‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 20 sur 85 · CELLINI · texte numérisé non relu

CELLINI

OPÉRA en DEUX actes.

CHAlfTi MM. BCPREZ. MASSOL, FEHDCVAÎfD-PRÉVOT, DÉRIVIS. WARTEL, SERDA. Treviuu. Moliuirr:

M-» DORVS-CRAS. STOLT2.

DAXSE^ MH. Qucriiu. ConlU. Adice. Adrien. Honore. Déplaces;

M-« Cuichard. DumiJtitrc premiers. Dumilàlrr deuxième CaroliDC.

(Les Entrées de Favettr sont suspendues.)

|S'sdrcMer, poor l« loealioD, ko Bureau de rAeadrmie Ruvalc de Musique, eue GraDge-DalcIiêre, llôlel Choiaeul. Inus leajonw. de II ^ beow».

AFFICHE DE « BENVENUTO CELLINI », tirée des Archives de l'Opéra.

Premier Opéra, que d"exhaler sa bile et de remplir toute une correspondance imaginaire, entre le musicien Alfonso délia Viola et Benvenuto Cellini, de fines allusions à la composition de son propre Requiem et aux rapports qu'il entretenait avec l'administration des Beaux-Arts pour l'exécution de cet ouvrage-; mais, une fois passé ce plaisir éphémère, il laissait tomber la plume et reculait devant la besogne écœurante des simples comptes rendus. Dans le premier feu de la fièvre musicale,

1. Il y a ici une erreur évidente et la plume a fourché : c'est Léon de Wailly qu'il faut lire au lieu d'Alfred de Vigny.

2. Cette nouvelle si bizarre fut publiée dans la Revue et Ga:(ette musicale des i" et 8 octobre iS3-j, et republiée ensuite dans les Soirées de Vorchestre. On trouvera dans le Berlio^ intime, as M. Hippeau, les renseignements les plus circonstanciés sur ce curieux épisode.

il avait bien essayé de donner deux mois pleins à la composition de Benvenuio, mais c'avait été impossible. Un jour qu'il était plongé dans l'abattement le plus profond, il voit entrer chez lui son ami Legouvé : celui-ci s'informe, apprend que Berlioz n'a même pas terminé le premier acte et qu'il ne trouve pas un moment pour s'en occuper ; alors, tout ému, tout confus lui-même, il offre au musicien désespéré une avance de deux mille francs qui le délivrera de tout souci matériel... Berlioz se jette en pleurant dans les bras de son ami, et vite il se remet au travail d'un cœur tout joyeux. « Mon opéra est fini, s'écrie-t-il au mois d'avril iSSy. J'attends que MM. Halévy et Auber veuillent bien se dépêcher de donner chacun un opéra en cinq actes dont la mise en scène (d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien. » 11 faisait erreur à son détriment, car ni Guido et Ginepra ni le Lac des fées ne devaient être joués avant Benvenitto : les trois opéras prévus lors de la signature du traité avaient déjà vu le jour; seulement le directeur, qui différait le plus possible, avait résolu de reculer Berlioz après Halévy; bien plus, il n'aurait pas mieux demandé que de le sacrifier aussi à Auber. Berlioz fit-il agir ses amis puissants auprès de Duponchel, Auber ne fut-il pas prêt, hypothèse invraisemblable, ou bien est-ce vraiment le succès récent du Requiem qui arrangeait ses affaires et le poussait vers l'Opéra, toujours est-il qu'on décida d'expédier Benvenuto avant le Lac des fées. Cette fois Berlioz avait décidément le dessus.

« Nous aurons bientôt un opéra de Berlioz, écrivait Henri Heine au printemps de iSSy. Le sujet est un épisode de la vie de Benvenuto Cellini : la fonte du Persée. On attend quelque chose d'extraordinaire parce que ce compositeur a déjà fait de l'extraordinaire. La tournure de son esprit le porte au fantastique, allié non à une tendre naïveté, mais à une sentimentalité de passion. Il a une grande affinité avec Gozzi et Hoffmann. Son extérieur annonce déjà quelque chose. Il est dommage qu'il ait fait couper sa monstrueuse chevelure antédiluvienne, toison hérissée qui se dressait sur son front comme une forêt primitive sur une roche escarpée. C'est ainsi que je le vis pour la première fois, il y a six ans, et que je le verrai toujours dans ma mémoire. C'était au Conservatoire et l'on y exécutait une grande symphonie de sa composition, bizarre œuvre de ténèbres, éclairée de loin en loin par une robe de femme d'un blanc sentimental qu'on y voit flotter çà et là, ou par un éclair sulfureux d'ironie. L'une des meilleures parties, celle du moins qui m'a frappé le plus, est un sabbat de sorciers, où le diable chante la messe, où la musique de l'église catholique est parodiée avec la plus horrible, avec la plus sanglante bouffonnerie.

