‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 35 sur 85 · UN CONCERT A MITRAILLE ET BERLIOZ · texte numérisé non relu

UN CONCERT A MITRAILLE ET BERLIOZ

Heureusement la salle est solije.., elle re'sisto 1 (Grandville, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, 184S.)

Chemins de fer ; on en avait besoin pour le surlendemain. Berlioz, devant une telle exigence... accepta; il écrivit les parties de chant en trois heures, et l'instrumentation la nuit suivante ; il accepta surtout

parce qu'on lui proposait d'aller conduire à Lille, en même temps, V Apothéose de sa Symphonie funèbre et triomphale. Il fut assez satisfait de l'effet de ce morceau, qui fut joué le soir sur la promenade publique par des musiques militaires. Quant au Chant des Chemins de fer., qu'il courut aussitôt après diriger à l'hôtel de ville, et qui lui valut les compliments officiels des ducs de Nemours et de Montpensier, présents à la fête, il s'en moque agréablement lui-même et ne lui prête aucune importance : il a fait cette besogne pressée uniquement comme il aurait tenu une gageure. Tel est du moins le sens de son récit; mais est-il bien prouvé qu'il fit si peu de cas de sa cantate, dont le motif essentiel est assez banal, c'est vrai, mais où la courte phrase en solo des basses et la mélodie religieuse à six parties sont tout à fait dignes de lui ' ?

A son retour de Lille, il dirigeait, le ig août, dans l'église Saint- Eustache, une exécution solennelle du Requiem^ avec quatre cent cinquante musiciens et chanteurs recrutés dans l'élite des artistes, dans les principales maîtrises de Paris, avec Roger pour chanter le solo du Sanctiis"; mais il ne pouvait tarder davantage et brûlait d'entendre une œuvre qu'il avait, dit-il, subitement conçue et réalisée au cours de son dernier voyage. Le sujet qui le passionnait alors et qu'il avait longtemps médité, sans savoir dans quelle forme et sous quel titre le traiter, était justement le premier qui l'eût séduit au beau temps de la jeunesse : c'était la légende de Faust. 11 avait d'abord rêvé d'en tirer, soit une composition symphonique, soit un ballet; et, dans le temps même où il composait de la musique sur les fragments versifiés par Gérard de Nerval, il écrivait à son ami de cœur : « Ecoutez-moi bien, Ferrand ; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir douter, que je deviendrai un colosse en musique; j'ai dans la tête, depuis longtemps, une symphonie descriptive de Faust qui fermente ; quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde musical ». Il manœuvrait alors pour faire exécuter à l'Opéra un ballet sur le même sujet, et, le 12 novembre 1828, il adressait une lettre impor-

1. Quelques semaines plus larJ, en même temps qu'il était nommé membre honoraire de la Société philharmonique de Vienne, il recevait une grande médaille portant d'un côté l'effigie du roi Louis-Philippe et sur le revers : Inauguration du chemin de fer du Nord : La ville de Lille à M. Berlio:{. Enfin, le 24 juillet 1846, l'Association des artistes musiciens donnait à l'Hippodrome, sous le patronage du duc de Montpensier, un grand festival militaire où la Symphonie funèbre et triomphale était exécutée par dix-huit cents musiciens — dix-huit cents!

2. Cette solennité avait été organisée en l'honneur de Gluck par l'Association des artistes musiciens, fondée depuis deux ans par le baron Taylor, et qui voulait prouver sa force de vie en protestant contre l'oubli où Gluck était tenu par l'administration de l'Opéra. Berlioz étant un des quarante-six premiers fondateurs de l'Association, le choix avait pu se porter sur son Requiem; cette cérémonie, où l'abbé Dcguerry, curé de la paroisse, officiait en personne, eut un retentissement dont le renom de Berlioz et le crédit de l'Association bénéficièrent beaucoup plus que Gluck ; on parla peu d'Armide et beaucoup du Requiem.

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tante à M. de la Rochefoucauld, son protecteur habituel ; il y exposait qu'un M. Bohain, auteur d'un ballet de Faust, reçu depuis deux mois par le jury de l'Académie royale de musique, avait bien voulu lui confier la composition de la musique, afin de le faire entrer de plainpied à rOpéra, et il énumérait tous les titres qu'il pensait avoir à cette faveur inespérée : il a mis en musique la plupart des poésies du drame de Gœthe, il a la tête pleine de Faust, et si la nature, écrit-il modestement, l'a doué de quelque imagination, il lui paraît impossible de rencontrer un sujet sur lequel il puisse se développer avec plus d'avantages '. Quoi qu'il en fût, ni le ballet, ni la symphonie descriptive de Faust ne purent aboutir, et lorsque le jeune enthousiaste eut satisfait son admiration pour Gœthe en publiant ses Scènes de Faust, il ne parut plus, de longtemps, y songer. Et cependant il y pensait toujours, il jetait même à l'occasion des fragments sur le papier ~.

