‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 31 sur 85 · ROSSINI · texte numérisé non relu

ROSSINI

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PANTHEON MUSICAL. PAR J. TRAVIKS : LES PRINCIPAUX COMPOSITEURS EN 184.1

certs. 11 suit régulièrement les représentations de l'Opéra, où l'exécution d'Armide l'émerveille autant que celle du Freischïiti l'indispose ; il accepte une invitation à l'Académie de chant, où les grands ensembles de la Passion, de Bach, lui coupent la respiration ; il assiste à un concert de la cour, concert sans orchestre, où Meyerbeer tient le piano comme un simple accompagnateur ; enfin, il écoute, il apprécie, il admire les bandes de musique militaire organisées sous la haute direction de Wiprecht ; un beau jour, le prince royal l'invite à venir dans son palais, et tout à coup, derrière un rideau, éclatent les premières notes de l'ouverture des Francs- Juges, attaquée par plus de trois cents musiciens et menée jusqu'au bout avec une précision merveilleuse, une verve irrésistible... Et que fait-il entendre enfin dans ses deux grands concerts, pour lesquels iVIeyerbeer avait recruté tous les exécutants de renfort nécessaires ? Il arrive, après bien des peines, à exécuter les grands morceaux du Requiem, qu'il n'avait pas encore osé risquer en Allemagne, en plus de l'ouverture de Benvenuto, à'Harold, de Vlnvitation à la valse et du Cinq Mai, chanté par Bœtticher. Pour la seconde séance, il n'annonce pas moins de cinq morceaux de Roméo et Juliette, la Reine Mab comprise, et parvient, en deux répétitions, à les faire jouer d'aplomb. L'œuvre plut, mais déconcerta le public, encore que chaque morceau eût ses défenseurs : la princesse de Prusse tenait pour le scherzo, dont les sonorités bizarres l'avaient fort intriguée ; le roi, venu tout exprès de Potsdam, se montra charmé par la Fête chei Capulet, dont il demanda copie afin de la faire jouer par ses musiques militaires ; enfin, les musiciens de l'orchestre marquèrent une préférence unanime pour la scène d'amour. Et Berlioz, qui n'en revient pas, se pose avec inquiétude cette question : Les artistes de Berlin auraient donc la même façon de sentir que ceux de Paris ?

Si royalement traité qu'il fût à Berlin, il lui fallait pourtant revenir à Paris. Et déjà, dit-il, à une certaine agitation vague, à une sorte de fièvre qui lui trouble le cerveau, à l'inquiétude sans objet dont sa tête et son cœur se remplissent, il sent que le voilà rentré en communication avec le courant électrique de Paris. Il renonce pour cette fois à visiter Breslau, Vienne et Munich, il reprend le chemin de la France. Il ne s'arrête pas à Magdebourg et va droit à Hanovre où l'attendait Bohrer, le grand violoniste et l'admirable interprète de Beethoven, où régnait le célèbre compositeur Marschner, dont Berlioz ne put pas se faire entendre en français, où le prince royal, qui suppléait à la perte de la vue par la finesse de l'ouïe, lui fait de chauds compliments après le Cinq Mai. Vite en route pour Darmstadt. Il passe de grand matin à Cassel et se garde bien d'aller réveiller Spohr ; il rentre pour la

quatrième fois à Francfort, puis arrive à Darmstadt où son ancien condisciple de la classe de Lesueur, le concert-meister Schlosser, se faisait une joie de le recevoir. Là, le grand-duc se montre plus magnifique encore que celui de Weimar qui, seul jusqu'alors, avait laissé la recette entière à Berlioz : il alla jusqu'à l'exempter de toute espèce de frais. Le concert fut rapidement organisé, tant les musiciens apportaient de zèle aux répétitions, et différents morceaux de Roméo et Juliette, ainsi que l'indispensable Cinq Mai, chanté par Reichel, une ancienne connaissance de Hambourg, eurent un succès d'enthousiasme... Et quelques jours après, Berlioz rentrait en France : « Je viens, comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse ? Faut-il croire à ce qu'elle paraît contenir de favorable à mes vœux?... N'y a-t-il pas d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. »

