‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 21 sur 85 · FIERA MOSCA ( M A S S O L · texte numérisé non relu

FIERA MOSCA ( M A S S O L

(Costumes de Bcuvcniito Cellini, par M. P. Lormier.)

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satisfaction au a bon goût » du public ; les deux exécutions suivantes avaient produit meilleur effet, et certain journal exprimait déjà l'espoir que l'ouvrage se jouerait assez longtemps pour permettre aux gens impartiaux de l'étudier et de le comprendre, lorsque inopinément, après la troisième soirée, Duprez rendit son rôle et déclara ne pouvoir continuer. Il agit de la sorte, c'était bien évident, par dépit de voir tout le succès aller à M"'" Stoltz et Dorus-Gras, qui chantaient avec conviction les rôles d'Ascanio et de Teresa ; mais il prit prétexte d'un fâcheux accroc survenu par sa faute à la fin de cette représentation. Il s'attendait d'un moment à l'autre, explique-t-il dans ses Souvenirs, à être père pour la troisième fois, et comme il n'avait encore que des filles, il brûlait du désir d'avoir un fils ; il avait bien recommandé au médecin de venir lui porter la nouvelle au théâtre, et lorsque, de la scène, il aperçut le visage rayonnant de son ami qui l'attendait dans la coulisse, il perdit la tête de joie et s'embrouilla si bien dans cette « musique endiablée » qu'il ne put jamais s'y retrouver.

Berlioz, dans le premier moment, marqua moins d'emportement qu'on ne pourrait croire après une défaite aussi cruelle, et la lettre par laquelle il annonce à Ferrand son échec et l'abandon de Duprez est conçue en des termes très modérés; il se leurrait de l'espoir que son ouvrage allait bientôt reparaître et se jouer plus souvent avec Alexis Dupont qu'il ne l'aurait été avec Duprez'. a C'est là l'important ; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma partition se

grands rapports avec Victor Hugo, reformateur littéraire. Leur preniière pensée à tous deux a été de se soustraire au vieux rythme classique avec son 7-onron perpétuel, ses cliutes obligées et ses repos prévus d'avance ; de même que Victor Hugo déplace les césures, enjambe d'un vers sur l'autre et varie, par toutes sortes d'artifices, la monotonie de la période poétique, Hector Berlioz change de temps, trompe l'oreille qui attend un retour symétrique et ponctue à son gré la phrase musicale; comme le poète qui a doublé la richesse des rimes, pour que le vers regagnât eu couleur ce qu'il perdait en cadence, le novateur musicien a nourri et serré son orchestration ; il a fait chanter les instruments beaucoup plus qu'on ne l'avait fait avant lui, et, par l'abondance et la variété des dessins, il a compensé amplement le manque de rythme de certaines portions. L'horreur du convenu, du banal, de la petite grâce facile, des concessions au public, distingue également le musicien et le poète, encore pareils par l'amour exclusif de l'art, l'énergie morale et la force de volonté... » Bref, Gautier conférait officiellement à Berlioz ses lettres de noblesse romantique, en le louant d'avoir appliqué dans son art les principes de rébellion professés par le chef d'école, et d'avoir ainsi mérité d'être mis au rang des génies qu'on avait traités d'abord de disciples en révolte, brisant les faux dieux de l'Empire, au rang de Lamartine et de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et d'Alfred de Musset, d'Alfred de Vigny, de Devéria, d'Eugène Delacroix et de Louis Boulanger.

I. Il n'en avait rien marqué, mais son ressentiment n'en était pas moins vif. « Lisez donc les Débais d'aujourd'hui dimanche, écrivait-il à Ferrand le 22 septembre iSSg ; vous verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'f/H débutant. Cela vous fera rire. » C'étaient des conseils qu'il donnait au ténor Masset, qui venait de débuter avec succès dans la Reine d'un jour, conseils imités de ceux que Don Quichotte donne à Sancho, devenu gouverneur de Barataria, mais conseils d'une malice si fine qu'on se douterait difficilement qu'ils visent Duprez. Mais son morceau capital contre le ténor déserteur est l'étude astronomique : Révolution d'un ténor autour du public, où sa victime est reconnaissable à chaque ligne (on y retrouve d'ailleurs les conseils qui s'adressaient à Duprez sous le nom de Masset), étude insérée au tome II du Voyage musical en Allemagne et en Italie {1844), puis dans les Soirées de l'orchestre (iS55).

