DEPART DE BERLIOZ POUR LA RUSSIE
Le mouvement d'oscillation que décrit la tête de M. Berlioz suffit pour trahir son origine hyperboréenne. L'été, on était obligé, à chaque instant, de lui verser des seaux de glace sur la nuque. Déjà on sentait l'ours blanc dans ses symphonies. (Charivari, 17 et iS février 18^7.)
n'est guère plus connue que la Chine : un grand talent est toujours compris par un autre grand talent. » L'affirmation est hasardée, mais elle était politique et porta coup.
Le concert eut lieu au jour dit, avec le Carnaval romain, les deux premières parties de Faust, la Reine Mab et TApothéose de la Symphonie funèbre et triomphale. Compliments de Tinipératrice, embras-
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« LE JEUNE PATRE BRETON », MELODIE DE BERLIOZ. Lithographie de Sorrieu sur le tilre du recueil : Fleurs des landes (iS5o).
sades de ses partisans, dix-huit mille francs de recette, sur lesquels douze mille de bénéfice net, rien ne manqua à ce début triomphal. Et aussitôt la pensée du voyageur de se tourner instinctivement vers la
France : a Ah! chers Parisiens », murniura-t-il d'un ton de doux
reproche et de regrets '. Dix jours après, Berlioz donnait un second
I. Le prince Odoïewski, débordant d'enthousiasme, entamait son compte rendu par cette apostrophe à Glinka : « Où es-tu, mon ami? Pourquoi ne te trouves-tu pas avec nous? Pourquoi ne
concert qui produisait d'assez beaux résultats ; puis, il partait pour Moscou , où il rencontra des musiciens de troisième ordre et des choristes exécrables, mais un public aussi ardent pour le moins que celui de la capitale : au bout de trois semaines, il quittait cette ville avec huit mille francs de bénéfice en poche et rentrait à Saint-Pétersbourg. Cette fois, il allait consacrer tout son temps à organiser deux grands concerts, non plus dans la salle des Nobles, mais au Théâtre- Impérial, afin de faire entendre aux Russes une grande œuvre en entier ; son choix se fixa sur Roméo et Juliette. Il réunit un nombre de voix formidable, il fit répéter tant et plus son orchestre et ses chœurs ; il eut le bonheur de trouver trois bons solistes : la basse Versing, M"''' Walcker, et un acteur nommé HoUand ; bref, « c'était impérialement organisé, dit Berlioz ; l'exécution devait être et fut merveilleuse ; je me la rappelle comme une des grandes joies de ma vie ». On connaît ce refrain ; le vrai est que ce concert du 23 avril, qui débutait par la symphonie cVHarold (sans V Orgie finale), avec Ernst comme alto solo, ne répondit pas à Fattente générale ; aussi, pour la dernière séance, fixée au 3o du même mois, Berlioz crut-il devoir renforcer le programme avec les fragments si souvent applaudis et toujours redemandés de la Damnation de Faust.
