BERLIOZ, PAR ADAÎ.Î-SALOMON
Bas-relief en plâtre (1832).
l'âme en deuil ; mais une fois dans la capitale, il est repris par le courant et ne songe plus guère à sa passion enfantine'. Il rêvait depuis longtemps de voir se fonder à Paris une grande institution musicale semblable à celles que nous opposaient les autres capitales de l'Europe, et cette idée allait enfin prendre corps. Il se formait, au commencement de i85o, une Société Philharmonique qui prétendait rivaliser avec celles d'Angleterre et de Russie, et Berlioz était tout désigné pour en devenir le chef d'orchestre. 11 prit d'abord assez peu de place sur le programme, et pour le premier concert, qui se donna le ig février, dans la salle Sainte-Cécile, à la Chaussée-d'Antin, il se contenta de faire chanter les deux premières parties de Faust, avec Roger et Levasseur, mais en supprimant la chanson de la Puce, afin d'enlever tout prétexte aux rieurs.
Cette Société, qui n'avait que le tort d'arriver trop tôt, subsista tant bien que mal, en donnant un concert par mois, avec des membres qui, ne gagnant rien, venaient répéter de façon très irrégulière ~. A l'automne, les concerts reprirent de plus belle, et, dans celui du 12 novembre, Berlioz, renouvelant un genre de mystification cher aux romantiques, faisait exécuter sous un faux nom un petit chœur de bergers, de tournure archaïque. Il l'avait griffonné un soir, à côté d'amis qui jouaient aux cartes : « Que fais-tu là ? lui dit tout à coup l'architecte Duc. — Tu le vois. Bien fin qui devinerait que ce morceau est de moi. On jurerait qu'il date du siècle dernier. — Qui t'empêche d'essayer? — Il faudrait un nom. Baste ! je prends le tien : ce morceau sera de Pierre Ducré. » Et ce petit pastiche, en effet, fut offert au public sous le nom de Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte- Chapelle de Paris (167g) : « On l'a trouvé dans une armoire murée en faisant la restauration de la Sainte-Chapelle, expliquait Berlioz aux gens qui s'émerveillaient de sa découverte ; c'était écrit sur un parchemin en vieille notation que j'ai eu beaucoup de peine à déchiffrer ». Le dimanche qui suivit cette brillante exécution , Duc se présenta
1. Le i5 avril 184g, la Société des concerts du Conservatoire inscrivait pour la première fois sur ses programmes le chœur et ballet de gnomes et de sylphes, suivi de la Marche hongroise, avec soli par Alexis Dupont et Depassio, et, à la fin de cette même année, Berlioz recevait des mains du baron Taylor, de Meyerbeer et de Sax une médaille d'or que certains admirateurs de la Damnation de Faust avaient fait frapper en souvenir de la première exécution de ce chef-d'œuvre ; son absence prolongée, puis les événements politiques avaient empêché qu'on ne lui remît plus tôt ce glorieux souvenir.
2. Dès qu'on connut à Paris la catastrophe du pont suspendu d'Angers (16 avril i85o), qui s'était rompu au moment où défilait un bataillon du 11° léger, la Société Philharmonique décida d'exécuter le Requiem de Berlioz à Saint- Eustache et de consacrer le produit de la quête aux familles des nombreuses victimes englouties dans la Loire. Cette cérémonie eut lieu le 3 mai, avec une certaine mise en scène : une grande croix blanche brillait au maître-autel, et sur le fond de velours noir se détachait le n° 11; sur le catafalque, des shakos, des cpaulettcs d'officiers ou de soldats, des sabres, des fusils, des baïonnettes, entassés péle-mèle, « tels que le furent les malheureux officiers et soldats, au moment suprême où le fleuve les dévora ». La quête produisit plus de mille francs et fut aussitôt envoyée au colonel du régiment.
chez une dame qni avait de grandes prétentions en musique, et qui tombait en syncope au seul nom de Berlioz. « Quel musicien que ce Ducré! s'exclama-t-elle. Et dire qu'il est resté inconnu jusqu'à présent!
UN CONCERT DE LA SOCIETE PHILHARMONIQUE. (Gustave Dore, Journal pour rire, i85o.)
