est là l'ordre naturel.

dans la Biographie iiniperselle lui révéla sa vocation véritable et le décida à tout tenter pour se dérober à la carrière qu'on lui destinait. Cependant il lui était difficile de rompre en visière à son père, en raison de sa grande affection d'abord, et puis parce que celui-ci se servait précisément de la musique pour stimuler Hector à étudier la médecine. Le docteur avait entrepris lui-même Téducation médicale de son fils, avant de le diriger sur une des trois facultés : Paris, Strasbourg ou Montpellier, et il lui avait mis sous les yeux le gros traité d'anatomie de Munro avec des planches représentant la charpente humaine en grandeur naturelle ; enfin, pour Texciter au travail, il lui avait solennellement promis de lui faire venir de Lyon une flûte modèle garnie de toutes les nouvelles clefs et Hector, de son côté, s'était engagé à travailler sérieusement ; puis, afin de lui rendre ses études d'ostéologie un peu moins désagréables, on lui avait adjoint un sien cousin, du nom de Robert, qui se préparait également à la médecine et n'entendait pas plaisanter.

Hector avait tristement accepté ces conditions, tant était grande sa déférence pour son père et tant la tentation de la flûte perfectionnée était puissante ; mais par bonheur le cousin Robert était excellent violoniste. Il avait même exécuté les quintettes de Berlioz et sitôt que les deux jeunes gens se trouvaient seuls, au lieu de se livrer à l'étude du corps humain sur les magnifiques planches du Munro, ils ne parlaient plus que de musique et de composition ; si bien qu'Hector encourait les remontrances de son père pour la façon dont il tenait sa promesse, en se laissant distancer par son cousin dans leurs communes études de médecine. Alors Berlioz se retournait en secret vers la musique et, brûlant de se faire connaître, écrivait à divers éditeurs de Paris, d'abord à Janet et Cotelle, ensuite à Ignace Pleyel, pour leur proposer de publier a un pot-pourri concertant composé de morceaux choisis pour flûte, cor, deux violons, alto et basse ». A ces deux demandes, réponses immédiates et réponses défavorables ' ; aussi Berlioz, voyant échapper cette première chance de se soustraire à la médecine en frappant un coup d'éclat, retourna-t-il à ses planches, à ses squelettes, avec une sorte de rage désespérée : il arriva tant bien que mal, son condisciple aidant, à se fourrer dans la tête tout ce que son père pouvait lui enseigner d'anatomie, de façon qu'un beau jour celui-ci lui dit de faire ses malles pour aller, toujours avec le cousin Robert, aborder les grandes études médicales à Paris.

I. La lettre k Janet et Cotelle est du 25 mars 1S19 et celle à Pleyel du 6 avril. Cette dernière est religieusement conservée dans les archives de la maison Pleyel ; on peut voir, par la mention mise au-dessous de la date d'envoi, que Pleyel répondit le lendemain ou le jour mCme qu'il reçut la lettre de Berlioz.

HECTOR BERLIOZ n

Berlioz arriva donc à Paris dans les derniers jours de 1821 et tout d'abord il s'eflforça de donner satisfaction à son père en travaillant consciencieusement la médecine ; il était soutenu dans ces bonnes intentions par son compagnon qui, lui, prétendait devenir un médecin sérieux, qui l'est devenu par la suite et qui suivait assidûment les cours. Hector l'y accompagnait sans entrain, mais aussi sans ennui trop grand. Il prenait même un vif intérêt aux leçons de Thénard et de Gay-Lussac qui professaient l'un la chimie, l'autre la physique au Jardin des Plantes; et, comme il cédait toujours à son impression première, à ses mouvements d'instinct, il éprouvait de premier élan une vive sympathie pour le chirurgien Amussat qui faisait le cours d'anatomie à l'École de médecine : la conviction de ce maître et la passion qu'il marquait pour son art, son esprit novateur et hardi imposaient le respect au jeune étudiant et lui causaient une admiration sincère. Mais ce qui le charmait par-dessus tout et ce qui n'avait aucun rapport avec la médecine, c'était le cours de littérature fait par Andrieux au Collège de France et dans lequel le spirituel vieillard présentait des aperçus fort ingénieux avec une bonhomie malicieuse. Cependant, l'agrément qu'il trouvait au cours d'Andrieux n'était pour lui qu'un réconfortant et ne le détournait nullement de ses études principales, auxquelles il apportait une exactitude résignée ; il avait même, dès la deuxième séance de dissection, surmonté complètement l'horreur qu'il avait tout d'abord éprouvée pour cette espèce de boucherie et qui lui avait pendant vingt-quatre heures causé un cauchemar horrible ; enfin il allait fprobablement se résigner à devenir un étudiant comme les autres, si un événement inattendu ne l'avait tiré de cette somnolence intellectuelle et jeté dans un train de vie nouveau.