Les amateurs avaient donc médiocrement goûté la grande symphonie de Roméo ; ils étaient tout déroutés de ne trouver là ni une œuvre symphonique, ni une œuvre vocale, mais une composition procédant de deux genres jusqu'alors très nettement séparés. La critique, au contraire, avait unanimement approuvé ; mais certains journaux, tout en célébrant le génie de Berlioz, formulaient quelques restrictions, cherchaient à expliquer l'attitude réservée du public. Le rédacteur du recueil mensuel la Bibliothèque de lecture, entre autres, exprimait cette opinion que Berlioz avait employé des moyens musicaux insuffisants en prétendant traduire des situations tellement dramatiques avec les seules ressources de l'orchestre ; il s'étonnait aussi de la façon dont l'auteur avait cru devoir se servir des voix dans les passages où elles lui avaient paru nécessaires, et continuait ainsi : « Il arrive fort rarement que le chœur prononce les paroles d'une façon assez distincte pour permettre à l'auditeur de comprendre la marche de l'action ; puis, même en supposant cette heureuse chance réalisée, le public ne par-
partages-tu pas le plaisir et la joie de tous les nôtres? Berlioz a été compris à Saint-Pétersbourg! On a compris cette musique raffinée et contrc-pointée, malgré le fléau des cabalettes italiennes qui risquait d'abâtardir le goût slave... C'est avec la plus grande joie que j'ai constaté l'exaltation générale de notre public, dont la majorité entendait la musique de Berlioz pour la première fois. En vérité, il doit exister une sympathie particulière entre sa musique et le sentiment intime des Russes, potir qu'on puisse expliquer ce fait curieux. »
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viendra pas toujours à saisir ce qui, dans le prologue, doit se rapporter aux morceaux de la symphonie... Si Berlioz avait placé sa légende, non plus au début de Tœuvre, mais en tête de chaque morceau, il eût mieux atteint son but. C'est le système que Félicien David a suivi dans son Désert, et avec grand succès ; peut-être a-t-il été conduit là par l'exemple de Berlioz et de sa symphonie de Ro??îéo et Juliette. »
Après ces observations générales, le journaliste entrait dans l'analyse détaillée de la partition et tout lui paraissait admirable. Mais les réserves introduites au début de son article n'en répondaient pas moins au sentiment, je ne dis pas des artistes et des connaisseurs, très préoccupés en faveur de Berlioz, mais du grand public, que cette musique avait déconcerté tout d'abord ; il n'est pas bien sûr qu'en applaudissant très fort des créations si nouvelles, les personnes qui se pressaient à ses concerts ne le fissent beaucoup par mode, afin de ne pas encourir le dédain du parti des musiciens, mais elles étaient peut-être au fond interloquées par ces compositions qui brouillaient toutes leurs idées sur Tart musical. Est-ce que le comte Wielhorski n'avait pas avoué, malgré son enthousiasme avéré, qu'il ne comprenait rien à l'ouverture du Carnaval? Est-ce que certaine dame, habituée de l'Opéra italien, et qui avait régulièrement suivi ces concerts pour qu'on ne la supposât pas, écrit Berlioz, incapable de se plaire à l'audition de cette musique, ne disait pas à la fin : « C'est une œuvre très sérieuse, il est vrai, mais parfaitement intelligible ; et, dans ce grand eff'et instrumental de l'introduction, j'ai tout de suite compris qu'on entendait Roméo arrivant dans son cabriolet!!! » Et Berlioz, en rapportant ce propos, n'hésite pas à décerner à la dame inconnue un brevet d'ignorance ou de naïveté ; mais tout est dans la façon de dire, et peut-être cette aff^ectation de niaiserie était-elle éminemment perfide : auquel cas, le naïf ne serait autre que Berlioz.
En revenant de Saint-Pétersbourg, qu'il quitta le lo mai, Berlioz se dirigeait rapidement sur Berlin, où le roi de Prusse, très désireux de connaître enfin son Faust, l'avait prié de passer quelques jours. Mais voilà qu'en passant par Riga, une envie irrésistible le prend de s'y faire applaudir. Il s'arrête ; il ne tient aucun compte des pronostics défavorables dont on le poursuit; il donne, le 12 mai, un concert qui lui vaut à peu près douze francs de bénéfice, et poursuit sa route, enchanté d'avoir récolté de nombreuses marques de sympathie, ravi d'avoir vu, dans cette petite ville, VHanilet, de Shakespeare, admirablement joué par le comédien Baumeister. 11 arrivait le 4 juin à Berlin où, dès le lendemain, la Miisicalische Zeitung saluait sa venue en ces termes : « Berlioz vient de débarquer à Berlin ; nous lui prophétisons
peu de succès et encore moins d'argent. L'âme de la musique, c'est la mélodie; de la musique et des hommes sans âme, grand merci. » Cari Gaillard, le rédacteur en chef de cette feuille, était personnellement hostile au compositeur français, mais il se sentait aussi porté par l'opinion ' : à part le souverain et son entourage, qui traitèrent fort bien Berlioz, celui-ci se heurta à un mauvais vouloir général. On s'indignait notamment qu'un musicien français eût osé s'attaquer au chef-d'oeuvre allemand par excellence, et ces dispositions malveillantes étaient habilement entretenues par le prince Radziwill, qui avait fait exécuter lui-même une partition de Faust ; de plus, Berlioz était assez mal vu des musiciens de l'orchestre, auxquels était revenu son avis que certains solistes français, les flûtistes par exemple, étaient très supérieurs à ceux de Berlin.