Quel charme ! Quelle onction ! Ce n'est pas votre fou de Berlioz qui écrirait une pareille merveille ! — Vous vous trompez, madame ; Pierre Ducré, c'est lui. » La dame, à ce qu'on dit, ne se consola pas de longtemps d'avoir été si cruellement mystifiée ; elle était cependant en bonne compagnie, car la plaisanterie, une fois de plus, avait fait de
nombreuses dupes : « M. Berlioz, écrit Léon Kreutzer, avait découvert pour ce concert une petite curiosité archéologique, une pastorale pour le chant, avec accompagnement de deux hautbois et de deux bassons, de Pierre Ducré ; ce morceau date de 167g. Il m'a paru assez joli et modulé assez heureusement pour un temps où l'on ne modulait guère. » Le trait n'est-il pas joli sous la plume d'un grand ami de l'auteur'?
Ce n'était là qu'une amusette, mais Berlioz nourrissait un projet plus sérieux, qui était de faire exécuter par la même Société tout Roméo, pour se dégonfler, disait-il ~. Ses efforts furent couronnés de succès et la symphonie, avec Roger et M'"" Hortense Maillard pour solistes, fut très applaudie : une cantate d'un jeune débutant du nom d'Edouard Membrée, un chœur de Bortniansky, que la Société se faisait honneur de révéler au public français^, et différents solos de chant complétaient ce concert (28 janvier i85i), qui se terminait — c'est à ne pas croire — par le duo à'Annide : Esprits de haine et de rage, avec trente soprani pour la partie d'Armide et tout autant de barytons pour celle d'Hidraot. Cependant cette Société ne battait plus que d'une aile ; elle se traîna péniblement encore un mois ou deux, et, dans un des derniers concerts (25 mars), Berlioz fit exécuter sa Marche des Francs, un « morceau fier, incisif, comme l'expression du défi et de la colère », à ce que dit un critique ami. Mais si la Société Philharmonique disparaissait à Paris, il en renaissait une autre à Londres qui prétendait rivaliser avec la célèbre Philharmonie Society, et comme Berlioz, en cette même année, avait souvent traversé le détroit pour prendre part aux séances du jury de l'Exposition de Crystal-Palace, on songea tout naturellement à placer à la tête de cette nouvelle Société un homme qui ne rêvait qu'exécutions gigantesques et festivals : il accepta et promit de revenir, au printemps suivant, diriger les six grands concerts qui devaient former la saison.
Cependant, il se préparait hors de France un événement considérable et qui allait causer le plaisir le plus vif à Berlioz. Liszt, qui avait déjà profité de la haute position musicale qu'il occupait à Weimar pour donner la vie au Lohengrin, de Richard Wagner, nourrissait également le désir de réparer l'injustice des Parisiens, en montant l'opéra de Berlioz qu'ils avaient méconnu. « Peu à peu, écrit-il à
1. Entre la soirée où il écrivit ce petit cliceur et le concert où il le fit entendre, il s'écoula près d'un mois, pendant lequel Berlioz, entraîne, avait compose le morceau de ténor : Repos de la Sainte Famille, et une petite ouverture fuguée, dans un style innocent, dit-il, qui complétaient la Fuite en Egypte avec le chœur des bergers; mais c'est seulement ce dernier morceau qu'il fit exécuter en le donnant comme l'œuvre de Pierre Ducré.
2. Lettre inédite du q janvier i85i, adressée à Philarète Chasles (en ma possession).
3. Berlioz avait adapté des paroles latines, celles du Pater noster et celles de VAdoremus (comme un chant de chérubins), sur deux morceaux à quatre voix, sans accompagnement, de Bortniansky.
Belloni, son homme d'aflFaires, je compte bien employer tout le crédit que je suis en train d'acquérir pour établir et maintenir dans le répertoire des concerts de T Allemagne les ouvrages de Berlioz d'une manière plus définitive qu'on n'a pu le faire jusqu'ici, et Berlioz peut être très assuré qu'au delà du Rhin il ne trouvera pas d'ami qui lui soit plus sincèrement dévoué que moi. Seulement, pour arriver aux résultats que j'ai en vue, il m'a fallu et il me faudra encore un peu de temps et garder certains ménagements qui n'étaient pas de suite très intelligibles à Paris'... » L'entreprise, de l'aveu même de critiques allemands, était des plus audacieuses, car le mépris de la mode et le dédain de toute concession, l'importance inusitée donnée à l'orchestre constituaient alors, en Allemagne aussi bien qu'en France, autant de nouveautés propres à dérouter le public, à entraver le succès ; mais ce n'était pas là ce qui devait arrêter un homme aussi résolu que Liszt, bien au contraire. Il s'était tenu parole et avait tout organisé en vue de cette bataille avec la même chaleur d'enthousiasme qu'il avait déjà montrée pour Lohengrin.
