‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 23 sur 85 · BENVENUTO CELLINI · texte numérisé non relu

BENVENUTO CELLINI

La Faille du Persée.

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HECTOR BERLIOZ i23

Tatitre capucin, vont pour enlever Teresa, tout à coup, deux autres moines, absolument pareils, Fieramosca et son ami le spadassin Pompeo, veulent entraîner aussi la jeune fille ; les rapières sortent du fourreau, Ascanio croise le fer avec Fieramosca et Cellini avec Pompeo, qu'il couche à terre d'un coup mortel. Balducci, les gardes, le peuple accourent au bruit de la lutte et se jettent sur le meurtrier ; mais, à l'instant même, retentit le canon du fort Saint-Ange : c'est la fin du carnaval; c'est l'heure précise oii toutes les lumières, tous les moccoli doivent s'éteindre. Il fait subitement nuit noire. Les amis de Cellini bousculent les sbires, qui le laissent échapper ; Ascanio entraîne Teresa, et Balducci, trompé par le déguisement de Fieramosca, le fait arrêter : « C'est le meurtrier, crie la foule, écharpez-le ; c'est le pénitent blanc ! »

Teresa, guidée par le fidèle Ascanio, s'est réfugiée dans la demeure de Cellini; mais l'artiste n'a pas reparu. Un cortège de pénitents passe dans la rue en psalmodiant des litanies, auxquelles Ascanio et Teresa joignent leurs prières pour Cellini ' ; mais le voilà qui survient, la robe encore ensanglantée. Il retrace à ses amis toutes les émotions de la nuit précédente, et sa fuite, et son évanouissement dans la rue, et son heureuse chance de rencontrer des pénitents auxquels, grâce à son costume, il a pu se joindre. Il a fini son histoire; alors Ascanio, discret, se retire afin que Cellini puisse échanger doux aveux et tendres promesses avec Teresa ; mais ce dialogue amoureux est subitement coupé par l'irruption de Balducci et de Fieramosca, qui viennent réclamer, l'un sa fille, l'autre sa fiancée : nouvel esclandre et nouveaux cris, interrompus par l'entrée du cardinal Salviati, pour lequel Cellini devrait avoir déjà fondu le Persée-. Balducci et Fieramosca se jettent à ses genoux, réclamant justice contre le ravisseur de Teresa ; mais le cardinal ne pense qu'à la statue annoncée et paraît beaucoup plus irrité de la paresse du sculpteur que de ses déportements ; il décide qu'un autre aura l'honneur de terminer le chef-d'œuvre. A ce coup, Cellini ne se sent pas de colère ; il va pour briser son moule et s'arrête aux cris du cardinal, qui lui concède un dernier délai : que Cellini se décide à tenter l'épreuve et qu'il réussisse, alors son crime lui sera remis et il épousera celle qu'il a ravie ; s'il échoue, il sera pendu.

I. Berlioz ne s'cst-il pas, ici, ressouvenu de l'impression qu'il avait ressenlie au pays natal, à peine âgé de seize ans, en entendant passer la piroccssion des Rogations, et n'a-t-il pas, visiblement, voulu rendre l'effet de cette mélancolique psalmodie, qu'il avait si bien décrit par la plume au chapitre XL de ses Mémoires?

, 2. Dans le projet primitif, ce cardinal, dont il n'a jamais été parlé, était le pape en personne. Cette modification, qui dut se faire au dernier moment, est prouvée par les mentions qui se trouvent sur les projets de costumes, conservés aux Archives de l'Opéra île Pape, un garde du pjpe, un valet du pape) ; il n'y est jamais question ni de cardinal ni de camerlingue.

Rendez-vous est pris pour le soir même à l'atelier que Ton a bâti tout exprès pour Cellini, dans le Colisée. Et, tandis que les ouvriers se remettent tristement à la besogne en chantant un refrain de mauvais augure, le sculpteur voit entrer Fieramosca flanqué de deux spadassins; celui-ci vient le provoquer en duel, et Cellini court au rendez-

BALDUCCl (DÉRIVIS).

[Costumes de Benvcnulo Cellini, par M. Paul Lormier.)

vous, malgré les supplications de Teresa. Mais Fieramosca ne voulait que Téloigner, afin d'avoir le champ libre et d'essayer de corrompre ses ouvriers; mal lui en prend, car ceux-ci, croyant qu'il a tué leur maître, le veulent jeter dans la chaudière : heureusement que Cellini rentre à temps pour le sauver, sous condition qu'il aidera lui-même à la fonte et travaillera de la sorte au succès de son rival, car l'heure décisive a sonné. Le Colisée est plein de monde ; Rome entière assiste

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à répreuve solennelle et la réussite en paraît d'abord certaine ; mais voilà que des cris retentissent : « Du métal ! du métal ! » Cellini, éperdu, lance ses ouvrages les plus précieux dans la fournaise... La chaudière éclate, un nouveau chef-d'œuvre apparaît aux yeux émerveillés de la foule : on acclame Tartiste de génie. Balducci et Fieramosca eux-mêmes le pressent dans leurs bras, Taccablent d'éloges.

ASCANIO (m""-' STOLTZ). TERESA ( M'"" DORUS-GRAS).

