BEATRICE ET BENEDICT
UTANT les années précédentes avaient été douces pour Berlioz, même en France, avec le succès de l'Enfance du Christ, avec l'exécution du Te Denm et sa nomination à l'Institut, autant celles qui vont suivre lui apporteront de cruelles déceptions après un premier succès à Bade. Il verra d'abord l'École dite de l'avenir, qu'il avait en horreur, prendre pied à Paris et lui ravir son tour de représentation à l'Académie de musique ; il verra surtout ses bien-aimés Troyeus échouer au port, où ils abordaient après une traversée incertaine ; il verra mourir sa seconde femme, il verra mourir son fils et restera seul, dans sa maison déserte, à côté de son œuvre anéantie : tel est le chemin douloureux qu'il parcourra durant les dix dernières années de sa vie.
C'est à la fin de iSSg que Berlioz et Richard Wagner se retrouvèrent face à face à Paris. Entre eux deux, il y avait eu d"abord de bonnes relations et, sinon une vive amitié, du moins une mutuelle considération ; tout récemment encore, ils s'étaient rencontrés à Londres à la tête d'orchestres rivaux, et cette concurrence ne les avait pas empêchés de rester en bons termes puisqu'ils s'écrivaient cordialement, une fois rentrés dans leur pays, et se faisaient réciproquement hommage de leurs partitions. Mais voilà que Richard Wagner arrive à Paris, sur le terrain même de Berlioz, et qu'il donne- aux Italiens trois grands concerts qui révolutionnent le monde musical. C'est alors qu'éclate la discorde sans motif apparent, sans discussion préalable : deux affirmations de principes qui sont de vraies déclarations de guerre, et ce fut tout. Le g février, Berlioz publiait dans les Débats, à propos des concerts de Wagner, son fameux Credo musical et, onze jours après, le même journal insérait une lettre adressée par Wagner à « son cher Berlioz » où, sous une forme amicale et d'une plume assez légère, il était indiqué que Berlioz n'avait guère réfléchi aux idées qu'il voulait combattre et qu'il était parti en guerre contre un mot : Musique de l'avenir, sans en bien percevoir le vrai sens. L'un et l'autre, on le put voir, avaient assez de ce semblant d'amitié : séparés de plus en
plus par d'insurmontables différences de tempérament, l'un ennuyé des exagérations romantiques de Roméo, l'autre fatigué de la métaphysique de Tristan ; chacun sentant germer en lui la jalousie, tous deux heureux de n'avoir plus à feindre, ils saisirent avec entrain cette occasion de rompre. « Au fond cependant, — s'écriait Scudo, triomphant de cette brouille éclatante, — M. Wagner et M. Berlioz sont de la même famille et deux frères ennemis, deux enfants terribles de la vieillesse de Beethoven, qui serait bien étonné s'il pouvait voir ces deux merles blancs sortis de sa dernière couvée. »
Tannhœuser arriva par là-dessus et Berlioz, tout en restant dans la coulisse, travailla de toutes ses forces à ruiner cet opéra dans l'opinion. Il se perdait d'avance avec son rival ; mais tel était son aveuglement qu'il pensait avoir écarté définitivement toute concurrence, et jamais ovation ne lui fut plus douce que celle que lui firent les musiciens du Conservatoire peu de temps après la déroute de Tmmhœiiser. C'était le dimanche 7 avril 1861, et l'on chantait au Conservatoire l'air de Méphisto, le chœur et le ballet des Sylphes, plus le double chœur des soldats et des étudiants, avec Grisy et Cazaux comme solistes ; l'accueil avait été des plus froids et, seul, le ballet des Sylphes avait paru bercer un peu l'auditoire. A la fin pourtant, après ce double chœur exubérant de gaieté, quelques bravos se firent entendre et provoquèrent de vives manifestations en sens inverse. Ces marques de mécontentement froissèrent certains musiciens qui, à leur Tentrée dans le foyer, acclamèrent Berlioz. Le public n'avait rien à voir à cette ovation, qu'il n'entendit pas d'ailleurs ; mais les ennemis du maître ne manquèrent pas de grossir l'incident outre mesure et s'en allèrent en protestant que si pareille scène se renouvelait, on serait forcé de faire usage au Conservatoire d'un vieil instrument ■délaissé, que les représentations de Tannhœuser venaient précisément de remettre à la mode. Il va de soi que Scudo fut un de ceux qui se fâchèrent tout rouge et crièrent le plus fort ; quant à la musique, il la jugea d'un mot, mais d'un mot de prophète : « J'ose aflSrmer qu'on ne la réentendra pas en pareil lieu' ».
