Lettres à Humbert Ferrand, des g avril et 3 juin
2. Ces épigraphes, avant d'être reproduites ici, ont été révisées sur les textes anglais originaux.
Damnation de Faust, mais plus haut d'un ton et sans le presto à 2/4 qui le termine aujourd'hui. Le troisième morceau : Concert de Sylphes, a une épigraphe interminable empruntée au Mercutio de Shakespeare : / talk of dreams, Wliicli are the children of an idle brain^ Begot of nothing but vain fantasy ; which is as thin of substance as the air; And more inconstant than the wind, et comme caractéristique ces mots : Caractère doux et voluptueux. Berlioz dit quelque part qu'en replaçant ce morceau à six voix dans la Damnation de Faust, il s'est contenté de le faire chanter par tous les choristes au lieu de le confier à six solistes. 11 y a bien apporté aussi quelques modifications de détail, transportant le chant d'une partie à une autre, donnant aux premiers dessus ce qu'il avait marqué pour les seconds, supprimant çà et là quelques mesures et ajoutant à la fin celles où la voix du démon se fait entendre sur les longues tenues des chœurs; mais, à très peu de chose près, c'est le même sextuor qu'on jugea tout d'abord froid, confus, dépourvu de mélodie, et qu'on trouve aujourd'hui délicieusement tendre et très clair.
Ici finissent les grands morceaux d'ensemble et commencent les petits morceaux détachés. Le n° 4 : Écho de joyeux compagnon, histoire d'un rat, n'est autre que la chanson absolument identique de Brander, avec ces paroles d'Hamlet en demi-cercle : How nojv ? a rat ? dead, for a ducal, dead, et cette mention en marge : Joie grossière et désordonnée. La Chanson de Méphistophélès, histoire d'une puce (n° 5), est demeurée exactement la même, avec cette épigraphe d'Hamlet : Miching mallecho : it means mischief et cette qualification : Raillerie amère, en marge. Identique aussi le Roi de Thulé, chanson gothique (n° 6), à cela près que Berlioz l'a, depuis, baissée d'un ton et qu'il a ajouté la syncope au deuxième temps, si caractéristique dans la phrase initiale de la ballade. Quant à l'épigraphe empruntée au rôle d'Ophélie : He is dead and gone ; at his head a grass green turf at his heels a stone, elle a disparu avec l'indication : Caractère simple et ingénu, et avec une note oii Berlioz expliquait que la chanteuse, au lieu de varier l'expression de son chant selon les difi^érentes nuances de la poésie, devait tendre, au contraire, à le rendre extrêmement uniforme, Marguerite s'occupant fort peu des malheurs du roi de Thulé et fredonnant par distraction cette chanson apprise dans son enfance. Sous le n° 7 sont réunis deux morceaux distincts chez Goethe : d'abord, la Romance de Marguerite, avec cette exclamation de Roméo : Ah me ! sad hours seem long, et cette observation : Sentiment mélancolique et passionné, morceau demeuré tout à fait pareil par la suite ; puis, le Chœur des soldats, orné de cette phrase de Mercutio : Came, let's be gone, the sport is over, et de cette mention : Joyeuse insoU'
TITRE-COUVERTURE DU « BALLET DES OMBRES », DE BERLIOZ (l83o) Morceau presque aussitôt détruit par Berlioz.