Un soir, il alla à l'Opéra entendre les Danaïdes ; il sortit de là comme transfiguré ; la pathétique partition de Salieri, directement inspirée de celles de Gluck, avait rendu visible à son intelligence, à ses yeux, l'idéal qu'il s'était formé de la tragédie lyrique en parcourant naguère quelques feuillets de VOrphée, de Gluck, trouvés chez son père. A dater de ce jour, la musique l'avait reconquis sur la médecine ; il ne rêvait plus que de retourner au spectacle, que de connaître d'autres opéras, que d'en composer lui-même. Et, dès la semaine suivante, il avait amassé assez d'argent pour recommencer son équipée; cette fois, il entendait la Stratonice, de Méhul, qui lui parut un peu froide avec des passages superbes, et le ballet de Nina orchestré par Persuis, au milieu duquel, ô merveille, il découvre cette délicieuse mélodie qui l'avait ravi en extase au jour déjà lointain de sa première communion : c'était Vogt qui la jouait sur le cor

anglais avec une expression indicible pendant une pantomime déchirante de M""* Bigottini ; mais cet air si douloureux, si délicieux à la fois, quel était-il donc ? Tout uniment la célèbre romance de la Nina, de Dalayrac : Quand le bien aimé reviendra, que Persuis n'avait pu se dispenser d'intercaler dans son ballet, car depuis longues années elle était gravée dans le souvenir des amateurs comme la mélodietype de la folle par amour, de l'inconsolable Nina '.

Cependant Berlioz hésitait encore ; il essaya pendant quelque temps de concilier sa frénésie musicale avec ses études de médecine et n'avançait ni dans un sens ni dans l'autre. Un jour il apprit que la bibliothèque du Conservatoire était ouverte à tout venant; il y courut demander les partitions de Gluck pour lequel il ressentait d'instinct une admiration irrésistible : une fois plongé dans ces chefs-d'œuvre, il ne put plus s'en détacher, il passait tout son temps au Conservatoire, abandonnait l'amphithéâtre et se lassait même des leçons de Gay- Lussac pour lesquelles il avait d'abord marqué tant d'ardeur. Il avait lié connaissance, à la bibliothèque, avec un élève de Lesueur, nommé Gerono, qui lui avait proposé de le présenter à ce maître, afin d'être admis dans sa classe. A première inspection, Lesueur, tout en trouvant de l'élan, de la chaleur dans une grande scène pour voix et orchestre, le Cheval arabe, que Berlioz venait de composer sur des vers de Millevoye, vit que le postulant n'était pas de force à suivre un véritable cours de composition et lui conseilla d'étudier l'harmonie avec Gerono pour être à même, avant peu, d'assister avec profit à ses leçons du Conservatoire. Aussitôt Berlioz s'était mis à travailler de tout cœur sous la direction de Gerono, qui lui avait révélé avec une confiance aveugle le système sur lequel reposaient la doctrine et l'enseignement de Lesueur, et le néophyte avait si passionnément écouté ces explications laborieuses qu'il put bientôt passer des mains de l'élève entre celles du maître : il devint alors un des disciples favoris, un des adeptes les plus chaleureux de Lesueur. Celui-ci, d'ailleurs, l'avait pris en vive amitié ; à peu près chaque dimanche, il l'emmenait à la chapelle royale et, avant que le service commençât, il lui expliquait en quelques mots le sujet, le plan de celui de ses petits oratorios qu'on allait exécuter. Puis, lorsque la messe était finie et que Charles X s'était retiré, Lesueur et Berlioz s'en allaient le long de la Seine ou