C'est à la fin du mois de mai 1843 que Berlioz revint à Paris. Il se remettait d'abord à son interminable opéra de la Nonne sanglante ; il corrigeait son Traité d'instrumentation, que l'éditeur Schonenberger allait publier l'année suivante ; puis, sur la demande de l'empereur de Russie, il arrangeait les plains-chants de l'église grecque à seize parties, à quadruple chœur, en employant, c'était spécifié, les voix de contrebasses, très communes parmi les chantres russes. Entre temps, il était nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile et recommençait à donner des concerts, tout en formant de nouveaux projets de voyage. Il rêvait alors d'aller jusqu'en Danemark et priait Snel, par lettre du 3 décembre 1843, de lui envoyer des lettres de recommandation pour les autorités musicales des Pays-Bas, par où il devait passer pour gagner Copenhague. En attendant, il ne se reposait guère à Paris. Concert le dimanche ig novembre, au Conservatoire, avec le concours de Duprez qui chante pour la première fois, à Paris, cette mélodie de l'Absence dont Mendelssohn avait fait compliment à Berlioz; — concert le samedi 3 février 1844, à la salle Herz, où sa ballade à deux voix : Hélène, tirée <XIrlande, est mal chantée en chœur par les hommes, où l'ouverture du Carnaval de Rome, récemment composée sur le saltarello du carnaval, dans Benvenuto, est exécutée pour la première fois et redemandée avec transport ; — concert spirituel le samedi saint 6 avril à l'Opéra-Comique et réaudition de cette ouverture ; — en mai, concert aux Italiens, où Liszt a la part prépondérante, et dont Berlioz rendit compte lui-même avec une adresse extrême en ne soufflant mot de ses propres compositions, en ne parlant que des solistes et en terminant de la sorte : « Quant à lui, quant à M. Berlioz, chef d'orchestre, il a toujours l'air de mauvaise humeur et

nous avons vu le moment où il allait jeter son bâton à la tète de deux dames, fort respectables cependant, qui causaient assez haut dans une seconde loge d'avant-scène pendant Texécution de la marche de Harold.

« LE CHASSEUR DANOIS », MELODIE DE BERLIOZ. IJthographie de Céleslin Nameiiil sur )c titr; (iS^5).

Ne Yoilà-t-il pas en effet un beau sujet de colère! et peut-on exiger d'une salle entière une attention absolue quand il ne s'agit pas d'écouter un ballet? Il y avait en outre plus de dix minutes que ces bonnes dames n'avaient rien dit, et le silence était profond partout ailleurs... En somme, c'est une splendide soirée où tout le monde a dû trouver son

lyo HECTOR BERLIOZ

compte, les artistes, le public, les auditeurs attentifs, les vieilles femmes bavardes et les marchandes de fleurs. Quant aux compositions de mon ennemi intime, j'ai déjà dit que je n'en dirais rien. Cependant... Eh bien, non! tant pis, que le diable l'emporte ! ' »

11 y avait, cette année-là, aux Champs-Elysées une grande Exposition des produits de l'industrie; elle allait fermer à la fin de juillet et le bâtiment élevé tout exprès devait être immédiatement démoli. Berlioz, aussitôt qu'on avait parlé de cette Exposition, et non pas seulement au dernier moment, avait eu l'idée de transformer la rotonde centrale, une fois qu'on aurait retiré les machines exposées, en une immense salle de concert où l'on pourrait donner le i""" août un festival monstre de musique sérieuse, et, le lendemain, un grand concertpromenade de musique légère. Il s'entendit pour cela avec Strauss, le chef d'orchestre des bals à la mode, et, grâce à la protection des Bertin, on obtint l'autorisation du préfet de police, Delessert, qui l'avait d'abord refusée par crainte de rassemblements trop nombreux, de manifestations anti-gouvernementales-. Berlioz, une fois nanti de la permission, prit toutes ses mesures en conséquence, engagea à peu près tous les instrumentistes et choristes disponibles de Paris, et adressa un chaleureux appel aux chanteurs les plus réputés, les priant de venir se joindre à ces masses chorales pour les guider de l'âme et de la voix ; bref, il réunit de la sorte un personnel de plus de raille exécutants, dont quatre cents voix. Ce concert, donné le i^' août, fut exclusivement composé de morceaux qu'on pût jouer par grandes masses, sans aucun soliste : ouvertures de la Vestale et du Freischïtt:^, Marche au supplice de la Fantastique, Apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale, chœur de VAntigone, de Mendelssohn, — en remerciement de son bon accueil à Leipzig, — chant national de Charles VI, Bénédiction des poignards et, tout au milieu du programme, une composition nouvelle de Berlioz sur des paroles d'Auguste Barbier : Hymne à la France, dont le finale : Dieu protège la France, souleva des tempêtes d'applaudissements. Le public, attiré par d'énormes affiches