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défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de décembre, et vous Jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que c'est bien. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des Francs-Juges et du Roi Lear. Elle a toujours été chaudement applaudie. C'est la question du Freischut{ à l'Odéon qui se représente ; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant moins excentrique et plus large que Weber. J'ai fait une ouverture de Rob-Roy, qui m'a paru mauvaise après l'exécution ; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont l'ensemble était, selon moi, également mauvais ; je l'ai brûlée aussi. Il y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des Francs-Juges que j"ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai : « Cette « partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux « œuvres d'art », vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me croyez. La partition de Benvenuto est dans ce cas. »

Pauvre Berlioz, qui se figurait qu'Alexis Dupont allait apprendre en dix jours le rôle de Cellini ! Il fallut bien trois mois pour que cet artiste en vînt à bout, et, lorsqu'on fut à même de rejouer cet opéra, le public l'avait oublié et ne désirait nullement l'entendre : on redonna trois fois le premier acte avec un ballet ; puis, comme les recettes étaient toujours mauvaises, on le raya de l'affiche après l'avoir annoncé une dernière fois, le 3 mai i83g, sans le jouer'. Mais un homme assistait à ces représentations tronquées, qui en conserva le souvenir le plus vivace et qui, treize ans plus tard, devait évoquer triomphalement Benvenuto sur une scène étrangère, à Weiniar. C'était l'ami dévoué de Berlioz, Franz Liszt, qui, ne pouvant alors le servir que de la plume, exaltait la gloire du musicien sifflé dans une de ses Lettres d'un bachelier en musique, l'identifiait tour à tour avec Cellini et avec Persée : « Honneur à toi, Berlioz, car toi aussi tu luttes avec un invincible courage, et si tu n'as pas encore dompté la Gorgone, si les serpents sifflent encore à tes pieds en te menaçant de leurs dards hideux, si l'envie, la sottise, la malignité, la perfidie semblent se multiplier autour de toi, ne crains rien, les dieux te sont en aide; ils t'ont donné, comme à Persée, le casque, les ailes, l'égide et le glaive,

I. Voici quelles furent les recettes de Benvenuto Cellini, d'après les registres des Archives de l'Opéra : Première représentation, le lo septembre i838 : 5,949 fr. 40. — Deuxième, le 12 septembre : 2,733 fr. 20. — Troisième, le 14 septembre : 2,g23 fr. 20. — Quatrième, le 1 1 janvier 1839 : 2,947 fr. 10. — Cinquième (le i" acte avec la Gipsy), le 20 février : 4,426 fr. 80. — Sixième (le i" acte avec la Gipsy), le 8 mars : 3, 126 fr. — Septième (le i" acte avec le Diable boiteux), le 17 mars : 4,i53 fr. 20. Ces chiffres sont ceux de la recette journalière à la porte, en dehors des abonnements. En ce tcmps-lk, la recette au bureau variait entre 7 ou 8,000 francs, chiffre dont on approchait un jour avec Guillaume Tell ou qu'on dépassait un autre soir avec les Huguenots, et 4 ou 5, 000 francs, produits tantôt par la Juive, tantôt par le Philtre et la Sylphide. Les recettes de Benvenuto Cellini étaient donc généralement inférieures à celles du répertoire courant; c'était la disparition forcée à bref délai.

c'est-à-dire Ténergie, la promptitude, la sagesse et la force. Combat, douleur et gloire, destin du génie ! ' »