I. En février 1822, cela résulte d'une lettre à sa sœur Adèle, il avait déjà franchi le seuil de l'Opéra, entendu notamment Stratonice, où le fameux air : Verse^ tous vos chagrins datis le sein paternel, lui avait causé une émotion inexprimable, et le jour où, après avoir gaiement dîné en compagnie de son oncle et de son cousin Raymond, il alla voir jouer à Feydeau A^^émia et les Voitures versées, avec Ponchard et Martin, il éprouva commotion pareille en entendant chanter l'air admirable : Ton amour, ô fille chérie! « ... Oh! tiens, s'écrie-t-il, je me serais jeté au cou de Dalayrac si je m'étais trouve à côte de sa statue ! «

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LETTRK DE BERLIOZ A l'ÉDITEUR DE MUSIQUE IGNACE PLEYEL.

dans le jardin des Tuileries, le maître évoquant tous les triomphes et les déboires de sa longue carrière, Thostilité persistante de Méhul et les cabales ourdies contre sa partition de la Caverne, le grand succès des Bardes et Tengouement de l'empereur pour cet opéra ; la difficulté qu'il avait eue à faire exécuter son premier ouvrage et la rapidité qu'il avait mise à composer son Télémaqiie ; l'élève écoutant i-eligieusement ces récits qui auraient dû lui enseigner la patience et qui enflammaient son ardeur, osant parfois discuter les idées mêmes du compositeur sur la musique ou sur la religion, mais tous deux se retrouvant toujours d'accord pour admirer Gluck, Virgile et Napoléon, une trinité singulière et qu'ils étaient seuls, sans doute, à adorer également.

Mais ce n'étaient pas là leurs seuls points de contact. Bien que Berlioz ait affirmé, plus tard, qu'il avait secoué l'influence de son maître, il n'en est pas moins positif que le grain jeté par Lesueur dans ce jeune esprit devait germer d'une façon exceptionnelle, et Berlioz, quand il signait orgueilleusement sur ses premières mélodies : élève de Lesueur, prenait un titre auquel il eut droit toute sa vie et beaucoup plus qu'il ne voulait le croire. Lesueur, il faut bien le savoir, est le véritable inventeur de la musique à programme : à ses yeux, le but suprême de l'art des sons était l'imitation ; il voulait que ses élèves, comme lui-même, missent le plus possible « de poésie, de peinture et d'expression » dans leurs compositions ; il demandait avant tout aux sons d'exprimer quelque chose, de peindre ou des sentiments ou des faits, et ses écrits théoriques comme ses petits oratorios tendaient à faire prévaloir cette opinion, tout à fait singulière en un temps où les compositeurs n'avaient que l'un ou l'autre de ces deux objectifs : plaire à l'oreille par le charme de la mélodie ou captiver l'esprit par le pathétique de la déclamation. Lesueur fut donc un novateur à son époque et ce fut un bonheur pour lui que de rencontrer l'élève qui devait, par disposition naturelle, adopter le plus ardemment ses théories et les réaliser, jusqu'à leurs extrêmes limites, avec une puissance extraordinaire. Car Lesueur ne s'en tenait pas là : pour que les auditeurs pussent bien saisir tous les traits successifs du « tableau musical » qui allait se dérouler devant leurs yeux, il jugeait bon d'y joindre un commentaire explicatif : aussi en faisait-il distribuer chaque fois qu'il exécutait un de ses oratorios, ou bien donnait-il de vive voix à ses élèves les renseignements nécessaires pour bien comprendre ses œuvres. En outre, et comme les principaux éléments de sa musique ainsi traitée, de la musique picturale, pourrait-on dire, sont le rythme et le timbre, qui donnent le mouvement et la couleur au tableau musical, Lesueur, comme plus tard Berlioz, était surtout préoc-