Ce fut encore, aux yeux de Berlioz, comme une dernière défaite infligée à Wagner que de faire triompher Gluck, avec son Alceste, aux lieux mêmes où Tannhœuser avait succombé. L'administrateur, Alphonse
I. Avant ce jour, la Société des concerts du Conservatoire n'avait fait que deux fois accueil à Berlioz. En i833, le 14 avril, elle avait exécuté son ouverture de Rob-Roy ; puis, en 1849, '*= '^ avril, elle avait joué, toujours sans aucun succès, deux fragments de la Damnation de Faust : le chœur et le ballet des Sylphes (avec soli par Alexis Dupont et Depassio), suivis de la Marche hongroise. L'écart de ces deux dates montre assez quel cas on faisait alors de ces « divagations musicales » dans le sanctuaire de Beethoven.
HECTOR BERLIOZ EN l856.
D'après le portrait de Nadar, gravé par Melzmacher.
Royer, se trouvant pris de court et jugeant, par le grand succès d'Orphée au boulevard du Temple, que la musique classique était alors dans les goûts du public, avait tout naturellement pensé à faire une reprise du Freischuti; puis, Tidée lui était venue, ou lui avait été suo-o-érée, de monter Alceste, et il s'en était ouvert à Berlioz, non sans lui proposer les droits d'auteur complets. Celui-ci refusa d'abord : a On croit dans ce monde-là, disait-il à son fils, que l'on pourrait faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion est fausse... Mon obstination à refuser de monter Alcesie fait du bruit et contrarie beaucoup de gens. On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour insulter un chef-d'œuvre de Gluck et de monter les Troyens tout de suite. » Mais les raisons très sérieuses que Berlioz donnait pour se dispenser de cette besogne, en particulier la nécessité d'adapter le rôle entier d'Alceste à la voix de M™'' Viardot, ne pouvaient être admises par le ministre et comme, après tout, c'était ce ministre, le comte Walewski, qui devait signer l'ordre de monter les Troyens, reçus en principe à l'Opéra, Berlioz promit de fournir des instructions au metteur en scène et de suivre les dernières répétitions, sans présider à toutes les études, sans pratiquer tous les remaniements indispensables. 11 se laissa entraîner cependant par son admiration, par le désir de rendre à Gluck un hommage digne de son génie, et dans les sept articles qu'il consacra à la reprise d'Alceste, on sent l'homme qui a fait mieux que d'assister à quelques répétitions, qui a surveillé de près, dirigé les préparatifs, tout en en reportant le mérite à d'autres'. Bref, malgré des défauts inévitables provenant surtout de la transposition du rôle d'Alceste, cette reprise, effectuée le 21 octobre 1861 et qui eut un succès réel, grâce à M'^' Viardot, vraiment admirable dans Alceste, grâce à M. Michot, très convenable dans Admète, remplit de joie Berlioz : il s'en réjouit pour le public, qui lui semblait plus capable qu'autrefois d'apprécier une partition pareille ; il s'en réjouit pour Gluck, glorieusement remis en lumière ; il s'en réjouit enfin pour lui-même et ses futurs Troyens ~.
1. Il s'était finalement si bien chargé de cette besogne que dans ses Mémoires il se fait un mérite d'avoir obtenu l'introduction du me'tronome électrique à l'Opéra, « lorsqu'il y dirigea les répétitions d'Alceste », dit-il en propres termes. Et ce métronome électrique était fait sur le modèle de celui inventé à Bruxelles et qui, aux concerts de l'Exposition de iS55, lui avait permis de transmettre une mesure absolument identique à cinq sous-chefs très éloignés les uns des autres.
2. Vers la même époque, une Société de jeunes Hongrois lui envoyait une couronne d'argent portant, sur un écusson aux armes de la ville de Gior (en allemand Raab), ces mots gravés en langue hongroise : A Hector Berlioj, la jeunesse de Gior. A cet envoi était jointe une lettre, également en hongrois, où ses admirateurs le remerciaient d'avoir pris leur thème national comme motif à développements sublimes, d'avoir élevé au rang d'une œuvre d'art la Marche populaire qui entraînait les Hongrois à la bataille et les faisait vivre ou mourir pour la gloire de leur pays. « Recevez, lui
11 travaillait alors, ou plutôt il aurait voulu travailler en paix à certaine partition de demi-caractère, propre à le distraire d'occupations plus fatigantes et de ses ennuis d'intérieur. Depuis cinq ou six ans, il organisait et allait diriger à Bade un concert solennel, formé en grande partie de ses œuvres. L'année précédente, il avait orchestré tout exprès le Roi des Aulnes, de Schubert, que le ténor Roger était venu chanter avec le plus grand succès, et cet été même, en 1861, il « leur avait lâché, dit-il, deux morceaux du Requiem, le Tuba inirum et V Offertoire •>■> , ce qui avait dû paraître passablement lugubre aux