1. Au mois d'août 1844, Berlioz faisait paraître chez Lahitte son premier ouvrage en deux volumes, intitule' : Voyage musical en Allemagne et en Italie; et, l'année suivante, le prince de Hanovre envoya à l'auteur, pour lui. marquer tout le plaisir qu'il avait prisa le lire, une grande médaille d'or avec cette inscription : Nec aspera terrent. Ces deux volumes, outre le récit de son séjour en Italie et de son voyage en Allemagne, qui venait de paraître aux Débats, renfermaient ses principales études ou fantaisies déjà publiées au Correspondant, à la Galette musicale et aux Débats. Plus tard, lorsqu'il annula cet ouvrage et en refondit la matière, toute la partie ayant trait à sa biographie ou à ses voyages prit place dans ses p&nuào-Mémoires, et les articles de critique ou de fantaisie furent distribués dans les Soirées de l'orchestre, les Grotesques de la musique et A travers chants.

2. La demande d'autorisation à la police pour donner une fête du 3 au 6 août remonte au mois de mars 1844, et, dès le 25 juin, Berlioz écrivait à Strauss pour lui dire de commencer les répétitions. Ces renseignements, fournis par M. Hippeau, prouvent doublement que ce festival du i" août n'eut absolument rien d'improvisé.

qui lui promettaient un chiffre formidable d'exécutants, avait pris d'assaut la salle de l'Exposition. Malheureusement le concert-promenade du lendemain absorba les bénéfices et, tout compte fait, Berlioz tira de cette entreprise colossale un bénéfice net de 800 francs, qu'il employa à voyager pour se remettre et calmer sa surexcitation nerveuse. Il alla passer un mois à Nice : il se plongea dans la mer, il fit de longues excursions dans la campagne environnante et jouit avec délices d'un calme enchanteur ; puis, quand il vit sa santé remise et sa bourse vide, il reprit tristement le chemin de Paris.

Au commencement de 1845, Berlioz trouvait enfin ce qu'il cherchait depuis bien longtemps : un très grand local où donner des concerts réguliers dans lesquels ses propres ouvrages alterneraient avec ceux d'autres compositeurs vivants et des maîtres consacrés de l'art musical ; seulement, ce local avait le grave inconvénient d'être situé dans un quartier désert, tout au bout de la ville. C'était le Cirque-Olympique, aux Champs-Elysées, que le nouveau propriétaire, alléché par la recette du festival donné dans le local de l'Exposition, entreprit de convertir pour l'hiver en salle de concert. Conformément au désir de Berlioz, un plancher pour l'orchestre couvrait toute la piste centrale et se prolongeait d'un côté en une grande estrade pour les chœurs, de l'autre en une petite tribune où se plaçait le chef d'orchestre avec les solistes , qui regardaient ainsi l'orchestre et les chœurs , cinq cents exécutants pour le moins, au lieu de leur tourner le dos. La saison devait être de quatre concerts, un par mois, et le premier eut lieu le dimanche 19 janvier. Outre les morceaux qui faisaient toujours le fond de ses programmes : Carnaval romain, fragments du Requiem, Hymne à la France, Berlioz y donna la première audition d'une ouverture écrite au cours de son récent voyage dans le Midi et qu'il intitulait : la Tour de Nice, en souvenir de son gîte d'oiseau de proie, une vieille tour adossée au rocher des Ponchettes et d'où la vue s'étendait à l'infini sur la mer. Cette composition, qui n'eut pas de seconde audition, fut presque aussitôt anéantie par l'auteur qui n'en a jamais sonné mot. Dans le second concert, donné le 16 février, une place considérable était attribuée à Félicien David avec un mauvais chœur de janissaires, avec tout le Désert ', et le pianiste Léopold de Meyer exécuta sa Marche marocaine avec un bruit effroyable, quoiqu'il fût tombé

I. Berlioz alors protégeait visiblement Félicien David, et il avait salué l'apparition du Désert, en décembre 1S44, par un article tout à fait hyperbolique. A rapprocher de ce passage d'une lettre à Adolphe Samuel (16 octobre i8i5), où il est aussi question du Désert : « ... David a donné deux concerts qui lui ont fait perdre 1,800 francs. On trouve maintenant cette musique enfantine;... le temps est un grand maître ; je ne sais comment on pourra lutter contre les enseignements de ce maître-lk

de voiture en venant au concert et qu'il eût un doigt d'abîmé : séance médiocre en somme, et dont il fallait vite effacer l'impression.