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cupé de varier à l'infini les rythmes , les effets de timbre et les tonalités et, pour y parvenir, il s'ingéniait à introduire dans sa musique et les modes antiques et les tonalités du plain-chant : Berlioz ne fit-il pas de même? Enfin, avec tant de points analogues, avec une égale horreur de la fugue qui ne signifiait rien à leurs yeux, avec un égal appétit de musique expressive, imitative et pittoresque, avec une disposition pareille à superposer, à combiner ensemble, au point de les rendre indistincts, plusieurs thèmes qui tous exprimaient un fait, un sentiment particulier dans leur esprit, n'est-il pas naturel que le maître et l'élève se soient sentis attirés l'un vers l'autre, et que Lesueur ait marqué une affection constante au jeune musicien qui le devait suivre et dépasser dans cette voie, au disciple en qui se révélaient des dons supérieurs pour la « musique d'expression » ' ?

En cette année i823, qui semble avoir été celle oia Berlioz, enthousiasmé par une audition cVIpJiigénie en Tauride à l'Opéra, signifia à ses parents son intention formelle de se vouer à la musique, il n'était encore qu'élève particulier de Lesueur et ne suivait pas les cours du Conservatoire. Il n'en était pas moins très décidé à composer pour le théâtre, et comme il ne savait où trouver un livret d'opéra, il imagina tout simplement de s'adresser par lettre au vieil Andrieux, dont les leçons de littérature l'avaient si fort captivé. Cette lettre et cette requête durent bien surprendre le vieillard, qui y répondit cependant avec une bonhomie malicieuse, en s'excusant sur ses soixante-quatre ans, en déplorant que ses idées et ses études eussent pris une autre direction. Andrieux s'étant dérobé à l'honneur de collaborer avec lui, Hector était plus embarrassé que jamais de trouver une pièce à mettre en musique. Heureusement que le musicien Gerono était bon à tout faire et qu'il accepta volontiers d'écrire pour son camarade un livret dramatique sur V Estelle, de Florian ; pièce et musique, au dire de Berlioz, étaient souverainement ridicules, en dépit des souvenirs de Meylan, qui auraient dû échauffer son imagination musicale, et il n'eut jamais l'illusion de croire que ce beau chef-d'œuvre pût être exécuté en public. II s'était, entre temps, engoué d'un sujet extrêmement mélodramatique; il avait écrit un grand morceau pour voix de basse, avec orchestre, sur une scène de Beperley ou le Joueur, de Saurin, adaptation de la pièce anglaise The Gamester,^ et il rêvait de l'entendre chanter par Dérivis, dont la magnifique voix, qui faisait merveille dans les Danaïdes et dans les opéras de Gluck, résonnait toujours à son

I. Mon regretté confrère, Octave Fouquc, a étudie' de la façon la plus intéressante les rapports de maître à élève entre Lesueur et Berlioz, et l'influence que le premier exerça sur le second, dans un travail très complet sur Lesueur, première partie de son livre : les Révolutionnaires de la Musique (Calmann Lévy, 1882).

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oreille. Il décide alors de porter sa scène à Talma pour que celui-ci l'intercale dans une représentation à son bénéfice, en demandant le concours de Dérivis, et le voilà qui se dirige bravement vers la rue de la Tour-des-Dames ; mais, à mesure qu'il approche, son assurance l'abandonne, et, quand il arrive à la porte, il se sent pris d'un violent battement de cœur. Deux fois il va pour sonner et deux fois sa main retombe; enfin, tout échaufi^é, tout rouge, il prend une détermination suprême... et s'éloigne à grands pas'.