Berlioz, en annonçant à Humbert Ferrand la ruine des espérances qu'il avait fondées sur Benrenuto, parlait en artiste qui savait n'avoir rien sacrifié de son idéal et qui, beaucoup plus tard, pourra se rendre

justice avec une simplicité d'autant plus touchante qu'elle est plus rare chez lui. « ... Il y a quatorze ans, dit- il dans un passage des Mémoires, que j'ai été ainsi traîné sur la claie à l'Opéra ; je viens de relire avec soin et la plus froide impartialité ma pauvre partition, et je ne puis m'empêcher d'y rencontrer une variété d'idées, une verve impétueuse et un éclat de coloris musical que je ne retrouverai peut-être jamais et qui méritaient un meilleur sort. >' Berlioz, ici, se jugeait bien et discernait nettement les qualités qui faisaient le prix de sa partition : l'abondance des motifs, la chaleur de l'idée mélodique, la véhémence et le brillant de l'inspiration. Quant au livret, il était revenu de son premier enthousiasme et, sans se déjuger d'une façon formelle, il ne réprouvait pas non plus l'avis de ses défenseurs, qui reportaient tout le poids de l'insuccès sur la pièce :

« Le travail de Barbier et de Wailly, à en croire même nos amis communs, ne contient pas les éléments nécessaires à ce qu'on nomme un drame bien fait. Il me

I. Cet insuccès ne désarmait pas les ennemis de Berlioz, et la Caricature provisoire, en novembre i838, le harcelait de la plume et du crayon; elle publiait la caricature ci-contre, accompagnée d'un article signé L. H. (Louis Huart), qui passait alors pour un modèle de littérature légère :

« Voici le célèbre musicien au talent ébouriffant et à la chevelure ébouriffée, à qui nous devons la

partition charivarique dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler dans la société. M. Berlioz, dit Hector, ou M. Hector, dit Berlioz, nous apparaît sous le double aspect de compositeur et de critique; d'une main, Hector se livre à une mélodieuse harmonie en frappant sur l'instrument musical désigné

BERMARDINO, CHEF D ATELIER |FERD. PREVOT). Costumes de Benvcnuto Cellini . par .M. P. Lorraier.

plaisait néanmoins, et je ne vois pas encore aujourd'hui en quoi il est inférieur à tant d'autres qu'on représente journellement. ■» Cette opinion moyenne est assez près de la vérité ; car ce livret de Beiwenutn, avec un sonnet en guise de préface, avec des titres inusités en tète de chaque partie : Lundi gras. Mardi gras. Mercredi des Cendres, n'était ni meilleur ni pire que tant d'autres. L'action ne présentait pas grand intérêt, mais elle amenait quelques scènes dramatiques, et offrait à un musicien du tempérament de Berlioz des tableaux brillants et animés à mettre en musique; après tout, c'était bien à prendre en considération.

Cellini le dissipateur, Cellini, l'amant de toutes les filles, est, par un contraste essentiellement romahtique , amoureux jusqu'à la folie d'une adorable enfant, Teresa, la propre fille du trésorier du pape, le seigneur

par les cuisiniers sous le nom de chaudron ; et, de Tautre main, Berlioz rédige pour le Journal des Débats un feuilleton, dans lequel cette même musique est qualitie'e du sobriquet d'admirable ! En même temps, M. Hector Berlioz, semblable à l'homme-orchestre qui parcourt les rues de Paris, souffle à la fois dans un cor de chasse, un cornet à pistons, un ophicléide, un trombone, pendant que le public

re'pond sur le même ton à l'aide d"une cle' parfaitement forée. Hélas! voyez un peu l'instabilité' des choses humaines ! On prépare une parade magnifique au théâtre de l'Opéra (monument national, rue Lepelletier, la troisième porte à gauche, au fond de l'allée) ; la France lui accorde huit cent mille francs de subvention pour monter ladite parade ; on charge le musicien le plus célèbre... du Journal des Débats d'en composer la musique; on prodigue des trésors de poésie, on emprunte un sac de farine au directeur des Funambules, on jette de la poudre aux yeux des acteurs et aux yeux du. public, et tout cela finit par une symphonie horriblement /flwteJii'çKc' Le public d'aujourd'hui a un goût bien dépravé ! «

BERLIOZ I. H O M M E (Benjamin, Caricalwc yrorisoi

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