ciance, autre morceau que Berlioz a repris tel quel pour le reporter à une autre place, en corrigeant toutefois certaines fautes de prosodie, en supprimant quelques mesures de crescendo au début, de diminuendo à la fin, par lesquelles il avait voulu marquer que les soldats, arrivant de loin, passaient sous la fenêtre de Marguerite. Mais tels étaient alors ses scrupules d'arrangeur, sa crainte était si grande qu'on ne l'accusât d'avoir défiguré Goethe, qu'il a grand soin d'expliquer par une note qu'en rapprochant ces deux fragments, très éloignés l'un de l'autre dans le drame original, il avait cherché uniquement un contraste résultant de leur- caractère bien tranché et qu'on devait pardonner cette licence au musicien. Enfin, le huitième et dernier morceau de ce recueil est la Sérénade de Méphistophélès, avec ces mots d'Hamlet : // is a danined ghost, et cette mention : Effronterie, sérénade accompagnée uniquement avec la guitare et qui, d'ailleurs, est absolument pareille à celle qu'on connaît ; seulement, Berlioz, ayant d'abord écrit son Méphistophélès pour ténor, baissa plus tard sa sérénade d'une quarte, tandis qu'il laissait la chanson de la Puce dans le ton original. Il convenait d'insister longuement sur cette oeuvre, presque introuvable aujourd'hui, et qui paraît singulièrement bigarrée avec les vers de Gœthe, les citations de Shakespeare et les annotations de Berlioz ; mais, en somme, et sauf des modifications insignifiantes, ce sont bien les mêmes morceaux que Berlioz avait conçus, écrits, réalisés dès sa jeunesse, et dont on reporte en général le mérite au temps de sa maturité.
Tandis que Berlioz travaillait aux scènes de Faust, il avait éprouvé un coup terrible en apprenant que miss Smithson devait aller donner des représentations à Bordeaux : il sanglotait à l'idée qu'elle ne respirerait plus le même air que lui ; puis, quand elle fut bien partie, au mois de novembre 1828, il ne vivait plus, ou plutôt il vivait trop, disait-il, et souffrait l'impossible. Il n'en travaillait pas moins ; il s'occupait d'un oratorio pour voix seules avec accompagnement d'orgue, que Choron lui avait demandé pour ses concerts et qui devait le faire connaître dans le faubourg Saint-Germain ; il prenait dans les Orientales la Chanson de pirates et la mettait en musique ; il réclamait à grands cris d'Humbert Ferrand le poème des Francs-Juges, assurant que l'amour dOphélie avait centuplé ses moyens; enfin, en mai 1829, il s'occupait des Mélodies irlandaises, traduites de Thomas Moore', qui semblaient le rapprocher de sa bien-aimée. Elle était revenue
I. Berlioz ignorait sans doute que les Iris!i Mélodies avaient été composées par Moore sur de vieux airs irlandais, et, en les mettant en musique, il ne s'inquiétait nullement de donner à ses mélodies un caractère populaire; il s'inspirait de poésies qui répondaient à l'état de son cœur, rien de plus.
cependant ; mais lui ne la voyait pas davantage. Par désespoir héroïque, il évitait même de passer devant TOdéon, il détournait les yeux quand il apercevait aux vitrines des marchands de gravures le portrait de la tragédienne ; il ne lui avait jamais adressé la parole, il ne Tavait jamais vue en particulier, il lui écrivait cependant sans jamais obtenir un mot de réponse ; elle avait même fini par refuser ses lettres ; mais, enfin, elle était dans la capitale, il respirait le même air qu'elle, et ce lui était une jouissance atroce que de se sentir ainsi vivre à côté de cette amante inhumaine. Un moment, pendant douze heures, il avait été dans le délire de la joie; il avait cru découvrir qu'elle était moins éloignée de lui qu'il ne pensait, et lorsque l'Anglais Turner, l'agent chargé de la correspondance et des intérêts d'Henriette, avait parlé à sa compatriote du profond désespoir où se consumait ce soupirant terrible, elle avait répondu doucement : « Eh mais, s'il m'aime véritablement, si son amour n'est pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance. » Berlioz, avec son impétuosité naturelle, avait décidé que la présence seule de sa mère lavait empêchée de pousser plus loin ce demi-aveu, et il s'écrie avec transport : « Comment, je parviendrais à être aimé d'Ophélie ou du moins mon amour la flatterait, lui plairait ?... Mon cœur se gonfle et mon imagination fait des efl:'orts terribles pour comprendre cette immensité de bonheur sans y réussir. »