ii3

C'est une farce où tous les serpents que nous portons cachés dans le cœur se redressent en sifflant de plaisir et se mordent la queue dans Temportement de leur joie. Mon voisin dans la loge, jeune homme conimunicatif, me montra Fauteur qui était au fond de l'orchestre et jouait les timbales, c'est là son instrument. « Voyez-vous dans Tavant- « scène, continua mon voisin, cette belle Anglaise ? C'est miss Smithson, « que les actrices françaises ont tant imitée. M. BerJioz est, depuis

LE PAPE OU LE CARDINAL (sERDa). (Costumes de Benvenuio Cellini, par M. Paul Lormier, aux Archives ctc l'Opcra.)

« trois ans, amoureux fou de cette dame, et c'est à cette passion que « nous devons la sauvage symphonie que nous entendons aujourd'hui. » Je vis en effet, à l'avant-scène, la célèbre actrice de Covent-Garden. Berlioz ne se cachait pas pour regarder sans cesse de son côté, et, chaque fois qu'il rencontrait ses yeux, il frappait les timbales comme dans un mouvement de rage. Miss Smithson est devenue depuis ]y[me Berlioz, et son mari s'est fait couper les cheveux. Quand, l'hiver dernier, j'entendis exécuter de nouveau sa symphonie, je le vis encore au fond de l'orchestre, à sa place, près des timbales ; la belle Anglaise

était encore à ravant-scène, leurs regards se rencontrèrent encore, mais il ne frappa plus avec autant de rage sur ses timbales. »

Henri Heine avait parlé trop vite et les répétitions de Benvemito ne commencèrent qu'un an plus tard, au printemps de i838. Un compte de dépenses, conservé aux Archives de TOpéra, place au 4 mai la première commande de costumes, et une note, inscrite au crayon sur la copie du livret, indique qu'il y eut en tout dix-neuf répétitions en scène, dont la première eut lieu le mardi 26 juin. Et presque aussitôt des rumeurs inquiétantes circulèrent hors du théâtre ; elles étaient colportées, amplifiées par les ennemis de l'auteur, et le public accueillait avec avidité tout ce qu'on débitait sur cet artiste excentrique, indiscipliné, tapageur, dont la musique et les écrits, l'esprit mordant, le nez crochu et la luxuriante chevelure avaient fait une sorte de personnage hoffmannesque et démoniaque. Ses rivaux étaient aux aguets ; la critique aiguisait sa plume, afin de le traiter, ce redresseur de torts, ce Don Quichotte musical, selon ses mérites, et des notes du genre de celle-ci se glissaient jusque dans le Monde dramatique, assez bien disposé cependant pour les tenants de la nouvelle école littéraire : « Benvemito Cellini augmentera-t-il les recettes en appelant la foule ? Nous saurons tout cela mercredi, car c'est mercredi le jour du jugement. En attendant, voici quelques indiscrétions de coulisses qui ne laissent pas que de donner de vagues soucis aux séides du système musical de l'auteur : Spontini assistait, il y a une semaine à peu près, à la répétition du premier acte, et il n'a pas admiré ! Ceux qui l'entouraient ont été aussi froids que lui'. »

Tandis que Berlioz semblait être entièrement absorbé par son Benvemito, il trouvait encore le temps de solliciter, de courir les bureaux et de faire agir ses amis pour obtenir une position fixe et lucrative. 11 ambitionnait d'être nommé professeur d'harmonie au Conservatoire et ne put y parvenir''. Repoussé de ce côté, il imagina de se faire

1. Voir, sur ces dispositions préventives de la presse et du public envers Berlioz, l'excellent travail de Michel Brenet : le Premier Opéra de Berlior^ {Courrier de l'Art, septembre 1886), qui nous a fourni des indications très exactes pour tout l'historique de Benvemito Cellini.