Heureusement que le troisième programme (16 mars) allait offrir un sérieux intérêt avec divers fragments d'opéras d'un compositeur russe, nommé Michel Glinka, qui venait d'arriver à Paris pour étudier notre musique, pour propager la sienne, et qui marquait une vive admiration pour Berlioz, entrevu par lui naguère à la villa Médicis, chez Horace Vernet : un rondo de la Vie pour le Tsar, chanté en russe par M"^ Soloviewa, du théâtre de Saint-Pétersbourg, et des airs de danse sur des thèmes du Caucase, extraits de l'opéra Rousslan et Lioiidmila. Le rondo parut assez agréable, par la fraîcheur de la mélodie, et fut redonné au dernier concert (6 avril), tandis que les airs de danse, très colorés, disait-on, mais trop pleins d'imprévu, de vague, furent rayés du programme et remplacés par la Marche marocaine, de Léopold de Meyer, que Berlioz venait d'orchestrer avec un brio étourdissant. Mais le grand, l'indiscutable succès, fut encore à ce concert, comme aux précédents, pour le Dies irœ et le Tuba minun du Requiem, que Berlioz avait dû faire figurer sur tous ses programmes, et maintenir sur le dernier pour répondre au désir exprimé par le duc de Montpensier'. Succès pour Berlioz et succès pour Glinka, grosse perte d'argent pour Franconi, tel fut le résultat des quatre grands concerts du Cirque, après lesquels Glinka écrivait à son ami Nestor Koukolnik : « Non seulement j'ai entendu de la musique de Berlioz dans des concerts et même dans des répétitions, mais je suis entré en relations étroites avec ce compositeur, à mon sens le premier de notre époque (dans son genre, bien entendu), et je suis devenu son ami, autant que c'est possible avec un caractère aussi excentrique que le sien. Or, voici mon opinion à son sujet. Dans le domaine de la fantaisie, personne n'a des inventions aussi colossales ; et ses combinaisons ont, entre tous leurs mérites, celui d'être entièrement nouvelles. Largeur dans l'ensemble, abondance dans les détails, tissu harmonique serré, instrumentation puissante et inouïe jusqu'à ce jour, tels sont les caractères de la musique de Berlioz. Dans le drame, entraîné par son tempérament fantaisiste, il sort de la situation, manque de naturel et tombe dans le faux-. »

Berlioz et Glinka partirent de Paris presque en même temps, vers

1. Peu de temps après, quatre numéros du Requiem étaient exécutés à Saint-Pétersbourg, dans un concert au profit de l'hôpital des enfants, où M"'° Viardot chantait en russe une scène de Glinka, et ce nouveau succès de Berlioz excitait encore le désir qu'on avait de le voir là-bas diriger sa messe et ses dilïérentes symphonies; c'est du moins ce que disait la Galette musicale en date du 8 juin 1845.

2. Micliel Ivanovitch Glinka, d'après ses mémoires et sa correspondance, par Octave Fouque (Heugel, 1880). Voir aussi le long feuilleton que Berlioz consacra à Glinka dans le Journal des Débats du 17 avril 1845, et qui fut réimprimé, sous forme de brochure, en Italie, à l'occasion des représentations de la Vie pour le t^ar, à Milan, au théâtre Dal Vcrme, en 1S74.

le mois de juin ; celui-ci allait en Espagne et celui-là se rendait simplement à Marseille afin de s'y reposer au soleil et de se retremper dans la mer. Il le disait du moins ; mais le but sérieux de ce voyage était d'organiser, à Marseille et à Lyon, deux grands concerts, qui lui payeraient ses frais de déplacement. Pour Marseille, où il avait conclu affaire avec le directeur du théâtre, il n'eut qu'à se féliciter de l'orga-

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