‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 30 sur 85 · LKS SALTIMBANQUES, PAR DAUMIER · texte numérisé non relu

LKS SALTIMBANQUES, PAR DAUMIER

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(Charivari, 5 avril 1843.)

diligence, avait donné son vrai nom ; M"*" Recio, au reçu de la lettre, courut au bureau, sut dans l'instant pour quelle ville il était parti et se lança à sa poursuite. Hiller, apprenant à son tour le départ de la chanteuse, en avisait Berlioz — un peu tard — et quelques jours après il recevait une lettre de M'" Recio, qui le félicitait ironiquement

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de son zèle, et au milieu de laquelle Berlioz, assez penaud, avait ajouté deux lignes de sa main : a On n'a été ni attrapé, ni rattrapé ; mais on s'est trouvé réunis ' ». Berlioz était parti de Francfort avec un grand mal de gorge et il arriva plus malade à Weimar, où Chelard et I.obe l'attendaient avec impatience. En sa triple qualité d'artiste, de compatriote et d'ancien ami, Chelard s'occupa très activement d'organiser le concert dans la salle du théâtre, accordée par l'intendant, baron de Spiegel ; un nombreux orchestre était mis à la disposition de Berlioz, et comme tout le monde, à Weimar, avait entendu déjà plus d'une fois le Roi Lear, cette ouverture et la Symphonie fantastique, par contre-coup, furent reçues avec force applaudissements et valurent à l'auteur les compliments de la cour : beau succès officiel en résumé, mais rien qui pût faire prévoir la faveur insigne dont Berlioz allait jouir à Weimar, grâce à l'apostolat de Liszt, ni la chaude et réconfortante admiration que les souverains enthousiasmés lui devaient marquer durant ses derniers jours.

De Weimar, sa route était toute tracée vers Leipzig. Il hésitait cependant à s'y rendre, ne sachant trop dans quels termes il était au juste avec Mendelssohn, qui exerçait dans cette ville une sorte de dictature musicale ; peut-être même aurait-il rayé Leipzig de son itinéraire si Chelard, qui connaissait bien Mendelssohn, n'eût vivement combattu ces craintes. Berlioz écrivit alors une. lettre à Mendelssohn pour lui annoncer sa venue, et, quelques jours après avoir reçu une réponse pleine d'effusion, il débarquait à Leipzig ; il courait aussitôt voir la salle si réputée du Gewandhaus, et tombait précisément au milieu d'une répétition générale de la Nuit de sabbat. A la fin, les deux anciens amis s'abordèrent avec élan ; bien plus, Berlioz transporté, dit-il, par l'audition de cette cantate, pria Mendelssohn de lui remettre en souvenir la baguette dont il s'était servi pour battre la mesure, et, dès le lendemain, ils échangeaient leurs bâtons de commandement". Ce n'était là qu'une démonstration facétieuse; mais, plaisanterie à part, Berlioz rencontra dans Mendelssohn et dans le maître de concert, David, le célèbre violoniste, une obligeance, un dévouement

1. Kûnstlerleben, de Ferdinand Hiller, résumé par M. E. Hippeau dans Berlio^ intime. — Plus haut, à la page 52, dans la noie où il est déjà parlé de cet ouvrage, il faut rétablir un mot et lire : « la publication des spirituels souvenirs {Kûnstlerleben} d'Hiller, etc. »

2. Le bâlon donné par Mendelssohn à Berlioz est maintenant au musée du Conservatoire, à Paris. Berlioz l'avait légué, avec beaucoup d'autres, à son exécuteur testamentaire, M. Edouard Alexandre, qui l'offrit à Pasdeloup en 1S84, ^ l'occasion de son festival de retraite au Trocadéro. Pasdeloup ne l'accepta que comme un dépôt, dit-il alors dans une lettre, et promit de le faire remettre au musée du Conservatoire après sa mort, ce qui a eu lieu. C'est une simple baguette assez mince, de 32 centimètres de long, recouverte d'une peau de gant cousue, devenue jaune et sale à l'user. Berlioz a inscrit au milieu, à l'encre, cette mention déjà effacée aux trois quarts et qu'on a bien du mal à déchiffrer : Bâton de Mendelssolin échangé par lui eontre le mien, 3 février 1843. H. Berlio^.