Cependant, tout fléchit devant la volonté royale, et le samedi ig juin, à six heures du soir, le Grand-Opéra s'ouvrait pour un concert, abonnement suspendu, où l'on devait exécuter la Damnation de Faust ; Berlioz obtint, dit-il, une exécution parfaite de la part de cet orchestre chatouilleux, mais il ne put remédier à l'insuffisance des chanteurs solistes, du ténor Krause et de M"" Brexendorf; seul, Bœtticher fut excellent dans Méphistopliélès. Il y eut, paraît-il, peu de monde à ce concert, auquel le beau temps et les courses de chevaux firent une concurrence fâcheuse ; et les journaux continuèrent leur campagne hostile, tantôt en accablant Berlioz sous le poème de Gœthe, tantôt en lui opposant la partition de Radziv^ill : « La tâche était singulièrement difficile, écrit Cari Gaillard, pour le poète et pour le musicien ; or, le premier a trompé complètement toute espérance, le second n'a rempli qu'à moitié notre attente. 11 s'ensuit de là que l'impression générale, notamment dans les deux premières parties, n'a pas été très satisfaisante ; on a bien rendu justice au talent exceptionnel du compositeur dans la science instrumentale, mais le poème de Gœthe est tellement défiguré qu'il n'y a plus là matière à drame musical. »
I. Cinq ou six jours après, il revenait à la charge en ces termes : « Berlioz, non effrayé par le peu de succès qu'il a eu lors de son premier passage à Berlin, veut nous re'galer encore d'un concert et même de plusieurs, si la fortune lui sourit. Nous espérons au moins que M. de Kûstner, eu égard à ce qu'il doit encore à l'art allemand, ne va pas se dépenser en efforts pour faire valoir des phénomènes exotiques. C'est affaire à M. Berlioz de rassembler un orchestre particulier; alors il pourra s'en donner à cœur joie et faire exécuter ses calembredaines musicales décorées du titre de musique nouvelle ou musique de l'avenir (Musik der Zukunftj. Il n'est pas ici chez les Russes, à qui l'on en fait aisément accroire en musique ; nous ne contestons pas que Berlioz soit un homme très intelligent, mais cela ne suffit pas; nous consentons même qu'il ait produit des ouvrages théoriques utiles à l'art, notamment dans le domaine de l'instrumentation ; quant au compositeur, c'est un zéro dont le critique des Débats s'emploie à démontrer la valeur. » — M. de Kûstner, dont il est ici question, était apparemment l'intendant des théâtres royaux de Prusse, le même qui refusa si dédaigneusement de monter le Tannhœuser après l'échec de cet opéra à Dresde. (Voyez Richard Wagner, sa vie et ses œuvres, pages 7G et 77.)