Ce n'étaient encore là que des essais sans importance; mais l'élèveavait progressé sous la direction de Lesueur et il rêvait d'entreprendre des ouvrages plus vastes. Le maître de chapelle de Saint-Roch, nommé Masson, lui ayant proposé d'écrire une messe solennelle le jour des Saints-Innocents (28 décembre 1824), fête patronale des enfants de chœur, Berlioz, décidé par cette considération qu'il n'aurait rien à. débourser, puisque les enfants de chœur eux-mêmes devaient soigneusement copier toutes les parties, se mit rapidement à la besogne et entreprit du même coup un oratorio latin sur le Passage de la mer Rouge. Aussitôt la messe achevée, il la soumit à Lesueur qui fut surtout charmé par les passages qui procédaient le plus directement de ses œuvres, puis il la remit à M. Masson qui en distribua les copies à faire aux enfants de la maîtrise. A en croire le trop confiant maître de chapelle, on devait obtenir une exécution magnifique avec cent instrumentistes de choix, des chœurs plus nombreux encore ; il ne manquait à ce magnifique orchestre qu'un chef capable et digne de le diriger. Heureusement que Berlioz, sur la recommandation de Lesueur, obtint le précieux concours de Valentino ; mais imaginez le désappointement de l'auteur lorsqu'au jour de la répétition cet excellent chef d'orchestre se trouve en face de dix musiciens, plus ou moins valeureux, et de vingt-cinq à trente choristes, enfants compris ; jugez de sa fureur lorsque, dès les premiers accords, on découvre des fautes tellement grossières, un gâchis si complet dans toutes les parties qu'il devient absolument impossible de répéter et qu'il fallut en demeurer là. Valentino, cependant, si fâcheuse que fût cette mésaventure, eut la bonté d'en consoler Berlioz et de lui promettre qu'il serait toujours à sa disposition.

Berlioz, si peu qu'il eût entendu de sa messe, avait bien compris qu'elle était toute à refaire ; mais certaine lettre qu'il reçut de Chateaubriand (i" janvier i825) en réponse à la demande qu'il lui avait

I. Il règne une confusion inextricable dans les Mémoires de Berlioz en ce qui concerne les différents épisodes des premières années passées dans la capitale, ses premiers essais de composition, ses allées et venues de la Côte à Paris, etc. J'adopte ici l'ordre établi par M. Hippeau en s'appuyant sur les quelques dates précises qu'on connaît et qui suffisent à prouver le décousu de ces capricieux

faite, sans le connaître, de lui prêter douze cents francs, dut le refroidir un peu sur son projet de reprendre entièrement sa messe en sous -œuvre, car il ajourna cette besogne et s'occupa surtout de son oratorio latin : le Passage de la mer Rouge. 11 n'eut pas cependant le loisir de s'y donner longuement, car, sur la nouvelle, qui avait fini par arriver à la Côte, du pitoyable échec de sa Alesse, il avait été rappelé par ses parents, qui commençaient à se lasser de ses belles promesses, de ses vaines assurances de soumission ; il y avait trois ans, tout bien compté, que durait ce manège, et Tétudiant paraissait plus éloigné que jamais de passer ses examens de médecine. Il partit, probablement vers la fin de mai 1825, et reçut à la Côte un accueil aussi cordial qu'il pouvait l'espérer. Tout en lui faisant d'affectueuses remontrances, son père se laissait aller à causer beaucoup de musique avec lui, il était vraiment captivé par les explications que lui donnait Hector, d'après les travaux de Lesueur, sur l'harmonie présumée des anciens ; enfin, tout en voulant remettre son fils dans le droit chemin de la médecine, il se laissait gagner à ses vues et s'intéressait à ses projets. Ne lui avait-il pas simplement recommandé de ne jamais parler musique devant sa mère, et celle-ci, de son côté, ne lui avait-elle pas épargné ces « malheureuses et inutiles remontrances » qui n'auraient pu que les chagriner tous ?