Mais voilà-t-il pas qu"il se répand un bruit fâcheux dans Paris. La troupe anglaise, après d'assez médiocres résultats, allait quitter définitivement la capitale et gagner la Hollande. Il eut d'abord comme un mouvement de défi : « Elle n'est pas encore partie, écrit-il à Ferrand. Singulière destinée que celle d'un amant dont le vœu le plus ardent est l'éloignement de celle qu'il aime » ; puis, lorsqu'il apprit que miss Smithson, avant de partir, allait jouer deux actes de Roméo avec Abbott, dans une représentation au bénéfice de Huet, l'acteur de rOpéra-Comique, il brûla du désir de renouveler sa première tentative et de se faire enfin connaître à la cruelle. 11 alla demander au directeur du théâtre d'ajouter une ouverture de lui sur le programme de cette soirée à bénéfice, et, le directeur ayant consenti, il pensait que ce morceau, brillamment exécuté, redemandé peut-être, éveillerait l'attention d'Henriette ; hélas ! son ouverture, assez bien jouée au commencement de la soirée et convenablement applaudie, fut absolument ignorée de la tragédienne, qui se préparait dans sa loge et n'en descendit qu'au moment d'entrer en scène. Cette représentation d'adieux fut un dernier triomphe pour la belle voyageuse, et le Icnde-
main — soit le 3 mars — elle partait pour la Hollande. Au moment même oij elle montait en voiture, Berlioz, qui s'était logé par hasard, assure-t-il, rue de Richelieu, g6, presque en face de l'appartement qu'elle occupait rue Neuve-Saint-Augustin, mit machinalement le nez à la fenêtre ; à cette vue, il lui sembla qu'on lui arrachait une partie de lui-même. « 11 n'y a rien de plus impossible », tel avait été le dernier mot de la tragédienne, lorsqu'au moment du départ Tobligeant Turner lui avait exposé les secrètes espérances de son furieux adorateur. Alors, Berlioz tombe dans une douleur effrayante et ne peut même plus en entretenir ses amis ; il attend comme une bête et compte les jours avec une angoisse inexprimable. Est-ce que Turner ne lui avait pas dit pour le remonter : « Je réussirai, j'en suis sûr ; si je pars avec elle pour la Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles. » Et depuis plus d'un grand mois que ce déchirement s'est produit, aucune nouvelle de Turner : « 11 y a trentesix jours qu'elle est partie, et // n'y a rien de plus impossible^ . »
Entre temps, il apprenait que les Francs-Juges étaient décidément refusés à l'Opéra, et qu'Alexandre Duval, chargé de rendre compte du poème au Comité, l'avait déclaré long et obscur, tout en trouvant que le style était remarquable et qu'il « y avait un avenir poétique là dedans ». C'était une fiche de consolation pour Ferrand ; mais Berlioz n'en fulminait pas moins. Comme il venait d'obtenir ses entrées à l'Opéra allemand et que le Freischut{ et Fidelio, chantés dans la langue originale, lui avaient causé des sensations toutes nouvelles, comme il ne rêvait plus que de l'Allemagne, il projetait de faire traduire les Francs-Juges et d'en faire un opéra pareil au Freischilti, mélangé de parlé, de mélodrame et de musique ; puis, comme le vieux Spohr, dit-on, n'est nullement jaloux et cherche à protéger les jeunes gens, il ira le trouver à Cassel et lui porter son ouvrage... aussitôt qu'il aura remporté son prix de Rome -. 11 ne doutait pas en effet que son second prix de l'année précédente ne lui assurât une victoire facile, et il entrait en loge avec des idées toutes riantes, bien que son père lui eût de nouveau coupé les vivres en apprenant qu'il avait gaspillé de l'argent pour donner un concert, bien qu'il eût refusé même de