SARA LA BAIGNEUSE
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table officine comme directeur de l'exécution chorale, écrit-il de Londres à Tajan-Rogé, le 10 novembre; mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en conservant tous mes avantages. » 11 les avait perdus, au contraire, et Tapprit bientôt à ses dépens'.
Entre sa rupture avec les directeurs de Paris et son départ pour Londres, Berlioz allait passer quelque temps dans sa famille, afin de revoir son père dont il était séparé depuis longtemps, et pour lui faire connaître le petit Louis, gentil bambin de treize ans qui, d'abord élevé par sa mère et toujours éloigné de son père qui courait le monde, avait été placé au collège de Rouen et parlait déjà de se faire marin : c'était un garçon mélancolique, indécis, doué d'un assez bon cœur, et qui cependant devait rendre son père malheureux par ses ambitions impatientes, ses dépenses irréfléchies, ses caprices et ses dégoûts d'enfant gâté. Berlioz, dans ses Mémoires^ place cette visite à la Côte immédiatement après son retour de Russie, avant ses pourparlers avec Duponchel et Roqueplan, mais c'est par erreur, car il écrivait luimême à d'Ortigue en date du 26 août 1847 ■ '-'■ Maintenant je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux que celui qu'on m'offrait ici. J'ai donc rendu leur dernière parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury-Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs, plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes, destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois de l'année. Tu vois qu'il n'y a pas à hésiter et que j'ai dû définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion. » Dans sa pensée, en effet, il s'exilait pour longtemps ; il donnait suite à ces projets d'émigration qui l'avaient hanté dès son adolescence, lorsqu'il parlait d'aller à Vienne, à Carlsruhe ou à Cassel ; il avait signé un traité pour dix années en qualité de chef d'orchestre à Drury-Lane et n'avait pas hésité, du moment qu'il lui restait huit mois de liberté par an pour continuer sa carrière à Paris, avantage qu'il n'avait pu obtenir quand on lui avait offert de remplacer 'Weigl à Vienne.
Hélas, que devait-il advenir de ces belles promesses ? Comment Berlioz, qui connaissait ce fou de Jullien pour l'avoir vu à l'œuvre,
I. Cette « habileté » imaginaire de Berlioz dans ses négociations avec le directeur de l'Opéra n'excuse pas la conduite de Scribe, qui aurait dû, au contraire, être l'allié de son collaborateur, et qui ne pensa qu'à rattraper le plus vite possible un poème inutile entre les mains d'un musicien dont aucun directeur ne voulait entendre parler. Il l'offrit ensuite, à ce qu'il parait, à Halévy, à Verdi, à Grisar, qui, tous, refusèrent par égard pour Berlioz ; puis à M. Gounod, qui l'accepta. On sait la suite, et comment cet opéra, représenté le 18 octobre 1854, ne put pas se jouer plus de onze fois ; l'insuccès définitif ne fut donc pas pour Berlioz.