C'est Berlioz qui raconte lui-même ces détails dans une lettre affectueuse à Lesueur ; car, durant cette retraite à la Côte, qui parait avoir duré deux mois, il ne s'était pas tenu d'écrire à son maître afin de le mettre au courant de ses projets persistants pour l'avenir, afin de lui transmettre aussi tous les remerciements de son père pour les soins et les conseils qu'il avait reçus de lui, et cette marque de déférence envers Lesueur montre au moins que le docteur Berlioz n'était plus tellement rebelle aux projets de son fils. Celui-ci, d'ailleurs, écrivait à son ami Ferrand dès le 10 juin : « Tout va bien pour moi ; mon père est tout à fait dans mon parti et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris. » Il y revint effectivement dans les premiers jours d'août 1825, mais il n'eut pas plutôt remis les pieds à Paris qu'il se sentit repris tout entier par le démon musical. Alors, il s'acharna furieusement à sa messe, il en refit tous les morceaux, puis, après, comme il n'avait pas d'argent pour les faire copier et qu'il se défiait de tout autre que lui-même, il passa trois mois à en tirer toutes les parties manuscrites nécessaires, puis il

Mémoires; mais non plus que lui je ne saurais garantir l'exactitude de cette chronologie pour les moindres incidents. Au moins n'est-elle pas en désaccord perpétue!, comme le récit de Berlioz, avec les dates que nous fournissent ses propres lettres et celles de ses correspondants.

attendit. Le hasard lui vint en aide sous la forme d'un jeune amateur passionné de musique, Augustin de Pons, avec lequel il s'était lié aux représentations de TOpéra et qui avait été furieux de la débâcle de la messe à Saint-Roch. Cet ami de rencontre, et cependant si dévoué, jouissait d'une certaine aisance ; il proposa à Berlioz de lui prêter la somme nécessaire, soit douze cents francs, à vue de pays, pour organiser une magnifique exécution de sa messe, toujours à Saint-Roch. Berlioz accepta avec enthousiasme ; orchestre et chœurs, tout le personnel fut engagé bien vite et, fidèle à son ancienne promesse, Valentino accepta de venir diriger cette nouvelle exécution qui marcha à merveille et permit enfin au jeune compositeur de s'entendre et de se faire entendre pour la première fois.

Honneur au brave de Pons ! s'écriait-il dans la joie de cette première victoire. Il n'en était pas moins endetté d'une somme importante et voulait parvenir à se libérer sans faire appel à sa famille : il n'y pouvait suffire avec sa pension mensuelle de cent vingt francs ; mais il espérait y arriver peu à peu en se réduisant au strict nécessaire, et surtout en tirant parti de son savoir musical. Il alla loger dans la Cité, tout au haut d'une maison sise au coin de la rue du Harlay et du quai des Orfèvres ; il se mit à donner, à vingt sous le cachet, des leçons de musique, de flûte, de guitare ou de solfège ; enfin, il s'habitua à ne dépenser que sept ou huit sous pour sa nourriture, achetant des figues, des pruneaux, des dattes pour manger avec son pain, et allant prendre ce repas misérable à la pointe de la Cité, en contrebas du Pont-Neuf. Il était arrivé déjà de la sorte à rembourser lentement six cents francs, lorsque de Pons, soit par besoin d'argent, soit par inquiétude de le voir se fatiguer, se ruiner l'estomac par ce quasi-jeûne, eut la fâcheuse idée d'écrire au docteur Berlioz pour lui apprendre et la dette contractée par son fils et la vie qu'il menait afin de s'en libérer. A cette nouvelle, le père de famille prit une résolution énergique : il remboursa à de Pons les six cents francs restants, mais il coupa radicalement les vivres à son fils, pensant ainsi le réduire à merci. Cette mesure rigoureuse eut un résultat tout contraire, et Berlioz, habitué d'ailleurs à cette vie de Spartiate et ne craignant plus de mécontenter son père, décida de rester à Paris, dût-il ne vivre que du produit de ses leçons, dût-il s'imposer encore, les leçons venant à manquer, de nouvelles privations.