2. Berlioz, par la suite, attribua cet échec à l'opposition de Cherubini, très irrité du succès remporté à Lille par le Lacrymosa du Requiem et par la hâte qu'Habeneck avait mise à prévenir son jeune rival; Cherubini aurait refusé de l'accepter parce qu'il n'était pas pianiste et aurait fait nommer à cette place « un nommé Bienaimé, qui ne jouait pas plus du piano que lui ». L'histoire est amusante et racontée de la façon la plus drôle dans les Mémoires ; mais est-elle bien vraie ? Cette nomination était imminente dès le commeiicement de mars, et le festival de Lille eut lieu seulement à la fin de juin. Quant à Bienaimé, qui se présentait en concurrence avec Batton, c'était par lui-même un excellent musicien, maître de chapelle à Notre-Dame, déjii professeur au Conservatoire depuis quinze ou seize ans, ancien répétiteur de la classe de Kétis, et qui tenait depuis six mois la classe d'harmonie, en place de Rifaut; or, c'était précisément Rifaut, mort au mois de mars, qu'il s'agissait de remplacer. N'étaient-ce donc pas là des titres, et Bienaimé, quand même il n'aurait pas mieux joué du piano que Berlioz, ne devait-il pas faire un professeur d'harmonie autrement rassis que l'auteur du Requiem?

accorder un privilège de théâtre, et, au mois de juin i838, il était nommé directeur des Italiens pour la longue période de quinze ans. Mais il en devait être de ces fonctions comme de celles de directeur du Gymnase musical, qui lui auraient rapporté douze mille francs par année, et que cet « aimable petit M. Thiers lui avait fait perdre en refusant d'y laisser chanter des oratorios, des chœurs et des cantates, ce qui aurait pu faire du tort à TOpéra-Comique ». Il ne fut aussi directeur des Italiens que sur le papier ; dès qu'on apprit cette nomination, la presse opposante cria au favoritisme et répandit le bruit que si M. Bertin avait fait concéder un théâtre de musique à son feuilletoniste attitré, c'était pour que sa fille, M"^ Louise Bertin, pût faire exécuter à Ventadour les ouvrages qu'on lui refusait partout ailleurs. Cette accusation aurait dû tomber d'elle-même, puisqu'une clause du cahier des charges accepté par Berlioz interdisait formellement la représentation d'ouvrages d'auteiirs français sur le Théâtre- Italien ; mais les journaux avaient trouvé un trop beau sujet d'attaque pour s'arrêter devant une raison de ce genre, et le déchaînement fut tellement général que Berlioz dut renoncer de lui-même à son privilège. La première représentation de Bem>emito fut affichée pour le lundi 3 septembre ; mais dans la matinée, par suite d'une indisposition de Duprez, le spectacle fut changé et l'on joua à la place un acte du Philtre avec le ballet de la Chatte métamorphosée en femme. L'opéra de Berlioz fut retardé juste de huit jours et représenté le 10, devant une salle enfiévrée, hostile en majeure partie et contre laquelle les amis de Fauteur allaient avoir à soutenir une lutte incessante. On colportait dans les couloirs les bruits les plus défavorables : c'était de la musique absurde, savante peut-être, mais savante jusqu'à en être inintelligible ; l'auteur d'un pareil ouvrage était perdu à tout jamais ; il ne se relèverait pas d'une aussi lourde chute et cet échec serait le juste châtiment de son orgueil, de sa prétention à toujours innover. C'est Chaudes-Aiguës, dans l'Artiste, un des rares défenseurs de Berlioz, qui dépeint ainsi l'auditoire et qui continue en ces ternies : « L'œuvre était condamnée aux flammes avant que d'avoir été entendue. A telles enseignes que, depuis la première note de l'opéra jusqu'à la dernière, des messieurs que je n'ai ni ne veux avoir l'honneur de connaître n'ont cessé, dans divers coins de la salle, de se livrer aux plus ravissantes pasquinades, telles que vociférations sourdes, ou cris aigus, ou sifflets prolongés, ou exercices de ventriloque, le tout entremêlé d'éclats d'un gros rire... » Et celui-là n'inventait rien, car Berlioz écrit dans ses Mémoires : « On fit à l'ouverture un succès exagéré et l'on siffla tout le reste avec un ensemble et une énergie admirables » ; car le

