‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 34 sur 85 · HECTOR BERLIOZ EN 1S · texte numérisé non relu

HECTOR BERLIOZ EN 1S

Portrsit lilhographié fuit à Vienne par Prinzliofer.

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quatrième et dernier concert où l'on devait exécuter Roméo et Juliette en entier. Pour tous ses concerts, les prix ordinaires du théâtre étaient presque doublés et, au premier, la salle avait été prise d'assaut, tant on était impatient de le voir ; mais, aux deux suivants, l'assistance avait sensiblement diminué. Cette fois, en élevant toujours le prix des places, on fit beaucoup de réclame autour de Roméo; le pianiste Fischhof en publia, dès le 25 décembre, une analyse, afin d'attirer le public ; si bien que le vendredi 2 janvier 1846, dès midi, la salle du théâtre an der Wien était entièrement garnie d'une foule innombrable, où. l'on distinguait le prince héritier, l'archiduc François-Charles, et sa femme, l'archiduchesse Sophie. Le succès personnel de Berlioz fut des plus vifs, quoiqu'il eût laissé le chef habituel, Groidl, diriger l'orchestre, et, vers la fin de la séance, on voyait flotter dans la salle une poésie en son honneur, selon un vieil usage importé d'Italie et qui avait déjà presque disparu en Autriche. On applaudit très fort Staudigl, dans le Serment de réconciliation ; le contralto Betty Burry, le ténor Berhinger, eurent aussi leur part des bravos ; mais la symphonie elle-même était médiocrement goûtée et le critique Wiest, d'ailleurs favorable à Berlioz, écrivait que a pour comprendre cette œuvre, il faudrait bien connaître la métaphysique de Hegel' ».

Après comme avant Roméo, la presse viennoise demeura très divisée à l'égard de Berlioz. Certains journalistes le traitaient poliment de « maniaque » ; d'autres lui étaient nettement hostiles, mais sans nier son originalité ; un critique, ami des jeux de mots, disait : « Le Désert, de David, sera le dessert après le menu symphonique de ce toqué qui s'appelle Berlioz » ; et dans le nombre, à défaut de vrais enthousiastes, il se trouvait quelques juges bienveillants et raisonnables, Wiest, par exemple, qui publiait dans l'importante AUgemeine Tlieaterieitiing un « capriccio musical et critique » on se lisaient ces lignes : « Berlioz a goûté toutes les joies et toutes les amertumes de la célébrité. On lui a offert à Vienne un bâton d'argent doré et la critique l'a roué de coups de gourdin. Une grande exaltation dans les louanges et dans les blâmes ; nulle part un jugement franc et tranquille pour reconnaître son talent extraordinaire. Mais cela prouve la singulière valeur de l'homme... Partout où Berlioz arrive avec sa musique, surgit l'amour, mais aussi la haine... Berlioz est une sorte de levain

I. Le portraitiste Kriehuber a consacré le souvenir de la venue de Berlioz à Vienne et des artistes avec lesquels il frayait, par une belle lithographie, inconnue en France, oubliée en Allemagne et que nous sommes d'autant plus heureux de pouvoir donner ici, grâce aux indications de M. Oscar Berggruen. Dans cette composition, intitulée : Une Matinée clie:; Lis^t, le peintre lui-même, avec son album et son crayon, le violoniste Ernst assis dans un fauteuil, Berlioz et Czerny debout l'un près de l'autre, écoutent et regardent improviser F^iszt dont les yeux semblent demander au ciel l'inspiration.

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spirituel qui met en fermentation tous les esprits et tous les sentiments... Berlioz est un tremblement de terre musical, etc.. » Grillparzer, enfin, le célèbre auteur dramatique, aurait dit un jour : « Pour moi, Berlioz est un génie sans talent, David un talent sans génie ». Et ce mot résume à souhait les opinions de tous les critiques viennois de quelque valeur sur les deux musiciens français.

Mais ceux-là mêmes qui avaient traité le plus durement Berlioz, ceux qu'il qualifie dans ses lettres de « Charles Maurice viennois », l'avaient bien servi sans le savoir, car la violence de leurs attaques allait assurer son triomphe dans une ville qui était en rivalité musicale avec Vienne et qui lui témoigna, dès son arrivée, une sorte de furie enthousiaste. Il avait hésité cependant avant d'aller à Prague, que les Viennois lui représentaient comme un centre musical arriéré oix l'on ne faisait état que des morts, où l'on n'avait de bravos que pour Mozart. Mais le docteur Ambros, de Prague, un de ses plus chauds défenseurs, avait vivement combattu ces craintes et l'avait enfin décidé à venir juger par lui-même de leur inanité. Ce grand ami, qu'il n'avait jamais vu, eut bientôt fait de le présenter aux autorités musicales de la ville : à Kittl, directeur du Conservatoire, aux frères Scraub, maîtres de chapelle du théâtre et de la cathédrale, au maître de concert Mildner. Tous se mirent à sa disposition sans réserve, et si grand fut le succès de ses deux premiers concerts, dans l'un desquels il ne dut pas répéter moins de cinq morceaux, que le directeur du théâtre, Hofïmann, lui fit aussitôt de belles propositions pour le retenir à Prague un peu plus longtemps. Berlioz accepta : il donna d'abord un troisième concert le 27 janvier, puis deux autres encore et décida de terminer la série par une exécution complète, avec orchestre et chœurs, de Roméo et Juliette. Seulement, comme il fallait du temps pour que l'Académie de chant, composée de chanteurs amateurs et dirigée par Scraub jeune, apprît tous les chœurs, Berlioz, prévoyant un répit d'au moins deux mois, en profita pour redescendre à Vienne et de là gagner Pesth par le Danube : est-ce qu'on ne l'appelait pas du fond de la Hongrie en prose et en vers ' ?