Juste à ce moment, il était sous le coup d'une émotion profonde, irrésistible. Il venait d'entendre à l'Odéon le Freischûti, de Weber, arrangé, torturé, défiguré sous le nom de Robin des bois, par Castil- Blaze, et cette musique lui avait causé une surprise, un ravissement

HECTOR BERLIOZ ir,

extrêmes. Il avait, paraît-il, entrée libre à l'orchestre de ce théâtre, et il en usait largement, tant la grâce rêveuse, la poésie et la couleur agreste, qui se dégageaient du chef-d'œuvre de Weber, lui paraissaient délicieuses et captivantes après les accents si pathétiques, mais toujours solennels, des tragédies lyriques. Weber, au travers des brumes d'une exécution défaillante, incomplète, « avec un orchestre admirable, un chœur médiocre et des chanteurs affreux », lui apparut comme un nouveau dieu de la musique et, du premier élan, il se voua à lui comme il s'était déjà donné corps et âme à Gluck, à Spontini. Quel coup ce dut être alors pour lui lorsqu'il apprit, un matin de février 1826, que ce maître était à Paris, mais qu'il ne faisait que passer pour gagner Londres où son Oberon allait voir le jour ! Avec quelle ardeur il se lança à sa poursuite à travers la ville, avec quel désespoir iL dut rentrer au logis sans avoir pu le joindre, après l'avoir manqué seulement de quelques minutes, le matin, chez Lesueur, chez Schlesinger dans la journée, et le soir à l'Opéra, où Weber était allé applaudir M™^ Branchu dans Olympie !

Dès son arrivée à Paris, Berlioz avait lié connaissance avec un jeune étudiant en droit, Albert Duboys, qui réunissait chez lui, une ou deux fois la semaine, quelques compatriotes dauphinois, et, dans le nombre, il s'était senti tout de suite attiré vers un garçon originaire de Belley, brûlant, comme lui, d'une passion exclusive pour l'art et la littérature. Aussi, cette communauté d'aspirations, d'enthousiasmes et de dédains n'avait-elle pas tardé à sceller l'amitié la plus vive et la plus durable entre ces deux jeunes gens profondément divisés d'opinions politiques et religieuses : Humbert Ferrand, c'était son nom, était un catholique ardent, attaché de cœur à la monarchie légitime, et Berlioz, au contraire, en sentant se développer chez lui avec l'âge les idées incrédules de son père, avait voué une admiration profonde à l'empereur et se rattachait à l'école libérale, en politique comme en littérature, qui menait une campagne acharnée contre les Bourbons. Humbert Ferrand venait précisément d'écrire une grande scène héroïque avec chœurs sur la Répolution grecque qui passionnait alors tous les esprits. Berlioz la mit en musique et voulut aussitôt faire exécuter cette partition, tout à fait imitée de Spontini, dit-il, comme sa messe était un pastiche enfantin de Lesueur, aux concerts spirituels qui se donnaient durant la semaine sainte à l'Opéra. Cela dépendait uniquement de Kreutzer, qui occupait à ce théâtre la place de directeur de la musique, mais Berlioz ne mettait pas en doute que celui-ci ne fût bien disposé à son égard, d'abord parce que Lesueur avait dû parler à son confrère, ensuite, et surtout parce qu'un ami de Ferrand, secré-

taire de M. de la Rochefoucauld, le surintendant des Beaux-Arts, avait obtenu une lettre de ce dernier en faveur du jeune compositeur. Mais Kreutzer, insensible à tant de belles recommandations, écouta d'une oreille distraite la requête du visiteur, ne regarda même pas son cahier de musique et lui répondit sèchement qu'on n'avait pas le temps d'étudier de nouvelles compositions pour les concerts spirituels; Lesueur, à ce que dit Berlioz, reprocha vivement ce mauvais accueil à son confrère et celui-ci s'écria avec humeur : « Eh ! pardieu, que deviendrions-nous si nous aidions ainsi les jeunes gens?... »

