‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 43 sur 85 · LE TE DEUM · texte numérisé non relu

LE TE DEUM

u commencement de 1854, il courut dans Paris un bruit singulier et qui n'était pas pour chagriner nombre de gens par tout le monde musical. Berlioz, assuraient les nouvellistes, allait quitter la France pour longtemps, pour toujours peut-être, et s'installer à Dresde en qualité de maître de chapelle. Hélas 1 cette fausse joie fut courte pour les ennemis, rivaux ou victimes de Berlioz, qui publia vite un démenti plein d'humour. Il concevait fort bien, disait-il, la douleur, la consternation que devait provoquer son départ définitif, mais il pouvait rassurer les nombreux amis qu'il venait de se découvrir, et la seule chapelle musicale qu'il dût jamais diriger était encore en voie de formation : c'était celle de la reine des Hovas, à Madagascar : « En attendant, concluait-il après force plaisanteries sur ce thème favori, je continuerai à habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en donner à cœur joie, puisqu'aussi bien il n'y a pas de journaux à Madagascar'. »

il avait simplement accepté d'aller en tournée à Hanovre, à Dresde, afin de diriger l'exécution de Roméo, de Faust, de la Fuite en Egypte, et il devait partir dès la fin de mars; mais il put auparavant recevoir le dernier soupir de la pauvre Ophélie. Depuis plusieurs années déjà, la malheureuse Henriette vivait retirée dans une maison de la petite rue Saint-Vincent, à Montmartre ; elle se voyait insensiblement mourir, envahie par la paralysie, privée de la parole. « Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par l'autre, ta mère et moi, écrit Berlioz à son fils, et ce sont ces souffrances-là qui nous avaient attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de vivre avec elle que

I. u y a quatre ans, il a passé en vente publique, à Paris, un curieux morceau de musique autographe de Berlioz, portant cette mention de sa main : « Salut matinal, improvise' en langue et en musique kanaques par Hector Berlioz, maitre de chapelle de Sa Gracieuse Majesté Aïmata Pomaré, reine de Taîti, Eimeo, Ouaheine, Raiatea, Bora-Bora, Toubouaî-Manou et autres iles, pour l'album de M. Mendès, homme blanc d'Europe. » On voit par là combien ce mode de plaisanterie lui était familier. Cette pièce facétieuse est allée s'insérer dans une collection particulière de l'Amérique du Sud.

de la quitter. » Le fait est que, durant cette longue agonie de trois ans, il voyait souvent sa femme, quand il était en France, et l'entourait de soins ; il croyait fermement que son affection était toujours aussi vive, que la situation si pénible de la malade la lui rendait toujours plus chère, et ses élans de désespoir à la mort d'Henriette ne sont nullement joués, sa douleur est très sincère, on n'en saurait douter. C'est le 3 mars 1854 que la tragédienne oubliée vit finir son long supplice ; elle avait eu le bonheur, auparavant, d'entrevoir son fils et Berlioz se félicite de n'avoir pas voyagé loin de France au moment où la triste Ophélie expirait misérablement : quelques jours plus tard, il aurait peut-être été parti.

Le 26 mars, au soir, il quittait Paris. Après un premier arrêt à Hanovre, où le Roi Lear lui valut les plus chauds compliments du roi, il arrivait à Dresde et retrouvait là tous ses anciens amis, encore augmentés de nouveaux partisans. Il avait même été question de jouer Benvemito dans cette ville, à la suite des brillantes représentations de Weimar : c'était le chef des chœurs de l'Opéra, Fischer, qui avait eu cette idée en pensant que Tichatschek serait très bien placé dans le rôle principal, que iMitterwurzer et M""" Krebs seraient excellents dans Fieramosca, dans Ascanio, et Liszt, auquel il s'était ouvert de ce projet, l'avait chaudement approuvé : « De la part de vos chœurs, si admirablement stylés, on peut attendre une exécution sans pareille de la grande scène du carnaval (finale du second acte), et je suis convaincu qu'en étudiant de plus près la partition, vous partagerez mon opinion que le Cellini, en exceptant les opéras de Wagner qu'il faut se garder de prendre pour terme de comparaison, est l'œuvre la plus remarquable, la plus originale au point de vue musical et dramatique qui

ait paru depuis une vingtaine d'années A Pâques, Berlioz se rendra

à Dresde pour y diriger plusieurs concerts au théâtre. Ce serait vraiment beau si vous pouviez gagner le baron de Lùttichau à votre projet d'exécuter Cellini et le décider à profiter du séjour de Berlioz à Dresde pour lui faire diriger son œuvre. De toutes façons, j'assisterai à la représentation ; et je m'en promets les résultats les plus satisfaisants et les plus heureux'. » Lorsque Berlioz arriva, l'affaire était encore en suspens et la soirée du 22 avril, où la Damnation de Faust fut admirablement exécutée sous sa direction, aurait dû amener une conclusion favorable : il était rappelé par le public ; Reissiger, le maître de chapelle, se jetait dans ses bras ; les chanteurs Weixlstorfer et Mitterwurzer, Faust et Méphisto, l'embrassaient devant tout le monde; Lipinski et Schubert, les deux concertnieister , en faisaient

I. Lettre de Liszt à W. Fischer, e'crite de Weimar, le 4 janvier 1854

autant; le baron de Lûttichau le venait féliciter au nom du roi, qui voulait absolument réentendre cette belle œuvre avant trois jours. Il se voyait aussi forcé de répéter deux fois (29 avril et i" mai) un autre programme où figuraient Roméo, la Fuite en Egypte, et cependant, malgré cette quadruple ovation, il dut quitter Dresde sans avoir rien conclu. Nul ne l'avait plus chaudement embrassé que Reissiger, nul ne le desservit davantage après son départ ; bref, l'affaire échoua sur une question de direction d'orchestre, Berlioz voulant absolument conduire et Reissiger refusant tout net de lui céder le bâton. Peut-être ce dernier avait-il eu vent des ouvertures faites au voyageur par le baron de Lûttichau pour lui attribuer sa place de maître de chapelle, et voulait-il prouver à Berlioz qu'il était toujours bien en vie : il y réussit en barrant la route à Benveniito ' .

Tout le milieu de l'année 1854 fut occupé par le travail, par le règlement d'affaires d'intérêt pour lui-même ou pour son fils. Ce dernier, engagé comme élève pilotin depuis quatre ans, avait couru la mer, visité les Antilles, et parlait déjà d'abandonner cette carrière. Il avait eu de vives dis-

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