I. Oa:^ette musicale, année i835, page
les alarmes délirantes de sa mère. 11 marche presque seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans la maison qui possède toutes ses bonnes grâces ; je ne puis sortir sans le faire crier pendant une heure. » Heureuse illusion de Tamour paternel.
C'est au commencement de i835 qu'il eut la bonne fortune d'entrer à poste fixe au Journal des Débats. 11 avait publié à la Ga{etle musicale, au mois d'octobre i834, une nouvelle assez gaie : Riibini à Calais, et les Débats l'avaient reproduite, avec un mot aimable, après l'avoir fort bien traité lui-même à l'occasion du Roi Lear. Berlioz alla remercier M. Bertin de sa bienveillance, et celui-ci lui proposa sur l'heure de rédiger le feuilleton musical, devenu vacant par la retraite de Castil-Blaze. 11 ne s'agissait encore que de parler des concerts, des compositions nouvelles, Delescluze ayant sous sa juridiction le Théâtre- Italien et Jules Janin rendant compte de tout ce qui se jouait à rOpéra-Comique et à l'Opéra. Berlioz, cependant, était trop heureux de se sentir une arme pareille entre les mains ; il accepta de grand cœur : « C'est une affaire importante pour moi, écrit-il à Ferrand le i5 avril i836 ; l'effet que ces feuilletons produisent dans le monde musical est vraiment singulier ; c'est presque un événement pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M. Bertin, rendre compte des Piiritaui ni de cette misérable Juive ; j'avais trop de mal à en dire ; on aurait crié à la jalousie. Je conserve toujours le Rénovateur, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise humeur sur toutes ces gentillesses... ' » Cela lui permit par la suite, une fois qu'il parla des théâtres aux Débats (les Italiens étant toujours réservés à Delescluze et les ballets de l'Opéra demeurant sous la coupe de Janin), de renoncer à ses articles du Correspondant et de borner sa collaboration aux Débats et à la Galette musicale ; mais, à cette époque, il écrivait toujours tant et plus, portant de sa prose partout où l'on voulait bien la payer, publiant jusqu'à des livraisons dans l'Italie pittoresque, et donnant une étude intitulée : la Musique en général, au Dictionnaire de la conversation "-.
1. Le Rénovateur, qui parut tiu 17 mars i832 au 3i décembre i835, avait été' fondé par M. Laurentie avec le concours du duc de Fitz-Jamcs, du duc de Noailles, de M. de Bonald, du vicomte de Conny et autres chefs du parti légitimiste. Il est assez curieux d'observer que, dans le début, Berlioz, libre-penseur, jeune-france et romantique, était, grâce à ses amis du Dauphiné, défendu comme compositeur, accueilli comme rédacteur surtout par des organes tout à fait dévoués au tronc et à l'autel.
2. C'est l'article que Berlioz a replacé en tête d'^ travers chants. — Son premier feuilleton au Journal des Débats, signé H., parut le 25 janvier i835 : il y rendait compte du premier concert de la saison au Conservatoire et exécutait une charge contre la fugue qui termine le Credo de la messe en ré de Beethoven. Cette singulière division de la critique musicale a subsiste aux Débats jusqu'en ces dernières années : d'Ortigue ne put parler des Italiens qu'après la disparition de Delescluze, et c'est seulement après la mort de Caraguel, ayant pris l'héritage de Jules Janin, que M. Reyer fit rentrer dans sa juridiction les ballets, devenus presque aussi importants pour la musique que maint grand opéra.