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infatigables pour l'aider à préparer son concert. Malheureusement, il commit l'imprudence d'augmenter un peu l'orchestre, en portant le chiffre des violons de seize à vingt-quatre, ce qui donna prise à la critique : en vérité, n'était-il pas bien présomptueux à ce nouveau venu d'exiger plus de musiciens qu'il n'en fallait pour exécuter les chefs-d'oeuvre de Mozart et de Beethoven? Impossible, en revanche, de trouver un cor anglais, un ophicléide, une harpe ; si bien qu'au concert Mendelssohn dut figurer, tant bien que mal, la partie de harpe sur le piano ; mais, en dépit de ces légères lacunes, l'exécution fut excellente après deux répétitions seulement. Tous les morceaux : le Roi Lear, les Francs-Juges, la Symphonie fantastique et la Rêverie pour violon, jouée par David, furent très applaudis, mais aussi fort discutés, et la polémique était tellement violente entre les journaux que Berlioz, à ce qu'il assure, aurait pu se croire encore à Paris.

Sur le conseil de Mendelssohn, il avait accepté de faire exécuter une de ses œuvres dans un concert au bénéfice des pauvres, qui devait avoir lieu le 22 février ; mais il alla, dans l'intervalle, à Dresde, où l'intendant, baron de Lûttichau, l'avait engagé pour deux concerts, en lui promettant de mettre le théâtre entier à sa disposition. Il allait trouver là des ressources musicales telles qu'il n'en avait encore vu nulle part : orchestre excellent, musique d'harmonie, un soliste exceptionnel, le ténor Tichatschek et, par-dessus tout, un ami chaud, dévoué, énergique, en la personne de Charles Lipinski, le premier maître de concert ; il allait rencontrer aussi deux excellents maîtres de chapelle, également disposés à le seconder : Reissiger et surtout Richard Wagner. Le concert, si long qu'il fût avec le Roi Lear, la Fantastique, des fragments du Requiem et les deux derniers morceaux de la Symphonie funèbre, marcha dans la perfection, tant les exécutants se piquèrent d'honneur, par rivalité sourde avec ceux de Leipzig ; mais il fut de toute évidence, après ce nouvel essai, que la Fantastique, applaudie à Stuttgart, appréciée à Weimar, discutée à Leipzig et mal reçue à Dresde, heurtait par trop les préférences musicales de quantité d'amateurs en Allemagne, tandis que ces mêmes personnes, jugeant sur de simples fragments, marquaient une prédilection constante pour la Symphonie funèbre et le Requiem^. Le second concert fut peut-être encore plus heureux avec les scènes mélancoliques d'Harold, avec l'adagio, la scène du bal de Roméo et Juliette, avec la cantate du Cinq Mai, superbement dite par Wsechter, et dont le succès inattendu

I. La compagne acharnée de Berlioz prit aussi part à ce concert : « M"" Recio, qui se trouvait alors à Dresde, consentit très gracieusement à chanter deux romances avec orchestre, et le public l"en récompensa dignement. » Bon public !... Cette phrase d'une lettre à Ernst, dans le Voyage musical en Allemagne et en Italie, a été supprimée lors de la réimpression de ces lettres dans les Mémoires.

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décida Berlioz à la faire rechanter souvent en Allemagne. Le baryton Wcechter et le ténor Tichatscliek, qui avait très fidèlement chanté le solo du Sanclus, tels sont les chanteurs qui frappèrent le plus Berlioz à Dresde. Au contraire, il fut sensiblement déçu par la Schrœder- Devrient, dont il avait gardé si bon souvenir après l'avoir entendue à Paris dans Fidelio, dans le Freischi'iti, et il marqua un dédain complet pour la chanteuse légère, M"^ Wûst ; n'avait-elle pas, l'imprudente, éludé de chanter la cavatine de Beiwemito, sous prétexte que le texte était mal traduit, la musique mal appropriée à sa voix, et n'avait-il pas fallu se rejeter au dernier moment sur la femme du violoniste et maître de concert Schubert? Berlioz passa bien trois longues semaines dans cette ville, où tous les artistes semblaient heureux de lui venir en aide, et c'est seulement quand il en fut loin qu'il se lamenta d'être resté si longtemps à Dresde sans aller témoigner de sa profonde admiration à la veuve, aux enfants du grand Weber. Il ignorait, dit-il, on lui avait caché qu'ils habitassent en cette ville ; est-ce vraiment possible et peut-on croire un instant qu'on ne lui eût parlé ni de Weber ni de sa famille dans une ville encore toute pleine de son souvenir, au moment même où Richard Wagner organisait des concerts, provoquait des souscriptions pour y ramener triomphalement les cendres de son illustre prédécesseur ?