(Costumes de Benvcnitlo Cellini. par M. P.iul Lormier.)

« Il réussit, je l'avais dit ! » clament-ils, et Benvenuto, traduisant la secrète pensée du musicien, murmure avec un profond dédain : « C'est à qui sera le plus lâche, maintenant ! « Cellini a créé une œuvre immortelle; il a conquis sa bien-aimée, et le cardinal, fidèle à la parole donnée, unit les deux amoureux, tandis que les ouvriers, pour célébrer le triomphe du maître, entonnent de nouveau leur hymne aux maîtres ciseleurs.

M. Xavier Boisselot, tout en se défendant d'avoir aucune compétence littéraire, remarque assez justement que ce livret est traité à la manière italienne, et que les scènes, légèrement indiquées, semblent avoir été tracées vaguement pour laisser toute latitude au musicien. L'intérêt, si l'on peut employer ce mot, repose sur le revirement qui s'opère chez Benvenuto, lorsqu'on veut lui enlever l'honneur de fondre le Persée. Sous cet affront suprême, le débauché, le ferrailleur disparaît; le créateur de génie se réveille et termine enfin le chef-d'œuvre auquel sa vie de paresse et d'orgies l'empêchait de travailler. Le contraste entre le libertin et l'artiste, la noble incarnation de ce « sacripant de génie », comme dit Berlioz, voilà sûrement ce qui le séduisit dans ce personnage ainsi posé à la façon romantique. A cette époque de sa vie, il fallait que Berlioz s'identifiât avec les héros qu'il se proposait d'évoquer par la musique; or, cet artiste, enlevant la jeune fille qu'il aime et l'obtenant en légitime mariage au prix d'un chef-d'œuvre, n'était-ce pas l'exacte évocation de sa propre existence et des difficultés qu'il avait dû. vaincre avant de conquérir Ophélie au prix de la Symphonie fantastique? Aussi, s'il avait été frappé par les mémoires plus ou moins dramatisés de Benvenuto, dès son séjour en Italie, il dut s'éprendre encore plus de ce sujet après sa rentrée en France, après son mariage, et lorsqu'il vit quelle tournure prenait ce poème entre les mains de collaborateurs, auxquels il avait eu soin d'indiquer les épisodes les plus favorables, selon lui, pour l'inspiration musicale. Un tel livret devait donc l'enchanter; mais ce contraste entre les deux aspects de Cellini, si marqué qu'il fût d'un acte à l'autre, offrait peu d'intérêt pour le public qui n'avait pas les mêmes raisons que Berlioz de sympathiser avec ce ravisseur de filles, et qui pensait, par gros bon sens, que l'intéressante Teresa ne coulerait pas de longs jours heureux avec un tel mari. Quatre ou cinq années plus tard, si les auditeurs de tempérament peu romantique avaient eu l'idée de poursuivre l'analogie et de vérifier leurs craintes instinctives, ils auraient vu qu'elles étaient singulièrement fondées et que l'événement avait dépassé leurs prévisions.

La partition de Benvenuto, de l'avis de M. Boisselot, se fait remarquer par une pensée originale, une forme sévère, un style chaud et coloré, et ces trois qualités constituent, aux yeux du musicien critique, l'art et les moyens par lesquels il se manifeste, soit l'imagination, la science et l'individualité. On ne comprend guère, aujourd'hui, qu'il ait pu se trouver tant de gens pour nier à Berlioz ces qualités si éclatantes ; encore moins comprend-on qu'un opéra aussi scrupuleusement coulé dans le moule ordinaire, avec cavatines, romances, points d'orgue,

allégros à roulades et reprises des motifs amenés d'une façon presque enfantine ', ait tellement choqué les habitudes du public. Cela prouve au moins qu'en ce temps, comme au nôtre, on Jugeait de tout sur l'étiquette. Autant Berlioz, dans ses œuvres de concert, montrait de mépris pour les formes consacrées, les brisait au gré de son caprice et heurtait ainsi de front les goûts routiniers des auditeurs pris en masse, autant, dès qu'il abordait le théâtre, il se montrait respectueux des conventions scéniques, pour la coupe des morceaux et le style vocal. Néanmoins, il gardait la même spontanéité mélodique, la même indépendance orchestrale, de façon que le plan purement conventionnel des morceaux, le retour régulier des motifs, formaient un contraste absolu avec la nouveauté des combinaisons rythmiques et harmoniques qui donnent à l'instrumentation de Berlioz tant de vie et de couleur. C'est par là seulement que la partition de Benvemito pouvait blesser les spectateurs de l'Opéra, infiniment plus nombreux et moins musiciens que le public habituel des concerts, et qui, ne connaissant Berlioz que de renommée, le considéraient comme un révolutionnaire, un barbare en musique, un contempteur de tous les génies antérieurs. C'est par là seulement qu'on peut expliquer l'insuccès de cet ouvrage, insuccès d'autant plus immérité qu'il y avait largement là de quoi charmer un auditoire non prévenu.

En dehors même des ornements vocaux, des traits vocalises, prodigués dans le rôle de M'"" Dorus-Gras et qui lui valurent un grand succès après l'exécution de sa cavatine avec allegro final, que de phrases mélodiques d'une clarté parfaite,

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