Berlioz eut alors l'idée ou reçut le conseil (car l'histoire qu'il raconte est sujette à caution) d'emprunter à quelque vieil air national de ce pays le sujet d'un grand morceau capable de lui procurer bon accueil en Hongrie : il adopta le thème de Rakoczy, et composa sur cette donnée, dans la nuit qui précéda son départ, une marche à

I. A ce moment même paraissaient à Paris la grande partition et les parties se'pare'es de VEpisode de la vie d'un artiste, « cette œuvre capitale de Berlioz, depuis si longtemps attendue par toutes les sociiite's philharmoniques de France ». Voilà ce que disait un journal : il serait curieux de savoir combien de ces socie'tés philharmoniques si impaiientes essayèrent de jouer la S\-niflionic fantastique.

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grands développements. Cette entreprise parut d'abord singulièrement téméraire aux Hongrois, et Ton s'indignait qu'un étranger "eut osé s'attaquer à ce glorieux chant national ; au concert, le public, surpris d'entendre exposer piano un chant qu'on exécutait toujours fortissimo, demeura d'abord défiant et silencieux ; mais quels trépignements par toute la salle et quels cris à la fin, quelles acclamations couvrant tous les bruits de l'orchestre! 11 fallut recommencer sur l'heure; il fallut replacer et redire, à tous les concerts, la Marche hongroise ; enfin, quand Berlioz fut sur le point de partir, on le supplia de laisser en souvenir à la ville de Pesth ce précieux manuscrit : il consentit à s'en dessaisir, et c'est seulement un mois plus tard qu'il recevait en échange la copie qu'on en avait levée. 11 était alors à Breslau, où il donnait, le 20 mars, un grand concert dans la salle de l'Université, et où l'on insistait beaucoup pour le retenir ; mais il était bien trop pressé de retourner à Prague afin d'y diriger son Roméo et Juliette, car cette exécution devait l'édifier sur la valeur des changements qu'il avait opérés dans son œuvre : suppression d'un des deux prologues et raccourcissement de l'autre; suppression de la scène du tombeau, corrections importantes dans le scherzo, dans le grand finale et dans le récit du père Laurence où le baryton Stackaty ne pouvait manquer d'être admirable. En rentrant dans cette ville, il retrouva les chœurs parfaitement sus par l'Académie de chant, et ce respira, dit-il, en s'entendant pour la première fois exécuté par des choristes amateurs si différents des braillards de théâtres ». La répétition générale, fixée au i5 avril, et qui marcha à miracle, avec l'aide empressée de Liszt, fut suivie d'un grand souper au milieu duquel on ofî^rit à Berlioz, au nom de la ville de Prague, une superbe coupe en vermeil ; le concert public, donné le surlendemain, valut au grand musicien une dernière ovation, et, tout de suite après, Berlioz se séparait avec émotion de ses chers amis de Prague, qu'il avait failli ne jamais voir, qui l'avaient reçu en maître, en héros, et qui lui firent bien promettre de leur apporter la Damnation de Faust dès qu'elle aurait été donnée à Paris. De Prague, il courut à Brunswick, où on l'appelait à cor et à cri pour un concert fixé d'avance au 21 avril; puis il dut se promener, en touriste, en amateur, par toute cette terre d'Allemagne où il comptait tant de zélés défenseurs, car il ne rentrait à Paris que tout à la fin d'avril. Il y était depuis un mois environ, lorsqu'un beau jour il vit arriver chez lui un M. Dubois, envoyé par la ville de Lille. On allait, le 14 juin 1846, inaugurer le chemin de fer du Nord, et la municipalité lilloise avait pensé qu'un peu de musique ne gâterait pas la fête entre le banquet et le bal : on s'avisait, dit-il, de penser à lui comme

à un excellent digestif. Ce M. Dubois, homme persuasif à ce qu'il parait, venait lui demander d'écrire en deux temps une cantate dont Jules Janin avait déjà fait les paroles et qui s'appelait le Chant des

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