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Certes, Berlioz n'aurait pas demandé mieux que de composer au lieu d'écrire, et aussi de donner des concerts, mais il n'avait pu y arriver pour le printemps de i836. Il avait précédemment essayé de toutes les salles de Paris et avait reconnu que la seule qui convînt à sa musique était celle du Conservatoire; seulement, comme de janvier à avril elle était affectée à la Société des concerts, il avait dû en faire son deuil et attendre. A la fin de Tannée seulement, il put organiser au Conservatoire, le 4 décembre, un concert où l'on entendit de nouveau Harold et la Symphonie fantastique, où Massol vint chanter son air des cloches de Quasimodo, dans la Esmeralda ; le 18 décembre, il y donnait encore, avec Liszt, une séance où le public put revenir applaudir ses morceaux préférés : le Bal et la Marche funèbre de la Symphonie fantastique, le premier morceau cVHarold et la victorieuse Marche des pèlerins. Et, presque dans le même temps, Berlioz apprenait que son ouverture des Francs-Juges, dont il ne voulait plus entendre parler à Paris, tant elle lui paraissait s'être encanaillée aux concerts des Champs-Elysées et du Jardin Turc, venait de triompher à Lille, à Douai, à Dijon, et surtout à Leipzig, où Schumann avait osé la faire jouer. Ce succès, provoqué par une exécution magnifique, avait retenti par toute l'Allemagne, et l'éditeur Hoffmeister lui avait proposé de publier ses symphonies, en même temps que Schumann parlait de les exécuter ; mais Berlioz, éclairé par Tinsuccès des Francs- Juges à Londres et si grande que fût sa reconnaissance envers Schumann, restait fidèle à sa décision de ne laisser ni graver, ni même exécuter ses oeuvres à l'étranger tant qu'il ne pourrait pas les aller diriger en personne; il ajoutait que « le suffrage de l'Allemagne, cette patrie de la musique, était d'un trop haut prix à ses yeux et trop difficile à gagner pour qu'il n'attendît pas avec impatience le moment d'aller le conquérir lui-même ». Ces raisons, si bien présentées qu'elles tussent, ne convainquirent pas Schumann qui, l'année suivante, revenait encore à la charge : « Berlioz a grand tort, écrivait-il, de publier si peu de ses compositions ou de ne savoir se décider à faire un voyage en Allemagne. Quoiqu'on le confonde parfois encore avec Bériot, malgré le peu d'analogie qui existe entre eux, on n'est pas sans le connaître chez nous, et si Paganini est le plus considérable de ses admirateurs, il n'est pas le seul '. »
I. Les articles, de Schumann sur W'avcrlcj' et tes Francs-Juges ont clc traduits en entier cl joints par M. Maurice Kufferath à l'e'tude sur la Symphonie fantastique dans sa brochure : Hectur Bcrlio^ et Robert Schumann. Dans l'article sur 'Waverley, il se trouve quelques lignes qui, bien involontairement peut-être, ont une apparence assez malicieuse : « Il est à remarquer, au surplus, que Berlioz donne lui-même Waverley comme son premier ouvrage, c'est-à-dire qu'il a de'truit une œuvre précédente (Huit Scènes de Faust) et qu'il désire qu'on considère Waverley comme son premier ouvrage. Qui nous garantit que plus tard celui-ci n'aura pas le même sort ? «
Le grand succès de rouverture des Francs-Juges, à Leipzig, le premier qu'il remportât hors de France, arrivait à point pour consoler Berlioz des ennuis, des méchants bruits provoqués par la représentation de la Esmeralda à TAcadémie de musique. Les railleurs avaient eu beau jeu en apprenant d'abord que Victor Hugo, contrairement à ses principes, consentait à découper sa Notre-Dame de Paris en livret d'opéra pour M"^ Louise Bertin ; puis que l'Opéra, d'accès si difficile, allait s'ouvrir tout grand devant la fille du puissant Bertin ; ce fut bien pis lorsqu'on sut, ce qu'il n'était pas difficile de supposer, qu'elle avait reçu les conseils amicaux de Berlioz et que celui-ci avait suivi, surveillé les répétitions. Tous les ennemis politiques de Bertin, tous les adversaires ou les envieux de Berlioz agirent comme de concert et répandirent force calomnies : bien avant la représentation, qui eut lieu le 14 novembre i836, ils allaient répétant partout que cet ouvrage était sûrement de Berlioz en entier; ils montaient une cabale qui fut assez puissante pour