CHAPITRE V
iENVENUTO CELLINI
ERLioz, depuis son retour de Rome et malgré les succès qu'il obtenait dans les concerts , brûlait de se produire au théâtre. Il voulait s'emparer à la fois de l'Opéra et de TOpéra-Comique : il rêvait de traiter en opéra l'Hamlet de Shakespeare et ne doutait pas que ses amis Bertin ne fussent assez puissants pour vaincre les hésitations du docteur Véron ; il avait choisi pour héros de son opéra-comique Benvenuto Cellini, dont les Alénioires l'avaient passionné durant son séjour en Italie, tant il se plaisait à s'identifier avec ce « bandit de génie », en menant libre vie au grand soleil, en arpentant la campagne de Rome, artiste et brigand à la fois, le fusil sur l'épaule et la guitare au dos. Une fois à Paris, il avait prié Léon de Wailly de lui bâtir deux actes d'opéra-comique avec certains épisodes de la vie de Benvenuto ; de Wailly, à son tour, avait demandé les conseils de son intime ami Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, et, sitôt le livret ébauché, Berlioz en avait composé la première scène, le chant des ciseleurs de Florence. Il regardait le poème de ses amis comme « le plus délicieux opéra-comique qu'on pût trouver » ; ceux-ci, de leur côté, étaient enthousiasmés par le chant des ciseleurs : aussi se présentèrent-ils bravement tous les trois devant Crosnier, directeur de l'Opéra-Comique, qui les reçut poliment, les écouta de même et refusa leur ouvrage en raison des paroles. Mais Berlioz prit cette défaite pour ce qu'elle valait et sentit — non sans un vif plaisir — que c'était lui seul qu'on évinçait, parce qu'il se posait trop en ennemi de Topéra-comique, en « sapeur, en bouleverseur du génie national » ; bref, qu'on avait refusé les paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.
Il n'était guère mieux reçu à l'Opéra ; mais là Véron avait fait une réponse moins catégorique : en refusant le sujet à'Hamlet, il avait conseillé au musicien de choisir un sujet historique et neuf à la scène. Aussitôt Léon de 'Wailly s'était mis à la besogne avec le fils de Castil-Blaze ; mais Benvenuto ayant été nettement refusé par Crosnier, Berlioz et de Wailly jugèrent plus expédient de transformer leur
opéra-comique en grand opéra, d'autant mieux qu'il remplissait la double condition imposée par Véron. Celui-ci, sur ces entrefaites, vint à quitter la direction de TOpéra et fut remplacé par Duponchel en mai i835 : c'était un coup de fortune pour Berlioz. Le nouveau directeur, ne voulant pas débuter en se mettant à dos une famille puissante, un journal redouté, admit ce poème en principe et demanda seulement des modifications qui reculèrent, par exemple, au commencement du deuxième tableau le fameux chant des ciseleurs, placé d'abord tout au début de la pièce : après quoi, disait Berlioz, il en faudrait venir au fait, c'est-à-dire à faire signer au directeur un bon contrat avec un dédit solide, car il ne faisait pas plus de cas de la parole d'un directeur que de celle d'un Grec ou d'un Bédouin.
Berlioz était alors, avec Barbier, avec Léon de Wailly, un des familiers du salon d'Alfred de Vigny, oij venaient aussi Brizeux, Antoni Deschamps, et qui était le centre d'une tentative de réaction contre les truculences de l'école romantique. Il s'était tout à fait rallié à Vigny et ne tarissait pas d'éloges à son endroit : « Faites-moi le plaisir de lire Chatterton », écrivait-il à Ferrand, ou bien encore : « C'est une rare intelligence et un esprit supérieur que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera aussi dans peu la suite de Stella; n'admirez-vous pas le style de son dernier ouvrage {Serpitiide et grandeur militaires)} Comme c'est senti! comme c'est vrai! » Si Berlioz s'était détourné du salon de la place Royale et du principal centre de réunion des écrivains romantiques, c'était peut-être un peu parce que son admiration pour Shakespeare trouvait plus d'écho chez ses nouveaux amis, c'est aussi qu'il était passablement agacé par Hugo et par son entourage : « Hugo, dit-il, je le vois rarement; il trône trop. Dumas, c'est un braque écervelé. » Quant à Vigny, il l'appelait tout simplement le « protecteur de l'association » et Vigny jouait bien un peu ce rôle envers lui. Barbier et de Wailly, puisqu'une fois tous les remaniements opérés sur leur poème de Beni'emito, il le prit et l'emporta chez lui pour « revoir attentivement les vers ». Duponchel, tout en marquant une grande peur de la musique, sans même en connaître une note, avait bien signé l'engagement exigé par Berlioz, mais sous cette réserve que celui-ci prendrait patience et laisserait passer les ouvrages reçus avant le sien. « Il y en a trois, malheureusement », écrit Berlioz le 2 octobre i835, en ne comptant que les Huguenots, la Esmeralda et Stradella, et déjà il touchait à la fin de sa partition, n'ayant plus, disait-il, qu'une partie importante de l'orchestration à terminer. Affirmation difficile à concilier avec les dernières lignes d'une lettre, postérieure de trois mois, on il confirme à Ferrand qu'il a un
HECTOR BERLIOZ m
opéra reçu à TOpéra, que le livret, cette fois, sera sûrement un poème, étant d'Alfred de Vigny i et A. Barbier, que « c'est délicieux de diversité et de coloris » ; après quoi il ajoute : « Je ne puis pas encore travailler à la ' musique, le métal me manque comme à mon héros : vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini. »
L'argent, voilà quelle était toujours la pierre d'achoppement où venait se briser l'inspiration du compositeur. Encore était-ce un soulagement pour lui, dans l'obligation où il se voyait d'écrire des articles pour subvenir aux nécessités de la vie, que de pouvoir se mettre en scène sous un nom supposé, comme il le fit dans sa nouvelle, le
"r'Il ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
AUJOURDHUI LUiXDI ÎO SEPTEMBRE 1858, La PREMIÈRE Représentation de