La traduction allemande avait été faite par un nommé Riccius, et Berlioz, modifiant la forme générale de son ouvrage, l'avait divisé en quatre actes. La pièce était superbement montée et la représentation en était fixée au i6 février, jour anniversaire de la grande-duchesse ; déjà Berlioz se préparait à partir pour Weimar avant d'aller à Londres lorsqu'il fut avisé qu'une indisposition du ténor et du mezzo-soprano causait un retard
d'au moins quinze jours. Dès lors, il dut renoncer à se rendre à Weimar, son traité avec la Nej-v Philharmonie exigeant sa présence à Londres dès le ii mars-; mais, en dépit de ce contretemps, Benvenuto, joué le 20 mars i852, tandis qu'il dirigeait ses dernières répé-
BERLIOZ, PAR NADAR.] Uoiirn.il pour rire, i8 sept. iS53.)
1. Liszt, en effet, devait étendre son apostolat à bien d'autres ouvrages de Berlioz. 11 en voulait faire défiler le plus possible devant les habitants de cette petite capitale, et voici, dressée par M. Brenet, d'après M. Richard Pohl, la liste des productions de Berlioz exécutées à Weimar sous la direction de Liszt, en plus de Benvenuto Cellini : Harold en Italie; Faust (deux fois); Roméo et Juliette (deux fois); Symphonie fantastique ; le Retour à la vie; l'Enfance du Christ ; Ouvertures du Roi Lear (deux fois), de Waverley, de Benvenuto Cellini (cinq fois), du Carnaval romain (six fois), des Francs-Juges (trois fois) ; la Captive.
2. « Je suis, au fond, assez vexé de ne pas aller entendre Benvenuto, écrit-il à Morcl, le lo février; Liszt dit que cela va à merveille ; voilà quatre mois qu'on y travaille. J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est diablement vivace ; je ne trouverais jamais une telle averse de jeunes idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là dedans !... n
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titions à Exeter-Hall, reçut un accueil honorable. Le public, tout surpris, demeura froid, sans pourtant marquer d'hostilité, de façon que Liszt, grossissant bien un peu les faits, put écrire à Berlioz : (( Honneur aux ciseleurs ! Gloire aux belles choses et place pour elles ! Benvenuto Cellini, représenté hier ici, restera debout et de toute sa hauteur. C'est sans puff qu'on peut informer de son succès Londres et Paris. Je remercie bien sincèrement Berlioz du noble plaisir que m'a procuré Tétude attentive de son Cellini, qui est une des œuvres les plus puissantes que je sache. C'est à la fois de la ciselure splendide et de la statuaire vivante et originale. »
A Londres, Berlioz remportait un grand triomphe personnel en dirigeant les concerts de la Nop Philharmonie, dont le premier eut lieu le mercredi 24 mars. Il avait trouvé là un orchestre et des chœurs admirables, en tout trois cents exécutants, un entrepreneur qui ne lésinait pas, l'éditeur Beale, et sa joie aurait été complète, assuret-il, si les critiques anglais n'avaient pas dédaigné les plus beaux fragments de la Vestale, à l'occasion desquels M""^ Spontini, venue exprès à Londres, lui fit remettre le bâton dont « son cher mari se servait pour diriger les œuvres de Gluck, de Mozart et les siennes ». En revanche, la Symphonie avec chœurs, qui n'avait jamais pu bien marcher là-bas, produisait un effet miraculeux, et les deux premières parties de Faust lui valaient une véritable ovation. Son succès était double : il avait d'abord prouvé qu'il n'était pas seulement apte à diriger sa propre musique, comme on en avait répandu le bruit ; il posait enfin la Société nouvelle en rivale redoutable de l'ancienne, dont les chefs, Costa et Anderson, « buvaient leur bile à pleins verres », et cette réussite colossale le vengeait brillamment des dédains de ces « vieilles perruques ». Mais, tandis qu'il triomphait à Londres, il était toujours en proie à de vives préoccupations causées par les habitudes dépensières et l'instabilité des goûts de son fils, par les divers loyers qu'il devait payer à Paris sans y être, etc. ; et, pour augmenter ses ressources, il chargeait d'Ortigue, qui le remplaçait aux Débats et faisait toutes ses commissions, de lui trouver un éditeur, Amyot de préférence, ou Charpentier, pour un volume « très drôle, très mordant, très varié, avec force nouvelles, historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions », qu'il était en train de composer avec d'anciens articles, et qu'il voulait intituler : les Contes de l'orchestre.