compositeur Xavier Boisselot, gendre de Lesueur et tout acquis à Berlioz, qui s'était chargé de juger Benveniito dans la Galette jnusicale, est contraint d'avouer que la soirée avait été très orageuse et que l'opéra nouveau, comme toutes les œuvres qui remuent les idées et changent les habitudes, en soulevant d'un côté les applaudissements

les plus enthousiastes, n'avait trouvé de l'autre qu'indifférence et froideur, peut-être même dédain et mépris. Il tient cependant à établir que l'honneur du musicien est sorti sain et sauf de cette défaite et que l'auditoire a été surtout choqué par les allures nouvelles et cavalières du livret : « Certes, dit-il, la lutte a été vive et longue, mais les nombreuses beautés, les combinaisons savantes dont est remplie l'ouverture ; un finale, plusieurs chœurs, deux airs, un duo, un trio, ont donné raison au compositeur et finiront certainement par faire triompher toute la vigueur et la beauté de son talent. » L'horoscope était trop beau pour se réaliser de sitôt.

Le système adopté par les partisans du compositeur était précisément de faire retomber tout le poids de l'échec sur ce fameux livret, ce « vrai poème »

dont Berlioz était si fort épris naguère, et Jules Janin dit en propres termes, dans les Débats, que l'insuccès est imputable à de Wailly et à Barbier, qui ont bâti une pièce misérable et plaisante pour un artiste qui ne sait pas rire. Et tous les amis de Berlioz observèrent ce mot d'ordre, jetant à l'eau les deux malheureux librettistes pour sauver le musicien : Chaudes- Aiguës et Boisselot, Théophile Gautier à la Presse et le dévoué d'Ortigue, dans un gros volume qu'il publia tout exprès pour défendre

BENVENUTO CELLINI (dUPREZ) (Costumes de Boivennto Cellini, par M. P. Lormier.)

« Enfin, M. Berlioz a eu sa soirée,

Benvemito ', puis les rédacteurs de la France musicale, de la Quotidienne et des Débats. Mais ces zélés défenseurs étaient trop peu nombreux pour agir sur le public; de plus, ils savaient très bien que les détracteurs de Benpenuto se souciaient fort peu des deux poètes et n'en voulaient qu'au compositeur s'écriait méchamment la Repue de Paris » , et la Revue des Deux-Mondes, à son tour, par la plume d'Henri Blaze^, qui se vengeait de n'avoir pu collaborer avec lui : « La partition de M. Berlioz semble un défi porté aux lois essentielles de l'art... Qu'on nous dise à présent quels moyens ont manqué à M. Berlioz de se produire, quelle porte est demeurée close à la sollicitation persévérante du marteau d'airain de sa musique.

M. Berlioz a traversé déjà la salle des concerts qui suffit à Beethoven, l'église qui suffit à Sébastien Bach, le théâtre qui suffit à Rossini ; si M. Berlioz n'est encore ni Sébastien Bach, ni Beethoven, ni Rossini, à qui s'en prendre ? Est-ce la faute de l'indifférence dédaigneuse du public? Non, certes; de son mauvais goût peut-être, et peut-être aussi du mauvais goût de M. Berlioz ^ »

Après la première représentation, le directeur et les auteurs pratiquèrent vite de notables coupures pour alléger l'ouvrage et donner

1. De l'Ecole musicale italienne et de l'Administration de l'Académie royale de musique, à l'occasion de l'opéra de M. H. Berlio:{, par M. Joseph d'Ortigue ; à Paris. In-S» de xxn-347 pages, i83g.

2. Cet article : De l'École fantastique et de M. Berlio^, publié dans le nume'ro du i°'' octobre, est d'une violence au moins égale à tout ce que Scudo écrivit plus tard ; il serait édifiant de mettre en regard l'article que Blaze de Bury publia dans la même revue, après la mort de Berlioz.

3. L'article de Gautier, précieux entre tous pour Berlioz, esquissait pour la première fois un rapprochement sur lequel on est souvent revenu depiiis : « M. Hector Berlioz, réformateur musical, a de

Page 1