faire baisser la toile au miheu de la seconde soirée, et ce fut bientôt une opinion répandue dans le public que, sinon la partition entière, au moins l'air des cloches, qui avait forcé les bravos d'un public rebelle, était du Berlioz tout pur. Il a toujours repoussé cette allégation avec énergie et une lettre à Ferrand, plus encore que le démenti en quelque sorte forcé des Mémoires, ne laisse aucun doute à cet égard : « Je ne suis pour rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme musicale, dans la composition de M"" Bertin ; cependant on persiste dans le public à me croire l'auteur de l'air de Quasimodo. Les jugements de la foule sont d'une témérité effrayante. »
Cet insuccès, si douloureux pour l'aniour-propre de M"^ Bertin, fut plutôt favorable à Berlioz en ce sens qu'il ne fit que resserrer les liens qui l'attachaient à cette famille considérable. Il dit simplement que M. Bertin l'indemnisa très généreusement du temps qu'il avait consacré aux répétitions; mais n'est-ce pas par lui qu'il obtint coup sur coup la commande officielle d'une importante composition musicale et la représentation d'un grand opéra à l'Académie de musique : ce devaient être et le Requiem et Benvenuto Cellini. M. de Gasparin, qui était ministre de l'intérieur en i836, disposa qu'une somme de trois mille francs serait, tous les ans, allouée à quelque musicien français qu'on chargerait d'écrire une grande composition religieuse et décida de commencer par Berlioz en lui demandant une messe de Requiem, pour l'exécuter dans une cérémonie à la mémoire des combattants morts pendant les journées de Juillet. Malgré cette haute protection, Berlioz rencontra d'abord beaucoup de mauvais vouloir auprès du directeur des beaux-arts. Gavé, qui se croyait un juge infaillible en
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musique et ne jurait que par Rossini; mais, une fois que l'arrêté lui eut été communiqué par ordre formel du ministre, il se mit fiévreusement au travail. Toutes les parties étaient déjà copiées, déjà les répétitions commencées sur avis de ce même directeur des beaux-arts, lorsque M. de Montalivet, devenant ministre de Tintérieur le i5 avril iSSy, décida que la cérémonie de Juillet aurait lieu sans musique, et voilà Berlioz endetté pour le compte du gouvernement envers de nombreux artistes. Il réclamait en vain le payement des sommes déboursées et
discutait vivement à ce sujet avec différents fonctionnaires, lorsque arriva fort à propos la nouvelle de la prise de Constantine. Le général Danrémont ayant péri en commandant l'attaque, on décida de célébrer aux Invalides, le 5 décembre, un service solennel en son honneur, en mémoire aussi des officiers et soldats tués pendant toute la durée du siège, et, plutôt que de rembourser le compositeur, on préféra, pour utiliser les dépenses déjà faites, faire chanter son Requiem à cette cérémonie : il suffisait d'obtenir le consentement du général Bernard, ministre de la guerre, et, grâce aux Bertin, cela ne souffrit pas de difficultés'.
Mais Berlioz, à l'en croire, n'était pas au bout de ses peines.
Lorsque cette nouvelle se répandit dans le monde musical, Cherubini, dont on exécutait toujours une des deux grandes messes funèbres dans les cérémonies officielles de ce g-enre, crut voir une atteinte à ses droits dans cette faveur faite au
M. BERLIOZ (BER- LIT -haut), par Daiitan jeune. (Charivari, 5 mai i83ô.)
I. Ces divers incidents ont été bien souvent rapportés d'après ce que Berlioz a raconté dans ses Mémoires, mais il faut observer qu'il y commet au moins deux erreurs : erreur de chiflre, erreur d'objel. Dans une lettre à Humbert Ferrand, du ii avril iSSy (soit quatre jours avant le départ de M. de Gasparin), Berlioz dit que sur la demande du ministre de l'intérieur qui lui payera quatre mille francs, il compose un grand Requiem, pour le second anniversaire, non pas des combattants de Juillet, mais des victimes de l'attentat de Fieschi, qui tombait d'ailleurs le 28 juillet. 11 a, dit-il, accepte la commande et le prix proposé sans observation, mais en ajoutant qu'il lui fallait cinq cents exécutants; le ministre fit la grimace et finit par consentir, en réduisant d'une cinquantaine d'hommes l'effectif des musiciens.
