AUX PERSONNES D UN TYMP.4.N DELICAT
Places réservées pour entendre le prochain concert monstre donné par M. Berlioz dans la salle de l'Exposition.
(Cham, Charivari, i8 novembre iS55.)
eussions avec son père a ce
sujet ; mais aussitôt après la
mort de sa femme, Berlioz s'était senti irrésistiblement ramené vers
le souvenir vivant de son grand amour et quand, au milieu de la
guerre de Crimée, il avait appris que Louis, au lieu de croiser dans
la Baltique, était envoyé devant Bomarsund, il avait frémi de toutes
ses entrailles de père à l'idée de perdre son unique enfant'. 11 songeait
I. Deux menus faits sont à noter dans les premiers mois de 1834 : le vendredi saint, la Société de Sainte-Cécile, à Paris, exécutait des fragments de la Fuite en Égypic, qui furent aussi chantés, durant le mois de mai, à la Société de musique de Copenhague.
1. « Vous êtes artiste évidemment, écrivait-il vers celle époque à un jeune homme qui affichait le plus grand dégoût de la vie et qui l'avait pris pour confident de son désespoir. La douleur nous ouvre des horizons inconnus aux autres hommes et c'est ce qui doit nous donner la force pour la supporter. Vous n'avez que vingt ans, j'ai plus du double de votre âge. J'ai donc soulTerl beaucoup plus que vous et je vis encore, et l'art, malgré tous les chagrins qu'il amène, suffit pour me faire supporter la vie. 11 sera sans doute aussi bienfaisant pour vous... »
aussi, pour lui-même, à régulariser sa position dans le monde, et, sept mois après la mort de miss Smithson, vers le commencement d'octobre, il épousait M"^ Recio, non sans plaider les circonstances atténuantes auprès de ses amis et surtout de son fils. « Ma position, plus régulière,
est plus convenable ainsi, écrit-il à ce dernier Ce mariage s'est fait
en petit comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur » Voilà le fin mot lancé. Malheureusement, il y eut des
ombres dans son intérieur. « Je suis toujours malade, marquait- il quelques années plus tard à Adolphe Samuel ; de plus, j'ai l'esprit inquiet, troublé... Ma vie est au dehors; mon intérieur est fatigant, irritant, presque impossible ; tout le contraire du vôtre. Il n'y a pas de jour, pas d'heure oia je ne sois prêt à risquer ma vie, à prendre les déterminations les plus violentes; je vous le répète, je vis en
pensée, en affections immenses, loin de chez moi Je ne puis vous
en dire davantage. » La pauvre Henriette, alors, fut vengée à la fois et de son époux infidèle et de sa rivale ; car celle qui l'avait si cruellement défiée en sa solitude allait soufi^rir à son tour des feux cuisants de la jalousie, et plus elle s'efforcera de surveiller, de retenir son mari, plus celui-ci, exaspéré et toujours sujet à de nouveaux coups de foudre, se détournera d'elle et délaissera ce maussade intérieur.
Au mois d'août de cette année, et si grande envie qu'il eût d'aller à Munich, Berlioz s'était vu forcé de rester à Paris pour préparer sa candidature à l'Institut, où il désirait remplacer Halévy, nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts. Trois ans auparavant, il s'était déjà présenté pour succéder à Spontini, mais n'avait pas eu de voix, M. Ambroise Thomas ayant été nommé haut la main dès le premier tour; en i853, après la mort d'Onslow, il avait laissé le champ libre à Reber, très protégé par les Débats et qui, malgré le rang inférieur où l'avait classé la section de musique, avait fini par battre Clapisson. Mais cette fois, il pouvait avoir des chances; aussi se remua-t-il beaucoup ; il faisait force visites et mettait tous ses amis en mouvement ; Edouard Alexandre, en particulier, essayait de le réconcilier avec Adam, ce qui n'était pas facile; enfin, le grand jour, le jour du vote arrive et Berlioz se voit préférer Clapisson que le succès populaire de la Promise avait tiré de pair aux yeux du gros public. « A une autre fois, dit-il philosophiquement, car j'y suis résolu ; je me présenterai jusqu'à ce que mort s'en suive. » Et le voilà remis au travaiP.
I . « On avait besoin d'un symplioniste, ce tut un danseur qui l'obtint. Un ami d'Hector Berlioz était allé solliciter la voix d'un immortel. Il lui énumérait toutes les qualités sérieuses de son ami, comme
Depuis son retour de Dresde, et pour tromper l'envie qui le tourmentait d'écrire un grand opéra, poème et musique, il prenait plaisir à compléter son embryon de trilogie sacrée, la Fuite en Egypte, en l'encadrant dans deux autres parties, de manière à former un ensemble
HECTOR BERLIOZ VERS l856.
D'après une photographie faite à Paris.
symphoniste et grand compositeur. « Tout cela est bel et bon, dit l'immortel, mais citez-moi quelques- « uns de ces fameux ouvrages. » L'autre lui répond : Roméo et Juliette, la Damnation de Faust, etc. « — Ma foi, je ne connais pas toutes ces œuvres. D'ailleurs, nous avons promis notre voix au célèbre « auteur du Postillon de madame Ablou, qui est connu dans les cinq parties du monde. — Et même dans « tous les cafés-chantants, répondit le berlioziste en se retirant. » Aussi M. Clapisson a-t-il été nommé au même titre que M. Adam, c'est-à-dire pour cause de Postillon, ce qui prouve que l'Académie est à cheval sur les principes d'art. » Ce dernier trait montre quel cas le rédacteur de ces lignes faisait des gais refrains d'Adolphe Adam. Or, ce défenseur acharné de Berlioz, ce critique tellement méprisant pour les mélodies surannées de Clapisson et d'Adolphe Adam, n'était autre que Jacques Offenbach, qui écrivait alors à l'Artiste. — Berlioz, deux mois après son échec à l'Institut, était nommé membre de la Société néerlandaise pour l'encouragement de l'art musical, à Rotterdam : maigre consolation.