HECTOR BERLIOZ ^^^^^^H
célestes, — c'est-a-dire tous les sopranos et les ténors, plus deux ou trois cents enfants, — appellent au séjour des bienheureux la pécheresse repentie, sauvée de la damnation par la chasteté de son amour.
Le cruel échec de Faust fut sensiblement atténué dans la presse , à cause des solides relations que Berlioz avait su s'y créer, et les nombreux journalistes qui, tout en réprouvant ses tendances novatrices, n'étaient pas assez sûrs de leur fait pour le condamner ou bien qui tenaient à rester en bons termes avec lui, prirent beaucoup de précautions pour donner à leur jugement une forme bienveillante; ils s'efforcèrent de combiner l'éloge et le blâme à dose égale , afin de ne pas se brouiller avec Fauteur, tout en ménageant l'opinion régnante à son sujet. Bref, Berlioz reçut de ses confrères beaucoup d'eau bénite de cour ; mais tous ces compliments ne pouvaient prévaloir contre ce fait brutal, à savoir que le public, pris en masse, était toujours aussi indifférent à ses ouvrages et que ses tournées triomphales en Allemagne, en Autriche, en Bohême ne l'avaient nullement grandi dans son propre pays, ainsi qu'il aimait à se le figurer. Peut-être même lui avaient-elles nui dans une certaine mesure, et les éclats d'amis trop zélés, par exemple le solennel Salut à l'Allemagne, que lançait Antoni Deschamps pour remercier ce pays d'avoir consolé Berlioz des dédains de sa patrie, avaient dû plutôt écarter de lui les gens indécis ou timorés '.
La presse favorable à Berlioz offre ceci de particulier qu'elle va droit aux parties les plus belles, à celles que le public d'alors devait le plus réprouver et qui sont devenues les pages vraiment lumineuses de l'œuvre entière aux yeux de la postérité. Maurice Bourges, par exemple, à la Galette musicale, place au premier plan le monologue de Marguerite assise à son rouet, le dialogue amer de Faust et du démon, puis leur chevauchée fantastique à travers la nuit : voilà pour lui les sommets de l'œuvre. 11 admire autant qu'un autre et la Marche hongroise et la scène de la Pâque, il aspire les délicieux parfums du Concert des Sylphes et applaudit à la scintillante évocation des follets, il apprécie à sa valeur la chanson gothique, il est séduit par la phrase ravissante qui ouvre le duo de Faust avec Marguerite et découvre un tableau adorable de suavité mystique dans l'apothéose finale ; mais il en revient toujours à la Marguerite au rouet, bien plus touchante que celle de Schubert ; enfin il porte aux nues cette Course à l'abîpie, d'une horreur si magnifique, où l'orchestre pousse
I . Autant Berlioz était sensible aux critiques, autant il était reconnaissant des éloges, et, après cette bataille perdue, il écrivait à Téditeur Escudier pour le remercier d'un article qui l'avait littéralement ranimé : « J'étais malade, ajoutait-il en propres termes, des insultes qui m'ont été prodis^uées hier par des gens qui dissimulent mal leur rage. »
des gémissements , des rumeurs sinistres comme l'oreille n'en avait pas encore entendu : n'était-ce pas là le compliment qui devait le plus toucher Berlioz ? Le critique, en revanche, apprécie médiocrement le trio final de la troisième partie; il ne goûte pas les plaisanteries de Méphistophélès dans la sérénade, en accordant que la musique est vive et spirituelle ; il est choqué par les chansons de la Puce et du Rat, (c compositions secondaires, de la première jeunesse de l'auteur, qui jurent étrangement au milieu de tant d'inspirations neuyes, pleines de sève, de fraîche poésie » ; et surtout il reproche au musicien d'avoir négligé deux épisodes aussi pathétiques que ceux de l'église et de la prison. Mais pensez donc : traiter de chef-d'œuvre une cacophonie comme la Course à l'abîme et découvrir de l'expression dans le monologue insignifiant de Marguerite, quelle folie ! Placer Berlioz au-dessus de Schubert, quelle hérésie et quel blasphème ! A tout le moins, quelle nouveauté !