En retournant à Leipzig, Berlioz se faisait une fête d'y diriger, au profit des pauvres, le grand finale, avec choeurs, de Roméo et Juliette. L'exécution en avait été préparée au prix d'efforts persévérants : Mendelssohn s'était employé à mieux adapter la traduction allemande sur la musique ; lui-même, et David, et Berlioz, s'étaient multipliés pour faire répéter les différents groupes de choeurs; enfin, lorsque tout paraissait devoir aller à souhait, il fallut y renoncer au dernier moment par la faute d'un malheureux soliste, absolument incapable de chanter la partie du père Laurence, et qui grognait, de surcroît, chaque fois que la répétition s'interrompait à cause de lui. Vite, il fallut remplacer ce fragment par le Roi Lear et l'Offertoire du Requiem; on étudia ces deux morceaux dans la matinée et le soir l'exécution marcha sans le moindre accroc. Quelle joie alors pour Berlioz que d'être enfin sorti de peine et quelle satisfaction pour lui que d'avoir, le matin même, après la répétition, reçu ce bref et précieux compliment de Schumann : Votre Offertorium surpasse tout ! tandis que Mendelssohn ne paraissait attacher de prix qu'à certaine entrée de contrebasse, dans l'accompagnement de l'Absence ! Et cependant il ne lui tint nullement rigueur pour cette réserve affectée : « Mendelssohn a été charmant, excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait, écrivait-il à d'Ortigue

le 28 février 1843. C'est un grandissime maître : je le dis malgré ses compliments enthousiastes pour mes romances ; car des symphonies ou des ouvertures, ni du Requiem, il n'a jamais dit un mot. Il a fait exécuter ici, pour la première fois, sa Nuit de sabbat sur un poème de Goethe, et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. »

« LA BELLE ISABEAU », MELODIE DE BERLIOZ. Lithographie de Célestin Xanteuil sur le titre (1S44).

Le projet de Berlioz était de se rendre directement de Leipzig à Berlin ; mais, au moment de partir, il recevait une lettre de Meyerbeer lui conseillant de retarder d'un mois sa venue à Berlin, et d'aller auparavant à Brunswick, où il trouverait un orchestre d'honneur, où le souvenir des Francs-Juges et du Roi Lear, exécutés dès i83g, ne devait pas être entièrement effacé. Brunswick, en effet, était une des

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premières villes d'Allemagne oti sa musique eût pénétré ; mais, après un coup de surprise et un enthousiasme passager, les critiques de profession avaient repris le dessus, modifié Timpression du public et fait rayer ses ouvertures des programmes courants, en exploitant contre lui le surnom de « Beethoven français », dont ses amis de Paris l'avaient gratifié trop vite. Cependant les discussions et plaisanteries provoquées par ce titre ambitieux n'empêchaient pas Berlioz de compter encore nombre de partisans à Brunswick, et, dès son arrivée, il était reçu à bras ouverts par l'excellent violoniste Zinkeisen, il trouvait bon accueil auprès des frères Mûller, les incomparables interprètes des quatuors de Beethoven ; il était frappé du zèle des exécutants, très nombreux, qui, sans le prévenir, se réunissaient pour répéter entre eux les passages les plus épineux : aussi se décida-t-il à faire essayer par cet orchestre exceptionnel le difficile scherzo de la Reine Mab, qu'il n'avait encore osé donner nulle part en Allemagne. L'exécution en fut parfaite et le succès au moins égal à celui de l'ouverture de Benvenuto, d'Harold, de la fête de Roméo, des fragments du Requiem, et cela dès la répétition générale, à laquelle assistaient les connaisseurs faisant autorité. Quelle surprise aussi pour Berlioz quand, le jour du concert, il se voit forcé de prendre place au pupitre sous une sorte de berceau en feuillage ; quelle émotion lorsqu'à la fin de la séance, au bruit d'applaudissements frénétiques, il voit Georges Mùller s'avancer, les mains pleines de fleurs, et lui off'rir ces superbes couronnes au nom de la chapelle ducale ; quel triomphe enfin que ce grand souper, au milieu duquel, après chaque toast, après chaque discours, cent cinquante voix, basses, ténors et sopranos, entrant à la file, attaquaient en musique et soutenaient un hurrah de l'effet le plus grandiose ! On aurait dit quelque cérémonie religieuse, un choral en l'honneur de l'art et de l'amitié.

Une fois lancé vers le nord, Berlioz poussa jusqu'à Hambourg, et grande fut sa surprise en découvrant dans cette ville lointaine ce qu'il avait vainement cherché par toute l'Allemagne : un excellent harpiste et un vigoureux ophicléide ; mais toujours pas de cor anglais. A son grand étonnement aussi, la salle de théâtre qu'il avait vue vide aux représentations de la Flûte enchantée, de Moïse, etc., fut pleine le jour de son concert, dont Harold en Italie et le Cinq Mai, chanté par la basse Reichel, firent les principaux frais. Enfin, il touchait au but principal de son voyage, et le 28 mars il arrivait à Berlin, où Meyerbeer, tout récemment promu au poste de directeur général de la musique du roi, le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, lui donnait aussitôt toutes les facilités désirables pour organiser ses con-

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