Cela devait se passer durant le carême de 1826 et, deux ou trois mois plus tard environ, Berlioz allait jouer une partie autrement importante pour la suite de sa carrière. Il n'était toujours qu'élève particulier de Lesueur, mais, pour venir à bout des résistances de ses parents, qui n'avaient pas tardé cependant à lui rendre sa modique pension, il avait résolu de se présenter quand même au concours pour le prix de Rome. Hélas ! il ne fut même pas admis à l'épreuve préliminaire, et cet échec eut pour résultat immédiat un retour de sévérité de son père, en dépit du bon témoignage que Lesueur portait sur son compte'. Alors Berlioz jugea qu'il ferait bien de se rendre à la Côte afin de plaider sa cause en personne et d'obtenir, si c'était possible, un nouveau délai. Il reçut d'abord un accueil glacial de ses parents : ceux-ci l'abandonnèrent à ses réflexions pendant plusieurs jours ; puis, un beau matin, ils le mirent en demeure de choisir une carrière sérieuse quelconque autre que la médecine, si la médecine décidément lui était insupportable. A cette ouverture, il répondit en déclarant sa volonté très arrêtée de devenir compositeur ; sur quoi son père lui certifia qu'il ne retournerait de sa vie à Paris. Alors Berlioz tomba dans un indicible abattement, dans un désespoir affreux, restant enfermé dans sa chambre ou errant par les champs et les bois, mais répondant à peine aux questions qu'on lui adressait et ne mangeant plus pour ainsi dire. En voyant son fils s'absorber ainsi dans un chagrin plus muet et plus profond de jour en jour, le malheureux docteur fut repris d'un accès fou de tendresse ; il fit alors un suprême eflFort sur lui-même et, sacrifiant ses idées les plus chères : « Écoute, lui dit-il un jour, je consens à te laisser aller étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement et, si de nouvelles épreuves ne te sont pas favorables, tu voudras bien renoncer de toi-même à tes chimères et prendre une autre voie en reconnaissant que j'ai fait tout ce qu'il était possible

I. Le grand prix fut remporté par Paris, élève de Lesueur, et le second grand prix fut partagé entre J. B. Guiraud, autre élève de Lesueur, et Emile Bienaimé, élève de Berton et Fétis : la cantate à mettre en musique était une Herminie, de Vinaty.

pour ne pas te décourager. » Hector sauta au cou de son père, promit tout ce qu'on lui demandait et courut faire ses malles pour Paris.

Eut-il, avant de partir, à subir un nouvel assaut de la part de sa mère, et son père lui avait-il vraiment recommandé de quitter secrètement la Côte afin de ménager les idées très absolues, très exaltées de la pauvre femme et de leur épargner à tous des scènes très pénibles et tout à fait superflues ? Il est permis d'en douter ; il est peu croyable, en tout cas, que cette scène d'adieux entre elle et son fils ait atteint au degré de violence et d'exaspération religieuse que dit Berlioz : qu'il ait vu sa mère en pleurs se traîner à ses genoux et qu'il ait dû quitter le logis frappé de la malédiction maternelle. En effet, même au plus fort de la lutte contre les préférences de sa famille, il parlait toujours de ses parents avec une affectueuse recormaissance, écrit Hiller, et raillait seulement entre amis ce qu'il appelait les a préjugés » de sa mère au sujet de la religion et de l'art. Quoi qu'il en soit de cet épisode imaginaire ou réel, Berlioz n'en avait pas moins obtenu l'autorisation de se vouer uniquement à la musique et de prouver au plus tôt qu'il n'avait pas faussement préjugé de sa vocation musicale : il ne possédait pas un sou de plus pour cela, mais qu'importe ? il avait enfin conquis la liberté après laquelle il soupirait depuis nombre d'années et pouvait se lancer dans la carrière toute grande ouverte devant lui.

Comme quoi les Grecs auraient certainement levé le siège devant Troie

si les Troyens avaient eu la partition de M. Berlioz en temps utile.

(Ciiam, C/M)-/j'iii'/. 22 novembre iS63.)

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