Nulle part, peut-être, on n'attendait plus impatiemment qu'en Bohême des nouvelles sûres de Faust. Vite, après l'exécution, Stephen Heller renseigna les amis de Berlioz par une longue lettre au docteur Ambros, où l'analyse proprement dite de la partition est précédée de considérations bien personnelles sur le talent du musicien cher à son cœur. D'après Heller, Berlioz est une nature d'artiste admirablement douée, et le seul reproche qu'on lui puisse adresser est celui qu'encourent tous les novateurs, à savoir le manque de mesure. C'est un croyant qui a beaucoup souff'ert pour sa foi musicale et qui, comme tous les persécutés, est devenu fanatique : il est certain, dit-il, que si la critique, au lieu de nier entièrement et de railler son talent, s'était contentée de lui montrer les dangers de sa tendance, Berlioz ne s'y fût pas abandonné avec tant de frénésie. Elle aurait dû l'adjurer de rester musicien avant tout, alors que son génie, au contraire, le poussait à vouloir tout étreindre et tout traduire ; en eff^et, il était naturellement porté à composer sa musique d'après un programme ; il en voulait un à tout prix; il ne chantait pas pour chanter, mais il se sentait d'abord frappé par une idée poétique ou philosophique, qu'il s'eflForçait après de rendre par les sons, et la valeur même de sa musique était subordonnée à la qualité du sujet. « Berlioz, poursuit-il en propres termes, est un grand compositeur plutôt au sens littéraire qu'au sens musical, et les inconvénients d'une telle manière de sentir éclatent d'eux-mêmes : le Berlioz musicien ne doit que trop souvent céder au Berlioz poète et penseur ; les plus belles, les plus nobles harmonies, sont alors rompues par un caprice du poète ; et cette intervention subite de l'élément extra-musical a toujours été le princi-
pal obstacle à Tintelligence de ses compositions. Sa riche fantaisie, son tempérament brûlant, une sorte d'inspiration fébrile, une ardeur effrénée pour tout sentir et tout embrasser, le beau et le laid, le sacré et le profane, tous ces efforts ont imprimé à sa musique un caractère aventureux qu'une telle nature pouvait seule lui donner. » Conclusion : le Faust de Berlioz renferme de grandes beautés et révèle une prodigieuse faculté d'invention ; mais, pour Heller, il n'est pas comparable à Roméo, qui demeure son oeuvre la plus parfaite, un chef-d'œuvre absolu.
De tous les articles, le plus hostile, le plus violent, le plus injuste devait être et fut en effet celui de Scudo. Cet intraitable ennemi de Berlioz laissa bien s'écouler quatre ou cinq mois avant de donner son avis, puis il le fit de façon tranchante et brève, en accouplant différents compositeurs : Onslow et Reber, Berlioz et F. David. Confuse ébauche d'un tableau pastoral qui aurait pu être agréable si le malheureux compositeur avait su son métier ; chœur dansé de paysans ayant de la rondeur, mais tournant court par suite de l'inhabileté de l'auteur à développer un motif; déchaînement effroyable de tous les instruments et de tous les timbres sur un rythme violemment accusé, avec ttne idée principale mal préparée, mal conduite, et couronné par l'amoncellement monstrueux des bruits les plus étranges, sous le titre de Marche hongroise; un chœur de la fête de Pâques manquant de développements et de nuances délicates ; farces lugubres que les chansons du Rat et de la Puce où l'auteur a perdu une belle occasion de donner une fois pour toutes le « sublime du grotesque » ; de charmants détails dans le morceau symphonique des Esprits de l'air, où le critique se plaît à signaler on ne sait quelle réminiscence du chœur céleste de Paisiello : Dormi, 0 cara ; rien de supportable dans la troisième partie que quelques mesures d'un menuet dansé par les Sylphes ; rien de plus étrange qu'une chanson du Roi de Thulé, constamment écrite, dit le censeur, sur les notes les plus élevées et les plus criardes de la voix de soprano (la plus haute est un fa!); une ballade de Marguerite au rouet qui ne deviendra jamais immortelle comme la poésie de Gœthe, ni populaire comme la musique de Schubert; tout ce qui suit, notamment V Invocation à la Nature, ne méritant qu'un dédaigneux silence; enfin une cavalcade infernale où le compositeur « a voulu très sérieusement imiter le bruit de deux chevaux noirs galopant à travers l'espace »;... voilà, réduit à ses données essentielles et plutôt atténué dans les termes, le jugement raisonné que Scudo porta bravement sur la Damnation de Faust et qui ffxa définitivement l'opinion d'une infinité de gens sur Berlioz *.
I. 11 était indispensable, dans un travail comme celui-ci, de résumer un tel article, si connu qu'il
D'ailleurs , ils étaient déjà renseignés sur son compte : est-ce qu'il pouvait rien sortir de bon de la plume de cet exalté, de cet excentrique; est-ce qu'il n'avait pas paru récemment un violent article, très développé celui-là, où le même critique exécutait sans pitié ce présomptueux novateur, mettait à nu ses billevesées littéraires et musicales, montrait le néant de ses productions, et prouvait clairement qu'il ne lui passait par la tète, au lieu d'idées musicales, que des chants inintelligibles ? Aussi les gens sages s'étaient-ils bien gardés d'aller entendre une nouvelle élucubration de cet esprit baroque, et comme ils avaient eu raison de ne pas se déranger ! Leur mentor musical le leur disait bien : Ce prétendu chef-d'œuvre était une outre gonflée de vent qu'il avait crevée d'un coup de plume et l'on ne savait, à présent, de qui rire davantage, ou de ce faux génie ou des amis qui le prenaient au sérieux.
soit, si souvent qu'on l'ait déjà cité ; mais on a pris grand soin de le faire de la façon la plus sommaire. Les personnes désireuses de connaître en entier ce morceau de critique auront toute facilité pour le retrouver soit dans la Revue des Deux-Mondes (i5 mai 1S47), soit dans le volume de Scudo : Critique et littérature musicales (\'° série), avec le fameux article : De l'influence du mouvement romantique sur l'art musical et du rôle qu'a voulu y jouer M. H. Dci lio:^, publié Cn 1846, avant la Damnation de Faust.