Un beau jour, quinze ans plus tard, cette idée lui revient obstinément dans la tête au milieu de ses pérégrinations en Allemagne ; il s'en éprend avec sa frénésie habituelle, il décide d'en faire une grande composition pour chœurs et orchestre, un « opéra » comme il l'appelle, où il utilisera, non sans les retoucher, les huit morceaux de sa jeunesse, et le voilà qui, tout en roulant dans sa vieille chaise de poste, essaye de composer les vers destinés à la musique. Car il avait aussi résolu d'écrire et de rimer lui-même son livret, ce qui représentait un assez long travail ; les fragments de la traduction de Gérard de Nerval, qu'il avait déjà mis en musique, ainsi que deux ou trois scènes écrites sur ses indications par M. Gandonnière, avant son départ de Paris, ne représentant qu'une très faible partie de l'œuvre qu'il rêvait de produire. 11 ne voulait pas, bien entendu, dit-il, traduire intégralement, ni même imiter de loin le chef-d'œuvre de Gœthe ; il voulait seulement en extraire la substance musicale qu'il pensait y être contenue. Son idée était d'écrire un opéra qu'il destinait à l'Académie de musique, et dans une lettre datée de Breslau, le i3 mars 1846, il chargeait d'Ortigue de prévenir Dietsch, alors chef d'orchestre à l'Opéra, qu'il lui préparait de la besogne, avec un « grand opéra de Faust où il y aurait quantité de chœurs difficiles, à étudier, à limer avec soin ».

Le premier fragment de son canevas qu'il essaya de mettre en vers devint la célèbre strophe de V Ini'ocation à la Nature : Nature

1. Lettre résumée dans un catalogue d'autographes dressé par Laverdct (3o mars i863). ■ — Berlioz dit, dans ses Mémoires : « Ce fut pendant un voyage en Autriche, en Hongrie, en Bohême tien Russie, que je commençai la composition de ma légende de Faust... « L'erreur est manifeste, puisqu'il partit pour la Russie en 1847, après avoir fait exécuter la Damnation de Faust à Paris.

2. La preuve en est qu'au concert donné par Berlioz, le 3 février 1844, ^''"° Nathan-Treillet devait chanter, avec un air d'Alceste, « une nouvelle scène de Faust », et qu'elle fut empêchée de se rendre au concert par une indisposition que la Galette musicale, organe attitré du musicien, déplore amèrement.

immense, impénétrable et fière ; il fut très heureux d'avoir acquis la preuve qu'il pouvait se passer de collaborateur et se donna tout entier à ce double travail de poète et de compositeur, qu'il lui fallait mener de front pour aller plus vite. « Une fois lancé, dit-il, je fis les vers qui me manquaient, au fur et à mesure que me venaient les idées musicales, et je composai ma partition avec une facilité que j'ai bien rarement éprouvée pour mes autres ouvrages. Je l'écrivais quand je pouvais et où je pouvais, en voiture, en chemin de fer, en bateau à vapeur, et même dans les villes, malgré les soins divers auxquels m'obligeaient les concerts que j'avais à y donner. Ainsi, dans une auberge de passage, sur les frontières de la Bavière, j'ai écrit l'introduction : Le vieil hiver a fait place au printemps ; à Vienne, j'ai fait les scènes des bords de l'Elbe, l'air de Méphistophélès : Voici les roses, et le ballet des Sylphes. J'ai dit à quelle occasion et comment je fis en une nuit, à Vienne également, la marche sur le thème hongrois de Rakoczy. L'effet extraordinaire qu'elle produisit à Pesth m'engagea à l'introduire dans ma partition de Faust, en prenant la liberté de placer mon héros en Hongrie au début de l'action, et en le faisant assister au passage d'une armée hongroise à travers la plaine où il promène ses rêveries.... »

Et Berlioz, en parcourant la Bohême et la Hongrie, était toujours occupé de l'enfantement de son Faust. A Pesth, à la devanture d'une boutique brillamment éclairée, un soir qu'il s'était égaré dans la ville, il écrit le refrain en chœur de la Ronde des paysans ; à Prague, il se lève au milieu de la nuit pour noter un chant qu'il tremble d'oublier, le choeur d'anges de l'apothéose de Marguerite ; à Breslau, il compose les paroles et la musique de la chanson latine des étudiants : Jam nox stellata velamina pandit^ \ enfin, pour se divertir, peut-être aussi pour juger des chances de succès de son œuvre, il mystifie un peu ce bon public d'Allemagne et fait exécuter la ballade du Roi de