Cependant Berlioz se dédommageait de ses peines et oubliait ces attaques en prêtant l'oreille aux vifs éloges de la princesse de Prusse qui, pour suivre les dernières répétitions, n'avait pas craint de venir dès huit heures du matin dans une salle obscure et froide ; en recevant
IRLANDE», NEUF MELODIES DE BERLIOZ. Lithographie de G. Staal sur le litre (vers i85o).
les compliments de Frédéric-Guillaume, qui lui envoyait par Meyerbeer la croix de l'Aigle rouge et l'invitait à venir dîner à Sans-Souci, sans grand cérémonial. Et sitôt après le repas, en prenant le café dans les jardins, Berlioz débitait au souverain mille folies qui le faisaient rire aux éclats ; n'était-il pas le « vrai roi des artistes », comme Berlioz le
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lui dit ce même soir, et ne devait-il pas permettre à ceux-ci de le traiter en artiste-roi ?
Lorsqu'il revint en France, à la fin de juin 1847, Berlioz trouva l'Académie de musique en émoi : Léon PiUet allait en abandonner la direction, et Duponchel et Roqueplan se remuaient pour obtenir le privilège, mais le ministre avait peu de penchant pour eux. Ils surent cependant si bien enguirlander Berlioz, en lui proposant la haute direction de la musique, conjointement avec Girard, le chef d'orchestre, en parlant de jouer la Nonne sanglante inutilement proposée à la précédente direction, que lui, naïvement, s'en allait trouver Armand Bertin et le décidait à enlever de haute lutte la nomination des deux associés. Mais ceux-ci, dès qu'ils furent en place, changèrent visiblement d'attitude : ils n'avaient plus d'emploi digne de son talent à lui offrir; ils craignaient de ne pouvoir jouer la Nonne, si Berlioz occupait un poste officiel au théâtre, et parlaient d'acquérir son livret qu'ils feraient mettre en musique par un autre ; enfin, ils paraissaient si mal disposés à tenir leurs promesses, que Berlioz, brusquant les choses, acceptait d'aller diriger l'orchestre du Grand-Opéra à Londres et les dégageait de leur parole'. Cette rupture, au fond, ne lui déplaisait pas, d'abord parce qu'il pensait gagner une fortune en Angleterre, et puis parce que son éloignenient de l'Opéra ferait tomber, pensait-il, le seul obstacle qu'il y eût à la représentation de la Nonne sanglante. Aussi, dès qu'il fut à Londres, chargeait-il son collaborateur de demander aux directeurs un délai de trois ans, afin qu'il pût méditer, terminer et revoir longuement cet ouvrage ; à quoi ceux-ci répondaient par rofli"re d'une exécution immédiate , qu'ils savaient impossible, et Scribe alors priait Berlioz de lui rendre un poème qu'ils n'avaient plus aucune chance de voir jamais paraître à l'Opéra. Berlioz, profondément blessé, se dessaisissait de ce livret et détruisit, plus tard, tout ce qu'il en avait écrit, sauf deux airs entièrement instrumentés, qui le satisfaisaient et qu'il utilisa peut-être dans un de ses ouvrages postérieurs. Bref, en toute cette affaire, où Berlioz pensait avoir été fort habile, il avait trouvé son maître en la personne de Scribe^ allié aux deux directeurs : « J'ai failli entrer dans cette détes-
I. Voici le texte exact de sa lettre, qui n'a jamais été publié. Elle est écrite sur papier officiel du théâtre de Drury-Lane, et datée de Paris, le 19 août 1847; mais la forme en est beaucoup moins acrimonieuse qu'on n'aurait cru : « Mon cher directeur, depuis la dernière conversation que nous avons eue ensemble au sujet de ma collaboration au service musical de l'Opéra, j'ai cru voir que des difficultés, que je ne connais pas, s'opposaient à ce que nous pussions conclure pour la place de chef du chant, comme pour celle de chef d'orchestre. Je serais désolé de vous susciter le moindre embarras, je l'avais préalablement dit à M. Arm. Bertin, lorsqu'il me parla de vos projets. Permettez-moi donc de vous rendre la parole que vous m'avez donnée en dernier lieu pour la place de chef du chant, et conservez-moi vos bonnes intentions et votre amitié. Disposez cîe moi, en outre, pour tout ce dont je serai capable qui puisse vous être agréable. »