Il ne revint qu'au milieu de juin et ne paraît pas avoir été, en cette année i852, d'une humeur très voyageuse. A l'automne, il fut très occupé par les répétitions de son Requiem, qu'on allait chanter à Saint-Eustache, au service funèbre organisé par les Artistes drama-
tiques et musiciens en l'honneur du baron de Trémont, mort dans le courant de Tété et qui leur avait généreusement légué presque toute sa fortune. Cette cérémonie fut fixée au 22 octobre ; elle devait avoir lieu avec un énorme concours de choristes, avec Roger pour chanter le solo du Sanctus, et Berlioz, dont il faut admirer le flair politique
« LA CAPTIVE », MELODIE DE BERLIOZ. Lithographie de Sorrieu sur le titre (vers iS5o).
insista beaucoup auprès des membres du Comité pour que des billets fussent adressés « aux personnes entourant le ministre de l'intérieur, M"'' de Persigny surtout ». Ce lui fut une bien douce satisfaction que cette réapparition de son Requiem, et, presque aussitôt après, il prenait son chemin vers Weimar où Ton devait lui consacrer toute une semaine musicale (Berlioi-WocheJ, où Ton allait rejouer Benveniito,
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toujours conduit par Liszt avec une abnégation touchante. Il y arriva en novembre et put entendre chanter deux fois, au théâtre de la cour, son opéra, qu'il avait encore remanié et réduit en trois actes par la suppression de quelques morceaux ; puis il donna, sous sa direction, un grand concert où l'on exécuta Roméo et Juliette en entier et les deux premières parties de Faust. Bis, ovations, compliments de la famille ducale et des jeunes princesses de Prusse, dîner à la cour, décoration du Faucon blanc, grands repas et bal, offerts dans la Maison de ville par des artistes, des amateurs, même des étrangers : rien ne manqua à la glorification de Berlioz durant le peu de jours qu'il put demeurer à Weimar '.
Mais la mauvaise fortune reprenait bientôt le dessus. Et d'abord, à peine était-il de retour qu'il se produisait en France un changement de régime dont il espérait grand bien et qui ne lui rapporta rien du tout. Il rêvait d'obtenir les honneurs, la haute position que Lesueur s'était vu attribuer sous le premier Empire, et, de même que son maître avait composé un Te Deum pour le sacre de Napoléon V\ de même il mettait ses amis en campagne afin qu'on chantât au couronnement du nouveau souverain un Te Deiini qu'il tenait en réserve : « On ne couronne pas un empereur tous les jours, écrivait-il à Jules Lecomte, et l'église Notre-Dame n'est pas une église de village ». Mais ses démarches n'aboutirent pas ; il sollicitait aussi la place de maître de la musique de la chapelle impériale et la vit attribuer à Auber. Au moins était-il sûr de l'Angleterre et ne doutait-il pas d'être engagé par Beale pour la saison de Londres, en i853; mais voilà que Beale donne sa démission du Comité parce que Costa, allié au pianiste, le docteur Wilde, avait obtenu qu'on n'engageât pas Berlioz et qu'on fît venir, soit le vieux Spohr, soit Lindpaintner, dont il pensait n'avoir rien à redouter comme chef d'orchestre. Berlioz alla tout de même à Londres pour surveiller les répétitions de Benvenuto Cellini, qu'on allait jouer à Covent-Garden ; il reparut alors devant le public anglais au quatrième concert de la Société Philharmonique de Hanover-Square, oi!i il faisait exécuter la symphonie à'Harold, l'ouverture du Carnaval romain et son nouveau morceau : le Repos de la Sainte Famille, adorablement soupiré par Gardoni. Peu de jours après, le 25 juin i853, Benvenuto Cellini, dont le succès ne faisait pas doute à Londres après l'heureuse reprise de Weimar, échouait complètement, malgré l'appui d'excellents artistes, de M™^ Julienne -Dejean et Nantier-Didiée, de
I. Au mois d'octobre i852, il publiait son deuxième recueil d'articles chez Michel Lévy, et sous ce titre : les Soirées de l'orchestre, au lieu de : les Contes de l'orchestre, auquel il avait d'abord songé. « On en parle beaucoup, écrivait-il le iq décembre à Auguste Morel ; je vais vous l'envoyer. »
Tamberlick, de Formés et de Tagliafico, dans les rôles de Benvenuto, du cardinal et de Fieramosca.
