‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 48 sur 85 · LE THÉÂTRE DE BADE, INAUGURÉ EN · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE BADE, INAUGURÉ EN

malades en train de mourir comme aux joueurs en train de se ruiner. Or, Bénazet, le roi de Bade, ainsi qu'on l'appelait à juste titre, ayant entrepris de construire une nouvelle salle de spectacle, avait prié Berlioz d'écrire un opéra-comique exprès pour l'inauguration, qui devait avoir lieu en 1862 : il lui offrait quatre mille francs par acte, plus mille francs pour venir diriger la représentation. Dès les premiers pourparlers, une idée vieille déjà de près de trente ans s'était représentée à l'esprit de Berlioz : « Je vais faire un opéra italien fort gai sur la

disaient-ils en finissant, les souhaits de nos sincères cœurs hongrois; que le Seigneur des cieux accorde à votre vie, qui jette tant d'éclat sur l'art musical de l'Europe, autant de félicite' que votre esprit a inontré de grandeur dans la production de cet ouvrage. i>

comédie de Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien », s'écriait-il avec un rire amer en janvier i833, au plus fort de son désespoir amoureux causé par les hésitations de miss Smithson. Il reprit ce projet pour Bade et se tailla bien vite dans cette tragi-comédie un livret qui n'avait d'abord qu'un seul acte ; par prudence, il changeait le titre original en celui moins dangereux de Béatrice et Bénédict : « En tout cas, dit-il, je réponds qu'il n'y a pas beaucoup de bruit ^. » Entre temps et tandis qu'il s'occupait à la fois de Béatrice et des Troyeiis, le petit ouvrage le distrayant un peu du grand, il avait brigué la place de chef d'orchestre au Conservatoire, devenue vacante par la mort de son ami Girard, frappé d'apoplexie à son pupitre de l'Opéra, durant la représentation du 16 janvier 1860; mais il s'était vu préférer un autre de ses amis, Dietsch, alors chef du chant à l'Opéra, que le ministre avait promu au rang de chef d'orchestre. Et puis, en 1861, il composait le Temple universel, « double choeur pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue », à l'usage des orphéonistes français qui devaient, durant juin, aller rendre une seconde visite aux orphéonistes anglais : « On étudie déjà ici le chœur français, écrivait-il à son fils le 14 février, et tous ces jeunes gens sont dans un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de Cristal par huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas d'argent à dépenser en parties de plaisir '. »

Cependant il avait fini de composer son opéra-comique à bâtons rompus ; il avait trouvé non sans peine en M"^ Charton-Demeur une « femme d'assez d'esprit » pour jouer Béatrice ; il faisait répéter chez lui ses interprètes tous les mardis, en attendant qu'on mît la scène de rOpéra-Comique à sa disposition, lorsqu'un nouveau deuil vint traverser sa vie. Un beau jour, le 14 juin 1862, sa femme, qui souffrait depuis assez longtemps d'une « atrophie du cœur », fut frappée à Saint- Germain, chez des amis, et mourut en une demi-minute. A la vérité, Berlioz était excédé de son ménage et de son intérieur ; mais telle

1. On avait parlé d'abord, pour le spectacle d'ouverture, — après la soirée officielle remplie par la troupe allemande du grand-duc de Bade, — d'un opéra sur un poème d'Edouard Plouvier : on confondait sans doute avec le Nahel, de M. LitolfF, qui fut aussi représenté sur le théâtre du Kursaal de Bade, mais seulement au mois d'août i8ô3.

2. Ce chœur anglo-français, avec orgue, composé sur des paroles de J. F. Vaudin, directeur du journal l'Orphéon, fut publié aux bureaux de ce journal (op. 28). Il était dédié à l'impératrice Eugénie, et cette dédicace a induit en erreur M. Richard Pohl, qui le donne comme ayant été composé pour l'Exposition universelle de Paris, en 1867. — En regard de ce chœur, il en faut mettre un autre, dont !a musique est gravée et qu'on n'a jamais signalé. C'est VHj'inne pour la consécration du naiwean tabernacle, un chœur à trois parties, très simple et très court (seize mesures), qui se répète sans aucun changement sous les huit strophes du cantique; car il s'agit là d'une prière de la religion catholique et non d'un chant hébraïque, comme le titre semblerait l'indiquer. Les paroles : Mystérieuse croix d'amour... Son divin fils Jésus, etc., ne laissent aucun doute à cet égard.

était sa sensibilité qu'il demeura comme atterré par ce coup inattendu : la solitude à venir l'épouvantait. Après les obsèques de sa femme, qui fut enterrée au cimetière Montmartre, son ami, Edouard Alexandre, trouvant la sépulture trop modeste, fit l'achat .^

d'un terrain à perpétuité et le lui offrit délicatement : il fallut alors transporter le corps dans ce caveau définitif, et cette cérémonie fut un véritable supplice pour une nature aussi nerveuse que celle de Berlioz : a Cela fut d'une tristesse navrante, écrit-il, et je souffris beaucoup. » Ce fut bien pis à quelque temps de là : on l'avertit officiellement que le petit cimetière de Montmartre, où -t:^! reposait miss Smithson, allait être détruit ' et qu'il eût à faire porter ailleurs les restes ., „ .

