‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 33 sur 85 · VOYAGE EN AUTRICHE, EN BOHÈME ET EN HONGRIE LA DAMNATION DE FAUST · texte numérisé non relu

VOYAGE EN AUTRICHE, EN BOHÈME ET EN HONGRIE LA DAMNATION DE FAUST

Aïs Berlioz était toujours tourmenté du démon des voyages. Deux mois de repos à Paris, de repos ou plutôt de ce qu'il appelait son travail de galérien, de « feuilletonage », et le voilà qui reboucle sa valise, cette fois pour un grand voyage en Autriche, en Bohême et en Hongrie. Il tirait droit sur Vienne où il arrivait le 3 novembre 1845, en pleine saison des concerts, à un moment 011 quantité d'artistes étrangers se pressaient dans cette ville : il y rencontrait Liszt, les violonistes Ernst et Molique, le harpiste Parish-Alvars, le pianiste Dreyschock, célèbre par sa main gauche ; il y retrouvait aussi le jeune Félicien David, qui plaisait beaucoup dans les salons par son air doux et langoureux. Les journaux s'occupèrent bientôt également des deux musiciens français : ils étaient d'ailleurs bons amis, se soutenaient l'un l'autre et se montraient ensemble dans les concerts, où leurs figures si caractérisées excitaient la curiosité la plus vive. Aussitôt que leur arrivée avait été connue, un entrepreneur de concerts, orné d'une bosse énorme, était venu proposer ses bons offices à David, et comme celui-ci semblait hésiter : a Acceptez donc, lui dit son ami, il y aura du moins un chameau dans votre Désert ». Berlioz, lui, n'avait pas besoin de pareil intermédiaire, car il trouvait à Vienne quantité d'artistes, d'amateurs déjà familiarisés avec sa musique, et pour ses concerts il s'entendait facilement avec Pockorny, le nouveau directeur du théâtre an der Wien, où il dirigeait une première séance le 16 novembre, à midi : l'ouverture du Carnaval romain fut bissée avec enthousiasme et l'excellente basse Staudigl remua tout l'auditoire en chantant le Cinq Mai.

Deux autres concerts, donnés les 23 et 29 novembre, à la même heure, accrurent encore la popularité de son Carnaval qu'on exécuta bientôt dans les réunions populaires des faubourgs, dans les « salons de conversation », et ne firent qu'aviver la polémique autour de son nom : critiques fort vives d'un côté, enthousiasme forcené de l'autre, à ce point que beaucoup de dames, non contentes de lui jeter des

lyô HECTOR BERLIOZ

fleurs, portaient des bracelets, des bagues, des boucles d'oreilles, ornés de son portrait, des bijoux à la Berlio{. Dans un banquet solennel, organisé le 1 1 décembre pour célébrer sa naissance, le baron de Lannoy lui off'rait, au nom de ses admirateurs, un magnifique bâton de mesure en vermeil, et David, après le repas, chantait avec extase la romance des Hirondelles, et V Hymne à la nuit du Désert ; Tempereur lui faisait remettre cent ducats (près de 1,200 fr.), avec un compliment aussi flatteur par l'intention qu'inattendu dans la forme : « Vous direz à Berlioz que je me suis bien amusé » ; enfin, ne lui proposait-on pas le poste de directeur de la chapelle impériale en remplacement de Weigl, qui venait de mourir ? Mais il aurait dû toujours rester là-bas, sans même pouvoir venir en France une fois par année, et le sacrifice était trop dur : « J'ai fait à ce sujet, dit-il à d'Ortigue, une curieuse découverte : c'est que Paris me tient tellement au cœur (Paris, c'està-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le cœur me manquer et j'ai compris le supplice de la déportation. »

Berlioz se prodiguait, se montrait fort aimable à Vienne envers tous les artistes. Après un grand festival organisé par la Société des Amis de la musique, il leur adressait, le 6 décembre, une lettre de félicitations dithyrambiques ' ; dans un concert du pianiste Dreyschock, donné le 16 du même mois, il conduisait son Carnaval romain et la célèbre cantatrice, M"" Treffz, répondait à cette politesse intéressée en chantant en français le Jeune Pâtre breton. Il avait d'abord dû partir au commencement de décembre, puis il était resté pour organiser un

I. Voici le texte intégral de cette lettre, qui n'a jamais e'té publiée nulle part. Elle a trait au festival donné, le ii novembre, dans l'immense salle du Manège impérial, en présence de la cour, et dont le programme était composé d'œuvrcs de Haydn, de Mozart et de Beethoven :

« A Messieurs les membres de la Société des Amis de la musique.

« Messieurs, je ne dois pas quitter Vienne sans vous dire l'impression profonde que m'ont fait éprouver vos fêtes musicales du Manège. C'est assurément une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de connaître jusqu'à ce jour.

« La majesté de l'ensemble, la puissance des masses, dans cette pompeuse exécution des trois grands maîtres allemands, n'empêchaient jamais d'apercevoir le vif sentiment harmonique dont les divers groupes de l'orchestre et des chœurs étaient animés, et l'intelligence qui les guidait au milieu des difficultés les plus redoutables. 11 est à peine croyable que cette réunion colossale de mille exécutans ait été formée presque entièrement d'amateurs ; et ce fait seul, en constatant les richesses vocales et instrumentales qu'elle possède, suffirait pour assurer à Vienne la suprématie musicale sur toutes les capitales de l'Europe.

« De pareilles fêtes sont dignes des jeux poétiques de l'antiquité; elles peuvent donner aux êtres, même les moins favorisés par la nature sous ce rapport, une idée de la grandeur de notre art et de l'élévation du but qu'il se propose.

« Recevez, Messieurs, avec l'expression de mon admiration pour votre œuvre, celle de ma haute estime et de mon dévouement.

« Vienne, 6 décembre 1845.

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