I. Ce renseignement est difficile à concilier avec celui que Berlioz donne dans un feuilleton des Débats (6 septembre 184(3) sur l'endroit et les circonstances où il a composé la chanson des étudiants. Il allait, dit-il, un dimanche du mois d'août, faire visite à Henri Heine et se dirigeait vers le faubourg Poissonnière, lorsque vint à passer près de lui un peloton d'infanterie, conduit par un sergent, et qui regagnait la caserne Poissonnière ; une douzaine de frères ignorantins marchaient derrière et semblaient rythmer leurs pas sur ceux des soldats. « Il faisait un temps superbe, e'crit-il ; les idées s'enchaînent quelquefois d'une façon bizarre. Le soleil me fait penser à la lune, les ignorantins à des étudiants allemands, le sergent à César, et me voilà oubliant Heine et saisi à l'improvisto par le rythme et la mélodie d'une chanson latine que j'ai eu la fantaisie de faire chanter à des étudiants dans la Damnation de Faust, espèce d'opéra que j'élucubre en ce moment. » Puis, le voilà qui, marchant d'un pas accéléré sur le rythme de sa chanson, gravit le faubourg et, suivant la foule, arrive à la gare du Nord, prend un billet, monte en wagon toujours chantonnant son refrain, le note à la hâte afin que le mouvement du train ne le lui fasse pas perdre, descend avec tout le monde, arrive dans un parc féerique, rencontre force amis ; Halévy, Dumas, Herz, voit un ballon qui s'enlève, etc. Tout cela en guise de réclame allègrement tournée pour des bals-concerts que le violoniste Haumann venait d'établir à ses risques et périls dans le parc d'Enghien.

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Thidé en la donnant comme une oeuvre inédite de l'auteur du Freischiït{, nouvellement découverte au milieu des papiers qu'il avait laissés. Les plus chauds partisans de Weber, les plus fins connaisseurs s'y

(I LA DAMNATION DE FAUST ». Lithographie de Sorrieu pour la partition d'orchestre (1S54).

laissent prendre, et quelques Allemands de la vieille roche insinuent poliment à Berlioz que jamais un Français n'écrirait une semblable mélodie : Weber seul, à les entendre, avait pu trouver ce chant gothique si simple, si coloré, si puissant. Et Berlioz de rire en les

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écoutant, comme il se riait ou rira des amateurs favorables, par ignorance, à la romance de Benpenuto, au choeur des bergers de l'Enfance du Christ, toutes gens qui se seraient signés d'effroi s'ils avaient appris le vrai nom de l'auteur'.

Au printemps, en rentrant en France, il était allé passer quelques jours dans les environs de Rouen, à la campagne du baron de Montville, et c'est là, paraît-il, qu'il écrivit le grand trio : Ange adoré dont la céleste image. Mais la majeure partie de l'œuvre, en fait, fut écrite à Paris, toujours à Timproviste, chez lui, au café, dans le jardin des Tuileries et jusque sur une borne du boulevard du Temple. Il ne cherchait pas les idées, dit-il, mais les laissait venir et elles se présentèrent dans l'ordre le plus imprévu. Enfin, quand il eut tracé l'esquisse entière, il se mit à retravailler le tout, à rechercher, à fondre les diverses parties avec une patience infatigable et à terminer l'instrumentation, qu'il s'était contenté d'indiquer en beaucoup d'endroits. Mais, lorsque le moment vint de faire exécuter cette composition considérable, il se trouva fort embarrassé : l'hiver était arrivé, la saison des concerts avait commencé au Conservatoire ; il ne pouvait donc obtenir la salle et, plutôt que d'attendre au printemps, il préféra s'adresser à Basset, directeur de l'Opéra-Comique, ne trouvant pas d'autre local disponible alors dans Paris. Il conclut avec lui moyennant la somme exorbitante de seize cents francs, recruta lui-même un orchestre et des chœurs, fit copier de ses deniers toutes les parties nécessaires , s'entendit avec trois excellents chanteurs de l'Opéra- Comique : Roger, Hermann-Léon et Henri, et choisit pour Marguerite M"^ Duflos-Maillard, qui n'était guère à la mode ; enfin, comme il ne s'entendait pas mal à jouer de la presse, il s'occupa de faire annoncer son concert dans les journaux par des notes fort alléchantes... Et les frais grossissaient toujours.

Finalement , l'exécution , d'abord fixée au dernier dimanche de novembre, fut reculée de huit jours : elle eut lieu, le 6 décembre, devant une salle médiocrement garnie, et dut être assez incertaine de la part de l'orchestre et des chœurs, car les défenseurs décidés de Berlioz, comme Maurice Bourges à la Ga{ette musicale, en profitent pour expliquer le peu de succès de l'œuvre par les défaillances des exécutants. Si l'orchestre et Jes chœurs étaient médiocrement sûrs de leur affaire , les interprètes ne comprenaient guère la musique à laquelle ils se trouvaient attelés, et Roger, de son propre aveu, remplit sa tâche en conscience et par amitié pour Berlioz, mais sans conviction, car il ne fut saisi par cette puissante création que lorsqu'il

I. Feuilleton du Journal des Débats, signé E. D. (lo décembre 1846.)

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