2o8 HECTOR BERLIOZ
pouvait-il s'embarquer clans une entreprise avec lui? Il partait pour Londres au commencement de novembre 1847 et dès son arrivée il s'aperçut que l'affaire était engagée dans des conditions déplorables : aussi ne fut-il qu'à demi surpris lorsqu'au mois de janvier, Jullien, laissant sa troupe en plan, sans la payer, entreprit une tournée de concerts-promenades en province. Il n'avait, c'est vrai, touché que le premier mois de son traitement, mais de petits triomphes d'amourpropre lui faisaient oublier ces mécomptes pécuniaires. D'abord on l'avait accueilli par des bravos dans un concert-promenade où Jullien lui avait fait diriger V Invitation à la l'alse, et puis le soir de l'ouverture du théâtre (8 décembre), la salle lui avait fait une ovation quand il était monté au pupitre pour conduire l'ouverture n° i de Léonore, de Beethoven, avant Liicia di Lanimennoor. De plus, il s'occupait activement, un grand mois à l'avance, de préparer son concert, annoncé pour le 7 février 1848, et se flattait toujours de pouvoir faire son nid en Angleterre, où, disait-il, il y avait une belle place à prendre depuis la mort de Mendelssohn ; bref, il se leurrait d'espérances exagérées. Il donnait bien son grand concert et le succès en était considérable avec Harold et le Carnaval romain, avec les deux premières parties de Faust; à la fin, on lui offrait même un souper où miss Dobby, miss Lyon et le ténor Reeves chantaient en son honneur des glees ou anciens madrigaux anglais; mais que de peines et de démarches avant de pouvoir organiser une seconde séance ! Il ne pouvait pas conclure avec les directeurs de Covent-Garden pour un concert exclusivement composé de ses œuvres musicales inspirées de Shakespeare ; il ne s'entendait pas davantage avec la Société Philharmonique et n'arrivait à donner une seconde audition, en assumant tous les frais, que dans les derniers jours de juin. « J'ai passé dix mois à Londres, écrivait-il plus tard au comte Wielhorski ; j'y ai donné deux concerts (c'est un miracle d'avoir pu y parvenir) et j'ai été accueilli par les Anglais comme si j'étais un national talent. La presse tout entière m'a adopté avec ure chaleur incroyable, à l'exception d'un vieux niais du Morning Herald, qui a découvert que je ne savais pas le contrepoint'. »
Si Berlioz était resté huit mois — et non dix — en Angleterre, c'est qu'il s'entêtait dans l'idée de conquérir là-bas une position glorieuse et fructueuse ; c'est qu'il fallait du temps, disait-il, pour s'y faire une place; c'est, enfin, qu'il goûtait le plaisir ineffable d'être libre : il était venu seul à Londres, après une séparation qui n'avait pas été sans larmes, et, si bizarre que cet isolement lui eût paru tout
I. Lettre datée de Paris, 28 novembre 1848, et citée en entier par O. Fouque dans son étude : Berlio:; en Russie. (Voir les Révolutionnaires de la musique, page 224.)
HECTOR BERLIOZ EN l85l.
Portrait lithographie fait à Londres par Baugniet.
d'abord, il était trop heureux d'avoir reconquis sa liberté pour n'en pas jouir le plus longtemps possible'. En outre, les troubles intérieurs dont la France avait peine à sortir dégoûtaient profondément Berlioz, qui n'avait pas d'opinion politique, à vraiment parler, mais qui voyait dans cet état de crise un stimulant médiocre pour l'art musical : « Je n'ai plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la Russie, écrit-il à d'Ortigue en mars 1848. J'avais depuis longtemps fait mon deuil de la France ; la dernière révolution rend ma résolution plus ferme et plus indispensable... Les arts, en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier, commence déjà à se putréfier ; qu'on l'enterre vite ! Je sens d'ici les miasmes qu'elle exhale. » Et le fond de sa pensée se découvre encore mieux dans une lettre à Auguste Morel : S'il reste à Londres, c'est qu'il y vit à peu de frais en gagnant quelque argent, tandis qu'à Paris, dans un tel gâchis politique, il serait tout à fait au dépourvu ; cependant, du jour où il verra qu'à Londres aussi il n'a plus qu'à s'asseoir au coin d'une borne pour y mourir de faim comme un chien perdu, vite il regagnera la France : autant vaut crever à Paris qu'ailleurs ~.
