CONCERTS DE LA SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE, A PARIS
ERLioz Ta dit et redit : rien, dans sa carrière d'artiste, ne Ta plus profondément blessé que l'indifFérence inattendue du public en face de la Damnation de Faust. C'est que la déception fut d'autant plus grande, arrivant après les ovations de son voyage en Allemagne. Il était ruiné, de plus, endetté d'une somme considérable et sans moyen de se libérer. Tout à coup l'occasion de sortir d'embarras s'offrit à lui : il ne s'agissait que d'entreprendre un nouveau voyage musical, cette fois en Russie^ avec l'assurance d'y récolter beaucoup de roubles. D'où lui venait cette ouverture? Apparemment de Glinka, qui le considérait comme le premier musicien de l'époque et avait dû faire prévaloir cette idée en Russie, oi!i son mérite personnel et sa position de chef reconnu de l'école musicale russe donnaient un grand poids à ses opinions. Heureusement que les amis de Berlioz, M. Bertin, Adolphe Sax, le libraire Hetzel, etc., se mirent à sa disposition, si bien qu'une fois ses dettes payées, il partait de Paris le 14 février 1847 afin d'arriver là-bas pour le grand carême, époque où les théâtres ferment durant tout le mois de mars; et il s'en allait tout joyeux, car l'avant-veille il avait rencontré Balzac qui lui avait monté la tête en lui parlant de bénéfices fabuleux à réaliser, de cent cinquante mille francs tout au moins'.
Après quinze jours d'un voyage rendu très pénible par la neige et la bise, après quelques heures d'arrêt à Berlin où le roi de Prusse lui fit tenir une lettre de recommandation pour sa sœur, l'impératrice de Russie, il arrivait à Saint-Pétersbourg « tout ratatiné par le froid ». Le soir même , il était conduit par M. de Lenz chez les comtes Wielhorski, pour une soirée musicale, et liait connaissance avec le chef
I. La dédicace que Balzac a mise en tête de Ferragus, chef des Dévorants, et surtout la brièveté de cette de'dicace : A Hector Bcrlio:^, témoigne de l'estime et de l'admiration qu'il portait à Berlioz. Il est à remarquer en effet que cette formule si simple est celle qu'il emploie toujours pour les gens dont le génie ou le talent le captivent : Liszt, Lamartine, Hugo, Delacroix, Geoffroy Saint-Hilaire, etc., et qu'elle contraste avec l'emphase de ses autres dédicaces adressées à des princes ou à de faux grands hommes.
d'orchestre de TOpéra italien, Romberg, et le général Guédéonoff, intendant des théâtres impériaux. Sur Theure, on décida que son premier concert serait donné, le 3 mars, dans la salle de l'assemblée des Nobles et qu'on y chanterait les deux premières parties de la Damnation de Faust : n'avait-on pas pour les solos la basse Versing et le ténor Ricciardi, l'un chantant en allemand, l'autre en italien, sans que les Russes fussent autrement choqués de cet assemblage, et Berlioz n'aurait-il pas bientôt fait, Romberg aidant, d'obtenir toutes les permissions nécessaires ? Cependant, il était opportun de présenter le voyageur au public qui le connaissait très peu, de renommée, et
comme aucun écrivain n'était suffisamment renseigné sur sa vie et ses œuvres, ce fut Berlioz luimême qui rédigea une courte notice, aussitôt traduite et insérée dans plusieurs journaux. Cette réclame déguisée , honorée du titre d'autobiographie à la BibHothèque de Saint-Pétersbourg, était très habilement faite et très précise en peu de lignes; elle n'omettait aucune particularité propre à piquer la curiosité des gens les moins épris de musique et concluait en proclamant la « supériorité du compositeur, reconnue en France et par toute l'Allemagne, dans l'art si difficile d'organiser et de diriger de grandes exécutions musicales' ». Et par là-dessus, le prince Odoïewski, qui était alors un des principaux musicographes de la Russie, insérait, la veille même du concert, un grand article dans la Galette de Saint-Pétersbourg, où il portait Berlioz aux nues et qui se terminait habilement par ces mots : « Ajoutons qu'Hector Berlioz a été, dans l'Occident, l'un des promoteurs de la musique de Glinka. 11 a fait exécuter à Paris, dans ses célèbres concerts, plusieurs morceaux de la Vie pour le Tsar. Nous comprenons à merveille cet élan de Berlioz, qui a dû étonner à Paris, où la Russie
I. On la trouvera reproduite en entier dans l'excellente étude de M. Octave Fouque : Berlio^ en Russie, faisant partie de son volume : les Révolutionnaires de la musique (Calmann-Lévy, 1882). Les deux voyages en Russie sont racontés là dans les plus grands détails et d'après des papiers, des renseignements, des articles envoyés de Russie à l'auteur ; on ne peut donc mieux faire que de s'en rapporter à son travail, exact et intéressant, comme tous ceux qui sortaient de sa plume.