* ' ^ M. Berlioz allant embaucher des

de sa première femme. Alors, après avoir recrues pour son orchestre dans pris les arrangements nécessaires, il se ren- ''^"i"^"^ ^^ '^ garnison...

, . . ., V 132 ■ {yadur, Journal pour rire.

dit seul a 1 ancien cimetière, ou un orncier 5 janvier isse.) municipal l'attendait pour procéder à l'exhumation : a Ne restez pas là, monsieur Berlioz, venez par ici... Ah! pauvre inhumanité ! » lui dit ce fonctionnaire en le voyant s'appuyer -> contre un arbre, tout pâle; et Berlioz, si près qu'il fût de se trouver mal, ne manqua pas de graver dans sa mémoire ce prétentieux pataquès administratif Quelques

moments après, les restes d'Henriette Smithson étaient descendus auprès de ceux de M"" Recio, et ces deux femmes, dont la dernière avait fait le malheur de l'autre, se trouvèrent réunies dans la tombe où devait les rejoindre celui qu'elles avaient toutes deux aimé.

Les pensées de Berlioz, heureusement,

— Allez-vous-en donc de là ! . . < , -j .j ^.'1nJ

-N'ayez pas peur! came connaît! se tournèrent rapidement du cote de Bade

J'ai été au concert monstre Berlioz. qÙ tOUt lui faisait espérer Un SUCcès. « MoD (Nadar, Journal pour rire. i o^ i • • 1'

5 janvier i855.) cher btcplien, je savais bien que vous aviez

un digne cœur ; vous venez de m'en donner une nouvelle preuve. Laissez-moi vous serrer la main. Je regrette seulement que vous ne soyez pas venu à la soirée d'Escudier; j'aurais été si heureux de vous faire entendre, avant la scène des Trojens, des fragments de Béatrice et Bénédict, qui ont été supérieurement

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exécutés. Vous devriez venir à Bade où cet opéra sera représenté le 6 août; vous devriez avoir 40,000 francs de rente... ou me les faire avoir. Alors je vous enverrais chercher dans une belle voiture à quatre chevaux pour vous conduire au chemin de fer, et un splendide hôtel vous attendrait à Bade, et je m'arrangerais pour vous éviter les honneurs d'une sérénade à votre arrivée ; — ou encore, et plus simplement, Bénazet devrait vous engager à venir assister à l'inauguration de son nouveau théâtre...' » Comme on sent dans cette lettre, adressée au fidèle Stephen Heller, la joie qu'éprouvait Berlioz à l'idée de faire enfin représenter un deuxième ouvrage dramatique aux portes de la France et devant un auditoire en grande partie composé de ses compatriotes ! La représentation de ce gracieux opéra-comique eut effectivement lieu, trois jours plus tard qu'il ne l'espérait, le samedi 9 août 1862, et elle eut un retentissement immédiat à Paris. « Grand succès, écrivait-il à son fils. Béatrice a été applaudie je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète ; c'était un de mes jours de souffrance et tout m'était indifférent. Aujourd'hui, je suis mieux et les amis qui viennent me féliciter me font grand plaisir. M""^ Charton-Demeur a été admirablement charmante, et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo que tu connais, chanté par M"° Monrose et M'"" Geoffroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre. On ne finissait pas d'applaudir. »

La presse accueillit cet ouvrage comme elle avait fait l'Enfance du Christ ; on n'en revenait pas que Berlioz eût de la mélodie et qu'il pût être ou joyeux ou comique, on découvrait qu'il ne faisait pas de bruit parce que les instruments brutaux n'étaient pas dans l'orchestre, et, bien qu'il affectât d'en rire, ces sots compliments étaient très doux au cœur du musicien. Un instant, il put espérer qu'on allait jouer ce charmant badinage à l'Opéra-Comique, avec les artistes qui l'avaient chanté et qui appartenaient presque tous à ce théâtre ; il s'inquiétait de trouver une chanteuse capable de tenir le rôle de Béatrice en place de M""" Charton, qui partait pour l'Amérique; il se dépêchait de déve-

I. Lettre inédite, en ma possession. — Cette nouvelle salle, érigée sur les plans d'un architecte de Paris, M. Couteau, avait coûté près d'un million, et l'on calculait qu'à 2,000 francs par soirée, les recettes povirraient bien monter à une trentaine de mille francs pour une saison qui en coûterait plus de i5o,ooo; c'était un beau cadeau que Bénazet faisait au public. Pour varier les distractions des joueurs et des buveurs, il avait été décidé que chaque opéra nouveau serait joué seulement deux fois, ce qui eut lieu pour Béatrice et aussi pour VErostrate de M. Reyer, représenté le 21 août et chanté par MM. Michot, Cazaux, M""' M. Sax et A. Faivre. La première fois, Béatrice et Bénédict se joua seul; la seconde fois (11 août), on donnait en même temps la Servante maîtresse, chantée par Balanqué et M""" Geoffroy, et mimée par M. Geoffroy. Les deux soirs, bien entendu, Berlioz conduisit l'orchestre et reçut force ovations avant, pendant et après l'exécution.

BEATRICE ET BENÉDICT

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