La République, à tout prendre, ne se montrait pas bien cruelle à son égard. Par Victor Hugo, par Charles Blanc, qu'il avait fait agir de loin, il avait obtenu que sa place de bibliothécaire au Conservatoire — 118 francs par mois — - lui fût conservée; il lui sera même accordé, l'année suivante, une allocation de 5oo francs à titre « d'encouragement comme compositeur » ; aussi, dès le milieu de 1848, avait-il retraversé la Manche et repris pied à Paris. Bientôt même, il avait organisé un grand concert (29 octobre) dans la magnifique salle du palais de Versailles, jusqu'alors fermée au public, et que le Gouvernement provisoire avait mise à la disposition de la Société des Artistes musiciens. « La recette a été magnifique, eu égard au temps et aux mœurs, écrit Berlioz à ses amis de Russie; car le bas prix des places n'a pas permis d'opérer en grand. Nous avons eu Tillustre Marrast entouré de sa pléiade de gredins, siégeant aux lieu et place de
1. Le mot de Berlioz : « Je suis venu seul », vise certainement M"° Recio et non pas miss Smithson, comme on l'a cru jusqu'ici. Berlioz parle de son isolement, qui l'ctonne un peu ; or, comme à cette date il vivait, non plus avec sa femme, mais avec M"° Recio, c'est l'absence seule de celle-ci qui pouvait lui causer cet isolement; enfin, sa lettre étant adresse'e à un ami de Russie, le violoncelliste Tajan-Rogé, cette phrase veut dire évidemment : je suis venu ici seul, c'est-à-dire sans la personne qui m'accompagnait l'année dernière en Russie, et dont vous avez pu apprécier les grandes prétentions et le piètre talent. Le : « \'ous pouvez en deviner les raisons », de sa lettre ne peut pas avoir d'autre sens.
2. Ce fut durant ce temps d'exil volontaire à Londres qu'il conçut le projet de réunir, sous le titre de Mémoires, en les soudant tant bien que mal par des chapitres succincts, beaucoup de ses écrits antérieurs, notamment ses récits de voyages en Italie et en Allemagne, et qu'il commença de rédiger les premiers chapitres nécessaires en utilisant d'anciens articles de la Galette musicale. Ses occupalions à Londres le forcèrent d'arrêter bientôt ce travail de rédaction, ou plutôt d'assemblage, qu'il reprendra après sa rentrée en France, à la lin du mois de juillet.
Louis XV et de sa cour. Les Journaux vous auront sans doute appris cette bouffonnerie républicaine. » Il était revenu de Londres le 16 juillet 1848 et n'avait pas encore averti ses soeurs de son retour lorsque son père mourut à la Côte, le 26 du même mois, si bien qu'il ne put être au chevet du moribond ; d'ailleurs, Berlioz aurait fait diligence qu'il ne serait pas arrivé à temps pour être reconnu de son père : le vieux médecin mourut, et ce fut le grand regret de ses derniers jours, sans avoir entendu jamais le moindre fragment des œuvres de son fils. Un an
plus tôt et lorsque Berlioz, ' . ' -
dans son voyage à la Côte avec le petit Louis, faisait
à sa famille le récit des -
succès qu'il venait de remporter en Russie : « Oui, je voudrais entendre ce terrible Dies irœ dont on ' m'a tant parlé, soupirait i, le vieillard, après quoi je dirais volontiers avec Siméon : Niiiic dimittis serl'iini tiium, Domine. »
A la fin de l'année , Berlioz se rendait auprès de ses sœurs et recueillait de leur bouche tous les détails concernant la longue agonie de son cher père ; puis, avant de rentrer à Paris, il se replongeait dans ses souvenirs de jeunesse. Il veut revoir Grenoble et la maison de son grand-père à Meylan ; il gravit la montagne et s'arrête à l'endroit où, tout enfant, il jouait à son père, sur la flûte, le délicieux air de Nina; puis ses pensées prennent une autre direction, il se sent dominé par le souvenir de son premier amour, il tombe à genoux en criant à la vallée, aux monts, au ciel : « Estelle, Estelle, Estelle ! » En redescendant à Grenoble, il apprend qu'Estelle, devenue M"''^ Fornier, mère de famille et veuve, habite à Vif; il veut y courir, mais, sur les remontrances d'un sien cousin, il s'arrête et se borne à écrire une lettre enflammée.. Point de réponse. Il part pour Paris