jeune compositeur, et ses élèves se mirent en campagne afin de rétablir les choses dans Tordre naturel. Halévy même, allant droit au plus puissant, à celui qui avait tout fait pour Berlioz, s'en fut trouver M. Bertin et son fils Armand, qui le reçurent avec une froideur marquée et promirent seulement de s'employer pour faire obtenir à Cherubini une compensation honorifique. Ainsi se seraient passées les choses, d'après le récit de Berlioz; mais plusieurs lettres de lui, récemment retrouvées, semblent indiquer qu'elles ne marchèrent pas si facilement ; celle-ci d'abord, de la forme la plus obséquieuse, qu'il adressait à Cherubini : « Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser votre admirable Requiem pour la cérémonie des Invalides. Veuillez être convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination de M. le ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le gouvernement et vos admirateurs d'un chef-d'œuvre qui donnerait tant d'éclat à cette solennité'. » Que ce renoncement fût ironique ou sérieux, qu'il fût dicté par la politique ou la politesse, il n'en est pas moins vrai que jusqu'au dernier moment Berlioz eut des craintes et qu'il faisait encore agir ses amis un mois avant l'époque fixée pour l'exécution : « Mon cher Dumas, écrivait-il le 3o octobre au célèbre romancier, très en crédit au Palais-Royal, Ruolz doit vous voir demain mardi au sujet d'une affaire musicale que vous pourriez faire réussir et qui m'intéresse vivement. Seriez-vous assez bon pour me donner encore un coup d'épaule ? Il s'agit de faire exécuter mon malencontreux Requiem dans une cérémonie que motiverait la prise de Constantine. Si le duc d'Orléans voulait, ce serait très aisé. J'irai vous voir pour en causer plus au long... »
Le grand jour arriva pourtant sans que Berlioz eût éprouvé d'autre ennui que de se voir presque imposer, comme chef d'orchestre, Habeneck, avec lequel il était à peu près brouillé; mais on avait tellement insisté dans les bureaux du ministère, qu'il avait fini par céder. Ce dont il se repentit bien fort,, car il accuse Habeneck d'avoir, dans un endroit capital, au début du Tuba miruin, posé tranquillement sa baguette pour prendre une prise de tabac. Heureusement que Berlioz, assis à ses côtés, aurait bondi, saisi l'archet et marqué la mesure avec assez de vigueur pour entraîner l'orchestre et déjouer la trahison. Il ne
1. Celte IctU'c, du 24 mars iSlîj, montre que la rivalité possible de Cherubini empêchait Berlioz de dormir dés le commencement de l'aft'aire, ce qui était tout naturel, et que si Cherubini agit réellement contre Berlioz, ce ne fut pas seulement après qu'on eut connu la prise de Constantine (i3 octobre 1837) et qu'on eut décidé de faire exécuter ce Requiem à la mémoire du général et des soldats tués pendant le siège. Il règne donc dans toutj cette partie des Mémoires une fantaisie extraordinaire et peu propre à leur donner de l'autorité.
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doute pas que Habeneck, d'accord avec Cave, avec Cherubini, n'ait voulu, en provoquant un horrible charivari, le perdre aux yeux de l'immense et magnifique assemblée réunie aux Invalides. Ce serait tellement odieux qu'on se refuse à le croire. Et puis, comment n'aurait-il pas soufflé mot de ce grave incident dans sa lettre si détaillée à Humbert Ferrand ? « Le Requiem a été bien exécuté; l'efïet en a été terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien senti, ni compris, ne sait trop que dire; les journaux, la masse, ont été excellents, à part le Constitutionnel, le National et la France, où j'ai des ennemis intimes... C'est un succès qui me popularise, c'est le grand point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel; un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en fondant en larmes. Au moment du Jugement dernier, l'épouvante produite par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le Tuba mirum ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur... Ah! Ferrand, c'eût été un beau jour pour moi, si je vous avais eu à mon côté pendant l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur, d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de Montalivet n'a pas voulu me donner les 4,000 francs tout secs; il y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne somme ; à présent, combien m'achètera-t-on la propriété de ma partition? Nous verrons bien' ».