Faut-il attribuer cet échec, comme le fait Berlioz, à une cabale d'Italiens dirigés par le chef d'orchestre Costa, qu'il avait plus d'une fois blasonné pour sa façon d'en user avec les chefs-d'œuvre des maîtres ? Toujours est-il que Benvenuto, dirigé par l'auteur en personne, eut fort à souffrir, malgré la présence de la reine et du prince Albert, du roi et de la reine de Hanovre ; on voulut même empêcher l'exécution de l'ouverture du Carnaval romain, placée au commencement du second acte. Peut-être a-t-il raison, car la manifestation de deux cent cinquante artistes de Londres se mettant à sa disposition pour un Testimonial-Concert qu'il voulait donner dans Exeter-Hall, l'empressement des amateurs à souscrire pour deux cents livres sterling (5, 000 francs), semblent bien prouver qu'il y avait eu là une cabale et que cet insuccès ne traduisait nullement l'impression du public anglais. D'ailleurs, ce concert de réparation ne put avoir lieu, la saison étant trop avancée, et l'éditeur Beale, au nom des souscripteurs, offrait à Berlioz la somme recueillie ; mais celui-ci crut devoir refuser un cadeau si en dehors des mœurs françaises, et les souscripteurs, ne voulant pas reprendre leur argent, décidèrent de l'employer à se procurer les parties et partition de la Damnation de Faust, qui avait produit à Londres un effet extraordinaire. Le scrupule de Berlioz, qui dut paraître assez bizarre à Londres, s'explique par les hauts cris qu'auraient jetés certains journaux de Paris en apprenant qu'il avait reçu tout simplement de l'argent, comme un pauvre. Et cependant, combien ces beaux écus eussent été les bienvenus dans sa bourse, au moment où il se donnait tant de mal pour subvenir aux besoins de sa vie en partie double, aux dépenses inconsidérées de son fils !
L'année allait cependant mieux finir. A peine revenu de Londres, il se rendait à Bade, où le directeur des jeux, Bénazet, son futur Mécène, avait eu l'idée de l'engager. Il y dirigea, durant le mois d'août i853, un grand festival où l'on entendit « deux actes de Faust », sans grande afïluence du public ; puis il se rendit à Francfort, où il donnait deux autres concerts, toujours avec Faust, qui lui valait un vrai triomphe. Il n'était pas plutôt revenu à Paris qu'il recevait de brillantes propositions pour faire entendre ce même ouvrage à Brunswick et à Hanovre, à Brème et à Leipzig. Il les acceptait et se remettait vite en route. A Brunswick, où il donnait deux concerts, dont l'un au bénéfice de l'hôpital des veuves et orphelins de musiciens, Georges Mùller lui remettait, au nom de l'orchestre, un bâton d'or et d'argent ; la foule lui faisait une ovation certain dimanche qu'on exécu-
tait le Carnaval romain dans un jardin public ; des dames lui baisaient la main à la sortie du théâtre, en pleine rue; des couronnes anonymes étaient envoyées chez lui le soir, etc. A Hanovre, où il arrive à la fin d'octobre, il trouve sa partition couverte de laurier, « comme un respectable jambon », ajoute-t-il ; après le concert, chaleureux vivats, visite de M""" d'Arnim, la Bettina de Gœthe, qui vient non pas le voir, mais le regarder ; ravissement du roi aveugle, qui réclame avec insistance un second concert et s'écrie : « Et puis, comme vous dirigez ! Je ne vous vois pas, mais je le sens ! » Même enthousiasme à Brème, où le jeune et déjà célèbre Joachim exécute à ravir le solo d'alto dans Harold; pareil accueil à Leipzig, après la Fuite en Egypte et la marche âCHarold, admirablement jouée par le concertmeister Ferdinand David', mais succès provoqué, entretenu par une délégation des artistes de Weimar que Liszt avait amenés pour répondre aux hostilités possibles du parti classique et qui, fidèles à la consigne, revinrent encore au second concert que Berlioz donnait pour son propre compte. Après cette soirée du i6 décembre, sérénade, banquet d'honneur off'ert par Liszt, escorte triomphale, hurrahs d'adieu et vœux de prochain retour.
Et dire qu'après sept ou huit semaines de ces triomphes, de ces enivrements, il lui fallut quitter ce paradis pour l'enfef parisien, et choir brusquement du Harz et du Brocken dans la rue Boursault !
I. « Tout le niondi; dit que )'y a' obtenu un grand succès, éci'it-il de Leipzig à M. Griepenkerl, de Brunswick. 11 faut bien le croire, malgré la froideur de ce public, que je ne pouvais m'empècher de comparer à l'ardeur du public de Brunswick. » Ce qui a le plus réussi, dit-il, auprès de ce singulier auditoire, c'est le petit oratorio de la Fuite en Egypte, qu'il faisait exécuter en entier pour la première fois ; et sa musique, à l'entendre, a soulevé dans ce milieu d'aussi vives controverses qu'à Paris.