Berlioz, assez prolixe d'habitude en ce qui concerne la composition de ses diff'érents ouvrages, ne dit que fort peu de chose sur celui-ci : « Le texte du Requiem était pour moi une proie dès longtemps convoitée, qu'on me livrait enfin et sur laquelle je me jetai avec une sorte de fureur. Ma tête semblait prête à crever sous l'effort de ma pensée bouillonnante. Le plan d'un morceau n'était pas esquissé que celui d'un autre se présentait ; dans l'impossibilité d'écrire assez vite, j'avais adopté des signes sténographiques qui, pour le Lacrymosa surtout, me
I. Ici nouvelle observation. Comment concilier ces informations avec le récit des Mémoires, où Berlioz se représente faisant le siège du cabinet du ministre de l'intérieur, de dix à quatre heures, atin de lui arracher une malheureuse signature, obtenant bien les dix mille francs que le ministre de la guerre avait promis pour les frais de l'exécution et les distribuant intégralement, y compris trois cents francs à Duprez, qui avait chanté les soli du Sanctits, et trois cents autres k Habeneck n l'incomparable priseur », mais ne pouvant pas arracher un sou des mille francs qui lui étaient dus, à lui personnellement, par le ministre de l'intérieur, refusant d'accepter la croix d'honneur en échange, et n'arrivant à se faire payer qu'en menaçant le ministre et ses représentants des foudres d'un journal redoutable, on devine lequel ? Dans ses Mémoires, Berlioz parle toujours de la somme de trois mille francs qui lui était due par le ministère de l'intérieur, et dans toutes ses lettres à Ferrand, écrites sur le moment même, il parle invariablement de quatre mille ; ce dernier chiffre doit donc être le vrai.
furent d'un grand secours. Les compositeurs connaissent le supplice et le désespoir causé par la perte du souvenir de certaines idées qu'on n'a pas eu le temps d'écrire et qui vous échappent ainsi à tout jamais. J'ai, en conséquence, écrit cet ouvrage avec une grande rapidité et je n'y ai apporté que longtemps après un petit nombre de modifications... » Le Requiem est une œuvre romantique au premier chef, que Berlioz avoue avoir écrite avec une sorte de fureur, dans le temps oi^i les idées de palingénésie littéraire et artistique avaient acquis toute leur force d'expansion. Aussi doit-on se garder de juger cette création de sang-froid, non plus que l'auteur ne l'a composée de sens rassis; il convient de se laisser gagner, en quelque sorte, par sa fièvre pour mieux entrer dans l'esprit de l'œuvre et l'apprécier comme il a voulu sans doute qu'elle fût jugée. Il ne faut pas non plus rapprocher cette messe des morts d'aucune autre, qu'elle soit signée de Mozart, de Cherubini, de Schumann ou de Brahms, car chacun de ces compositeurs s'est efforcé de rendre le texte liturgique ou sa paraphrase en langue vulgaire (en allemand pour le Requiem de Brahms), avec cette simplicité de moyens et cette grandeur sévère convenables à la musique religieuse. Berlioz, au contraire, s'est bien moins occupé d'imprimer à son œuvre le caractère religieux que d'en dramatiser les diverses parties, et s'il avait fait pour son Requiem comme pour ses autres créations, s'il avait décrit, analysé le travail qui s'opérait dans sa pensée à propos de chaque morceau, si nous pouvions assister rétrospectivement à la genèse de chaque verset de sa messe, nous verrions qu'il a dû la concevoir et la composer exactement comme il concevra et composera sa symphonie dramatique de Roméo et Juliette. Ce sont les mêmes brusques arrêts de la phrase mélodique, les mêmes retours inattendus à une pensée dominante, les mêmes recherches de sonorités étranges, les mêmes silences prolongés qui ont une grande éloquence dans l'idée de l'auteur, les mêmes oppositions entre de foudroyants éclats et des demi-sonorités d'une douceur infinie, les mêmes contrastes, les mêmes minuties, les mêmes heurts.
Avec cette préoccupation constante de tracer un tableau saisissant sur chaque verset de la séquence liturgique, bien plutôt que de serrer de près le sens exact du texte latin, Berlioz se donne libre carrière et prend des licences qu'il condamnera plus tard en termes sanglants chez autrui. Il jongle avec les paroles, il brise les phrases et les émiette pour les adapter au rythme persistant qu'il a adopté, — voyez plutôt les mots Dies illa coupés en quatre pour terminer le Lacrymosa, les répétitions précipitées des mots Kyrie eleison à la fin du premier morceau, et surtout le dessin obstiné et absolument inex-